FIDMarseille, Marseille, My Talk with Florence, Paul Poet

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2016
FIDMarseille
  • Paul Poet, image tirée du documentaire, My Talk with Florence, 2015, 129 min. Photo : © Paul Poet
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  • Paul Poet, image tirée du documentaire, My Talk with Florence, 2015, 129 min. Photo : © Paul Poet
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My Talk with Florence, Paul Poet
FIDMarseille, Marseille, du 30 juin au 6 juillet 2015

Regarder My Talk with Florence, c’est entrer dans l’intimité d’une conversation dont on devine assez vite qu’elle a commencé avant le film et qu’elle se poursuivra après. Mais c’est aussi, en suivant le parcours d’une vie très accidentée à travers la France et l’Autriche, retracer un pan de l’histoire européenne de ces cinquante dernières années : une histoire vécue et racontée par une femme, bien différente de l’histoire officielle. Le récit de Florence offre en effet un autre point de vue que celui d’une Europe en reconstruction, dans l’euphorie des Trente Glorieuses. C’est bien plutôt une société qui révèle de noires facettes.

Dès les premières minutes du film, le contraste entre le minimalisme apparent du dispositif – un entretien entre le réalisateur et son interlocutrice, filmé presque toujours en plan fixe, dans un intérieur quelconque – et la complexité de ce qui va être énoncé se fait sentir. Enregistré pendant plus de deux heures, avec seulement une coupure centrale pour faire une pause, le dialogue a été préparé au préalable, afin que la parole puisse advenir, clairement et sans pathos. En cela le documentaire se rapproche du théâtre filmé : un style dépouillé au service d’un corps qui parle. Comme pour se mettre en scène, Florence commence par prendre dans ses bras une poupée aux mains coupées et au visage souillé, qu’elle dit avoir trouvée dans la rue et soignée. Elle la tiendra contre elle comme un bébé tout au long du film. La caméra zoome sur cet objet à la fois attendrissant et terrifiant qui s’annonce comme une métaphore. Puis Florence raconte très précisément comment elle a été abusée physiquement et mentalement à de nombreuses reprises dans sa vie. D’abord violée par son grand-père dans une famille bourgeoise française, elle l’a été aussi d’une certaine manière par son entourage et les institutions qui ne lui ont pas prêté secours, bien au contraire. Ensuite, après des années d’internement en hôpital psychiatrique à la demande de ses parents, puis de fuite et de vagabondage, elle croit trouver refuge dans une communauté alternative. C’est ainsi qu’elle se retrouve dans celle de Friedrichshof, fondée au début des années 1970, près de Vienne, par l’artiste actionniste Otto Mühl, qui s’avère s’être transformée en une organisation sectaire fascisante.

Une grande partie du film est consacrée à cette période de sa vie, qui fait comprendre comment un projet utopique de mode de vie alternatif tourne court, rattrapé par les velléités totalitaires d’un gourou. Florence décrit notamment les relations sexuelles peu à peu devenues obligatoires et codifiées entre tous les membres de la communauté, y compris les adolescents, quotidiennement planifiées et orchestrées par Mühl. Ces dérives ont donné lieu à un procès en 1991 aboutissant à sa condamnation à une peine de seulement sept ans. Florence n’a pas pu témoigner au procès. Face à la parole de l’un des artistes les plus célèbres d’Autriche, celle d’une femme victime a beaucoup de mal à se faire entendre. Dans ses lettres de prison, Mühl démontre d’ailleurs ses talents de charmeur, manipulateur cultivé, se comparant constamment à Van Gogh, artiste incompris au ban de la société. Pour preuve de son emprise sur les esprits, les témoignages contre lui ne commenceront vraiment à se multiplier qu’après sa mort, en 2013.

Quant au monde de l’art, il n’a pas pris position contre Mühl. Même en prison, le peintre est resté en relation avec des artistes et des personnalités ; dans sa correspondance figurent par exemple Allan Kaprow et Michel Onfray. Collectionneurs et musées ont continué d’acquérir ses toiles sans s’interroger sur leurs conditions de réalisation au sein de la communauté. Et c’est bien là l’une des questions annexes que pose le film, en marge de l’histoire personnelle de Florence. Comment les agissements criminels de Mühl peuvent-ils être traités par l’histoire de l’art ? Faut-il séparer sa vie de son œuvre en regardant dans les expositions ses toiles indépendamment de ce que l’on sait désormais ? Ou, au contraire, faut-il considérer qu’elles forment un tout... comme l’artiste l’affirmait lui-même ? Et plus encore, quels sont les liens des autres actionnistes avec Friedrichshof, notamment Hermann Nitsch ? Florence affirme qu’il leur rendait visite, profitant allègrement des femmes mises à sa disposition par son ami. Les échanges entre les deux hommes semblent avoir été chaleureux jusqu’à la fin, comme incite à le penser l’une des lettres où Mühl présente Nitsch comme un « vieux compagnon de combat » avec qui son accord aurait été « inné » (lettre du 7 septembre 1991).

Dans les deux génériques de début et de fin du film, le réalisateur esquisse ces questions autour de la postérité de Mühl et de l’actionnisme viennois, en mentionnant par exemple les sommes folles auxquelles sont vendues encore aujourd’hui ses toiles alors que ses victimes, qu’il a souvent sollicitées pour l’aider à les peindre, vivent dans une grande précarité, comme c’est le cas de Florence. Dans un entretien récent, il laisse aussi entendre à quel point les actionnistes ont marqué la création contemporaine autrichienne, constituant le seul mouvement d’avant-garde du pays après la guerre, et incarnant, à leurs débuts, un geste libérateur au sein d’une société conformiste. On comprend dès lors toute la difficulté à se situer que rencontre la génération actuelle d’artistes autrichiens. En ce qui concerne My Talk with Florence, Paul Poet s’inscrit dans la suite d’une recherche de vigueur salvatrice, celle qui avait initialement motivé l’actionnisme viennois, mais rejetant le dévoiement autoritariste qui s’en est suivi, avec un film radical dans sa forme et au propos engagé : Florence y apparait comme l’héroïne combative d’une dramatique odyssée. Dans l’un de ses précédents films, Empire me, 2011, il s’était intéressé aux micronations fondées par des individus ou des communautés, telles que la Principauté de Sealand au large de l’Angleterre ou ZEGG en Allemagne, comme moyen de rébellion. Ses documentaires le conduisent en somme à explorer les manières de résister face aux formes d’oppressions sournoises à l’œuvre dans nos démocraties.

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