Féminismes à portée de main

En compagnie : 
de Y. R., S., V. S., P., A. D., A., P. S., V., M C, T., E., C., T., T. C., les vieilles de Babayagas, Z., une inconnue, J.S., I.H. (en ordre d’apparition)

On ne peut pas penser le monde ni même les hommes en général. On ne peut se faire une idée que des choses que l’on a touchées. […] Je n’ai retenu en moi, vraiment, que des choses à portée de main, que je pouvais toucher de mes mains.
— Yasmina Reza, Babylone

Les mots se raréfient autour de la table basse qui a thésaurisé la trace de nos gestes : amas de miettes, carnets de notes épars, verres sales, aiguilles à coudre, Tylenol et une montagne de mouchoirs tachetés d’encre. Nos corps se laissent choir au hasard l’un sur l’autre en poids morts. Nos rires prennent une nuance feutrée. On risque à tout instant de dire à voix haute la joie de cette amitié qui nous porte, mais on sait qu’un silence assumé par toutes la consacrera mieux que sa déclaration par l’une d’entre nous. Une fois la séance de tatouage achevée on se demande si on a mal, la plupart non, certaines, oui, un peu. On épilogue distraitement sur la douleur ; il y a celle qui rassemble et celle qui divise. S. évoque une rencontre avec un adepte du kinbaku, une méthode de bondage japonais, à qui elle a fait lire des extraits du SCUM Manifesto de Valérie Solanas (1). Une fois la lecture terminée, il lui a dit d’un air écœuré et dans un filet de voix affectée que c’était inadmissible de parler ainsi des hommes, avec une « telle violence ». Quand S. lui a rappelé que son passetemps à lui était de saucissonner des femmes, il a répondu « c’est pas pareil ». Il avait raison, c’est pas pareil lui avait rétorqué S., mutine, ces femmes ne se laissent pas humilier moralement par des fictions tapageuses, elles se retrouvent effectivement tête en bas, jambes et bras ficelés et godemiché aux fesses ! À cela il avait objecté à nouveau « c’est pas pareil » – quand il trouve une formule il s’y fie – parce qu’elles l’avaient souhaité, et que, selon lui, mais dans les mots de S., c’est la mesure d’une volonté à se soumettre à telle ou telle violence qui détermine si elle est acceptable, pas les gestes ou les mots eux-mêmes. Ça fait hurler P. On ne va quand même pas nous faire croire qu’il n’y a pas de force obscure aux commandes de la volonté. La discussion s’enfièvre alors très vite, trop vite pour nos esprits ouatés. La vodka amplifie et embue la gestuelle. D’un côté, il y a celles qui défendent que ces femmes ont le droit de vouloir ce qu’elles veulent et de l’autre celles qui nient qu’on puisse réellement vouloir ça, que cette volonté n’est que la face cachée d’un abandon, le deuil scellé de l’émancipation, la pire des violences. Le dissensus devient gênant, pas de manière personnelle, mais comme l’indice d’une faille dans un bloc qu’on croyait immuable. Je redoute alors ce que le matin même je revendiquais en citant Angela Davis dans un article : « L’instabilité et la crise peuvent être fécondes si nous sommes prêts à demeurer dans les interstices des instabilités. » Je voudrais ne pas trouver dommage que notre harmonie s’embrume, mais je n’y arrive pas. La question reste ouverte.

J’attrape le dernier métro, mon bras gauche se lamente, juste au-dessous du pli du coude. J’avais eu l’idée d’un rituel de tatouage à la main, avec un kit maison composé d’aiguilles à coudre, de crayons à mine, de fil à coudre et d’encre de Chine. L’idée a plu à toutes et on s’est retrouvées chez A. à boire des rasades de vodka pour s’engourdir l’épiderme avant d’y enfoncer jusqu’à 2 mm des têtes d’aiguilles stérilisées en écoutant Patti Smith. On cherchait d’abord à faire entrer l’encre assez profondément pour qu’elle reste captive sous la peau et c’est V. qui a compris en premier qu’il fallait pousser l’aiguille à 45 degrés. On est reparties avec un bout de peau noirci pas plus gros qu’un ongle, mais c’était suffisant pour dire on l’a fait. Je voulais un talisman qui pourrait peut-être irradier un faisceau de force dans les situations difficiles. La grande MC avait dit « on n’est pas obligées d’apprendre à parler le langage de la violence pour s’armer ». Je n’étais pas parfaitement d’accord, mais je trouvais qu’elle mettait la logique du mal hors-jeu d’une manière élégante. L’idée m’était venue de trouver un langage clandestin pour brouiller les pistes.

Une variante de la même intrigue m’habitait depuis quelque temps. J’étais hantée par le souvenir du geste qu’avait dessiné T., ma compagne de randonnée d’une soixantaine d’années, à distance de son corps trapu ; elle avait croisé ses avant-bras dans un X rappelant les panneaux « défense de… », pour m’inciter à faire obstruction car il y avait, selon elle, une trop grande perméabilité dans mes frontières. En sorcière bienveillante, elle m’avait dit « ne me demande pas comment faire, c’est à toi de trouver ta formule ». Je considérais son attitude élusive comme une manière de détenir humblement les clés d’une porte que je n’avais pas encore trouvée, mais qui ouvrait, j’en étais persuadée, sur le vaste champ de la liberté.

J’évoque cette histoire autour de la table basse. La question des sorcières nous occupe alors pendant la demi-heure suivante, et S., E., et C., dénombrent les œuvres artistiques et intellectuelles qui ont remis « au gout du jour » ces personnages de l’obscur. A. finit par contrecarrer, c’est sa force : « Oui oui, c’est heureux que les sorcières prennent leur revanche historique, mais à trop les exposer, là, à vouloir les sortir des ténèbres, est-ce qu’on n’est pas en train de rendre leur capacité à effrayer impraticable ? » Puis, ajoute A., « il y a cet intellectuel qui bande à fond sur les sorcières. Il n’a plus que le mot sorcière en bouche. Plus il s’excite plus j’ai envie de lui rappeler ce que c’est d’avoir peur ». On éclate d’un rire diabolique, le genre qui se fane quand on sent une vérité le percuter. Notre tatouage nous apparait d’une candeur élémentaire. J’ironise d’un petit « booh ! » timide en brandissant le mien. Mignon tout ça.

Dans le métro, la cicatrice élance sous ma manche et la douleur me garde attachée à l’idée vague d’une métamorphose, sans que je puisse identifier laquelle. Je repense a` ma vieille T. et mes pensées bondissent jusqu’à une autre T., dont j’ai découvert l’existence le matin même. J’étais tombée sur un article concernant une maison de retraite féministe autogérée à Montreuil, La maison des Babayagas (que mon correcteur automatique remplace systématiquement par « balayages », comme pour me libérer d’une impureté), fondée par la féministe française T. Clerc. Pourquoi n’avais-je pas su ça plus tôt ? L’incrédulité remontait jusque dans mes sourcils. Pour combler mon retard navrant j’ai aussitôt voulu écumer Internet pour tout connaitre sur ce projet et cette T., espérant secrètement la rencontrer un jour ou, pourquoi pas, mener avec elle une entrevue. En quelques secondes de navigation, j’ai appris qu’elle était décédée peu de temps avant. J’ai demandé pardon à voix haute devant l’ordinateur. À elle, à moi-même et aux vieilles de Babayagas. J’aurais voulu ressentir sa disparition comme une perte personnelle, mais j’arrivais trop tard. À nouveau mon féminisme souffrait d’une mauvaise concordance temporelle. N’empêche, j’ai pu un instant considérer grand-mère Z. sous un nouveau jour en l’imaginant vieillir chez les Babayagas. Quand l’Alzheimer l’a atteinte, elle s’empiffrait de quatre-quarts à l’orange sans gêne – plus la peine de balayer les miettes accumulées autour de la bouche – alors que tout au long de sa vie en talons aiguilles et tailleur elle n’aurait jamais osé en grignoter un morceau du bout des lèvres même à l’abri des regards. Je ne sais si la maladie supprimait ses inhibitions ou si elle saisissait cette unique occasion à dessein pour neutraliser par avance toute remarque incriminante. On considère trop souvent la vieillesse comme une affliction et pas assez comme une hypothèse pragmatique, alors que céder à une désinvolture refoulée serait peut-être la posture de résistance la plus exaltante. Dommage qu’il faille perdre la boule au passage.

Je ne sens plus mon tatouage. Je gigote pour ressentir sa douleur infime. Une jeune femme à l’air rebelle, assise sur un banc perpendiculaire au mien me jette un coup d’œil discret. Je considère subtilement son profil, droit devant à quelques centimètres, il est gracieux. Elle tourne à nouveau les yeux vers moi, je détourne le regard vers la fenêtre sous le poids de l’inconfort, mais le sien reste braqué sur moi. La fenêtre, qui ne donne sur rien, me renvoie mes traits perplexes. Le temps s’épaissit. Alors, peut-être pour faire honneur au geste rebelle de ma grand-mère, je décide de risquer le regard de l’inconnue. Je veux la circonscrire de la même manière effrontée qu’elle le fait. Je tourne les yeux vers elle, on entre en captivité mutuelle. Un rire fuse, franc, sans retenue, rire de la complicité et de la gêne qui se tamponnent. Ça dure et ça dure. Les stations de métro défilent. Je suis avec elle, mais aussi plongée au fond de moi-même, contrainte par la question du pareil – pas pareil formulée plus tôt par S. Il y a une violence dans un regard insistant, pourtant j’acquiesce volontairement à celui-ci. Je sens que ça n’est pas pareil, j’en cherche la raison. Une hypothèse commence à sourdre même temps qu’un souvenir : on tourne un film. Une femme regarde une femme tourner un film sur une femme. C’est un film de la réalisatrice Jill Solloway, entendue au TIFF discuter du female gaze au cinéma. Dire que le cinéma est trop masculin, ce n’est pas tout, il faut aussi dire de quoi on se prive. J’avais écouté Solloway à la suggestion de P. qui répète souvent qu’on confond « regarder une femme » et « un regard de femme ». Ça s’observe aisément. Le cinéma français incarne l’idée générique de la femme meurtrie via l’anatomie d’Isabelle Huppert peut-être davantage qu’Isabelle Huppert incarne elle-même ses personnages. Sa carrure menue et rigide est le signe d’un passé intolérable qui aurait achevé sa sublimation ; le cinéma rend « élégantes » ces blessures qui ont été métabolisées à ce point qu’il ne reste plus, devant nos yeux, qu’un morceau de bois sec auquel on s’attache par compassion. Pourtant les lois de l’attachement – aux cordes, aux blessures – ne devraient se laisser placer ni sous tutelle ni sous garantie. Il faudrait y revenir continuellement, oser effrontément replanter notre regard l’une dans l’autre et se demander à quel détachement il est véritablement possible d’aspirer.

À côté de moi la jeune femme se lève. Une porte s’ouvre.

Petite biographie
Par les temps qui courent, Catherine Lavoie-Marcus se définit comme femme, militante, chorégraphe et autrice, le plus souvent en alternance, parfois simultanément.

(1) S. confirme qu’il s’agissait de cet extrait : « Complètement égocentrique, incapable de communiquer et de s’identifier aux autres, n’existant que par une sexualité endémique et diffuse, le mâle est psychiquement passif. Et parce que sa propre passivité lui fait horreur, il tente de s’en débarrasser en la projetant sur les femmes. Il postule que l’homme est Actif, et s’attache ensuite à démontrer qu’il est actif, donc qu’il est un Homme. Et pour ce faire, il baise ! », écrit l’américaine Valérie Solanas dans son pamphlet incendiaire de 1967. En déshumanisant l’homme, Solanas revendique une capacité à l’affaiblir en riposte à l’avilissement historique des femmes. La littérature est tactique, c’est une stratégie guerrière plutôt que la formulation d’une vérité éternelle.

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