Espaces et rencontres : Installations. À grande échelle

Musée national des beaux-arts du Québec
  • Adrian Norvid, Le Bordel de M. Fizz (2012-1013). Photo : © MNBAQ, Renaud Philippe
  • Adrian Norvid, Le Bordel de M. Fizz (2012-1013). Photo : © MNBAQ, Renaud Philippe
  • Marie-Claude Bouthillier, La Bonne aventure (2011). Photo : © MNBAQ, Renaud Philippe
  • Massimo Guerrera, Darboral (2000-2005). Photo : © MNBAQ, Renaud Philippe
  • Massimo Guerrera, Darboral (2000-2005). Photo : © MNBAQ, Renaud Philippe

Espaces et rencontres : Installations. À grande échelle
Musée national des beaux-arts du Québec, du 24 juin 2016 au 19 février 2017

Si les musées, tous types confondus, sont des entités architecturales appelées indéniablement à se renouveler, ceux dont les lieux se consacrent à la présentation d’œuvres d’art contemporain doivent adopter le principe d’adaptabilité comme maître-mot. Ces véhicules importants de l’art en train de se faire sont traversés de mouvements incessants de l’innovation artistique qui n’est pas sans éprouver, de bien des façons, les configurations dessinées par leurs cloisons, les poussant ainsi à repenser structure et espace de manière à pouvoir accueillir au mieux la diversité formelle des œuvres destinées à y prendre place. Les défis auxquels se voient confronter les musées d’art contemporain sont de taille, les contraintes spatiales nombreuses : à un espace prédéfini et fixe, présidant aux conditions de possibilité des expositions, se butent parfois la variété de même que la quantité importante d’œuvres susceptibles d’y être exposées. En ce qui a trait au médium installatif, « […] l’expérience et l’usage prouvent qu’à l’intérieur de l’institution [muséale] l’installation exige continuellement des relevés de terrain […]. Ainsi, l’institution doit à nouveau s’adapter tout en devant faire face à sa propre boulimie1. »

Ces considérations, sans être exclusives, du récent redéploiement du Musée national des beaux-arts du Québec qui s’est doté en 2016 de l’imposant pavillon Pierre Lassonde dédié à l’art contemporain québécois, participent d’une volonté d’assurer à la collection considérable d’installations du MNBAQ – plus de 200 œuvres – une meilleure visibilité de même qu’une mise en valeur adéquate. Cinq années se sont écoulées depuis les débuts de la déconstruction de l’ancien couvent des Dominicains au terme desquelles fut inauguré le bâtiment tant attendu au mois de juin dernier. Curieux, nombre de visiteurs se sont alors pressés aux portes de l’impressionnante façade de verre lors de la journée d’ouverture. Ils ont été accueillis par l’exposition inaugurale Installations. À grande échelle où sont présentées une trentaine d’œuvres.
Le choix d’accorder la préséance à un art de l’espace, « à l’aube de l’ouverture d’espaces qui, au début des réflexions préliminaires à ce projet, nous étaient encore inconnus, notait le conservateur en art actuel Bernard Lamarche et commissaire de l’exposition, il apparaissait pertinent et porteur de poser à nouveau la question de l’installation2 ». Pensée à la manière d’un parcours-promenade traversant l’ensemble des pavillons du MNBAQ, Installations est d’abord expérientielle. Elle est l’occasion pour le visiteur de s’offrir une petite balade ponctuée de créations surprenantes et originales au sein de la nouvelle topographie du complexe muséal.

Réalisées respectivement par Marie-Claude Bouthillier, Adrian Norvid et Massimo Guerrera, La Bonne aventure (2011), Le Bordel de M. Fizz (2012-1013), et Darboral (2000-2005), œuvres présentées dans le cadre de Installations, étaient activées par les performances de leurs auteurs le temps d’un week-end. L’imaginaire fécond et la pratique interdisciplinaire de Bouthillier s’incarnent, depuis les années 1990, dans une singulière grammaire picturale faite d’entrelacs, de jeux de mots et de formes. L’artiste explore, entre autres, les rapports entre la peinture et le textile alors que son œuvre peinte intègre les questions de l’écriture et de la représentation de l’artiste. S’inscrivant à la suite de Dans le ventre de la baleine qui proposait une réflexion en lien avec la chambre/atelier de l’artiste, La Bonne aventure est décrite par Bouthillier comme un refuge nomade, semblable à une roulotte de cirque, qui illustre, pour elle, « le cheminement de l’artiste dans sa pratique ainsi que la problématique de la mobilité de l’œuvre3. » La Bonne aventure est ainsi appelée à tailler la route, parée des lambeaux peints de voyages passés et à venir. Elle ouvre sur un antre enveloppant que façonne une picturalité prégnante, un lieu intime, presque utérin, où s’offre aux volontaires la possibilité de prendre part à l’ancien rituel du tirage de tarot que Bouthillier réinvente à l’aide d’un jeu de son cru ayant pour thème la vie de l’artiste. L’esprit de bohème dont ce petit musée personnel est nimbé – plusieurs tableaux y figurent – met en abîme certaines questions relatives aux conditions d’exposition : nous le savons, nombre d’artistes de la seconde moitié du XIXe siècle tel Courbet cherchaient à s’affranchir des lieux d’expositions officiels qu’étaient les Salons afin d’élaborer un système de présentations des œuvres « dont le mode de fonctionnement ambulant est analogue à celui des troupes de théâtre et des musiciens de concert en tournée4. »

Contrastant audacieusement avec cet environnement introspectif et énigmatique qui le jouxte, Le Bordel de M. Fizz est porté par ce qu’Adrian Norvid nomme une « impulsion Roccoco ». Marquée du sceau de l’absurde et de l’excès, cette construction inquiétante, saturée de placardages et de dessins faits en trompe-l’œil de planches de bois clouées de guingois, ne se donne aux spectateurs qu’à demeurer paradoxalement fermée, closed for all eternity, pouvons-nous lire sur l’un des murs. Elle n’est pas sans entretenir quelque rapport avec l’architecture historique des villes minières de l’Ouest canadien, notamment celle de Dawson City, où l’œuvre a déjà été exposée. Les images hautement expressives créées par Norvid empruntent à l’esthétique de la caricature et de la bande dessinée. Travaillant dans les marges de l’art populaire, il crée des univers dessinés, foisonnants et immersifs, qui font écho à l’art du graffiti. Le Bordel condense ces différents aspects de sa pratique en un abri entièrement fait de papiers et de cartons illustrés qui s’est vu investi par la présence de M. Fizz, l’un des alter ego de Norvid, lors d’une performance d’environ une heure où l’exubérant personnage faisait commerce de différents articles de papier que les spectateurs pouvaient se procurer avec les coupons préalablement distribués par ce dernier. Certaines expressions provocantes telles que fudge face et sexpot inscrites de part et d’autre à l’entrée du Bordel témoignent du caractère volontairement irrévérencieux de cette œuvre de laquelle sourd un esprit rebelle et déjanté nous renvoyant sans détour à différents enjeux associés à la société de consommation. Le Bordel « performé » n’hésite pas à poser sous une lumière crue, peu flatteuse, notre rapport malmené au passé qui n’est pas sans soulever l’épineuse et déterminante question de la transmission.

Dans un tout autre registre, l’œuvre de Massimo Guerrera intitulée Darboral est empreinte d’un esprit méditatif circulant à même les interventions de l’artiste et de la co-performeuse Sylvie Cotton qui se sont prêtés à un lent ballet réflexif et métaphorique : danseurs de solitudes qui tâtonnent dans l’espace à la recherche du contact de l’autre. Tous deux munis de parois d’isolant faisant obstacle à la plénitude du geste, du toucher, ils ont entamé un dialogue chorégraphique, une conversation muette et polysémique menée par leurs deux corps dissertant peut-être d’altérité, question chère à Guerrera. Conjuguant le dessin, la peinture, la sculpture, la photographie et la performance, comme autant de matériaux servant à l’élaboration d’espace de rencontres et d’échanges, le travail de Guerrera s’inscrit dans une pratique de l’art relationnel.
L’espace déployé par Darboral, où il n’est possible de s’aventurer qu’à la condition de retirer ses chaussures, geste signalant l’entrée dans une sphère plus intime, est délimité au sol par plusieurs tapis joints avec du ruban adhésif sur lesquels reposent différents objets pouvant être manipulés, des sculptures aux formes organiques portant des victuailles offertes aux visiteurs désireux de faire l’expérience de cet environnement singulier pensé à la manière d’un organisme vivant, se métamorphosant au gré des présentations. Assis sur un coussin, patient, Guerrera attend le moment d’une rencontre tout en dégustant un thé. Tout le processus de cette rencontre, la distance à franchir pour rejoindre l’autre, avec ce qu’elle suppose d’abandons et de non-dits, constitue le cœur de son travail d’une grande sensibilité qui nous rappelle combien entrer en relation avec autrui n’est pas chose aisée et tendrait vraisemblablement, selon l’artiste, à se compliquer davantage.

Trois œuvres fortes et sensibles présentées au sein d’une exposition servie par un cadre architectural étonnant qui est à découvrir ou à redécouvrir. L’exposition Installations. À grande échelle prendra fin le 19 février 2017.

Notes :
1) Bernard Lamarche dans Installations. À grande échelle, Québec, Musée national des beaux-arts du Québec, 2016, p. 18.
2) Ibid., p. 15.
3) http://marieclaudebouthillier.org.
4) Ségolène Le Men dans Bohèmes: De Léonard de Vinci à Picasso, Paris, Réunion des musées nationaux, 2012, p. 80.

Légendes des photos
Image 1 : Adrian Norvid, Le Bordel de M. Fizz (2012-1013). Photo : © MNBAQ, Renaud Philippe
Image 2 : Adrian Norvid, Le Bordel de M. Fizz (2012-1013). Photo : © MNBAQ, Renaud Philippe
Image 3 : Marie-Claude Bouthillier, La Bonne aventure (2011). Photo : © MNBAQ, Renaud Philippe
Image 4 : Massimo Guerrera, Darboral (2000-2005). Photo : © MNBAQ, Renaud Philippe
Image 5 : Massimo Guerrera, Darboral (2000-2005). Photo : © MNBAQ, Renaud Philippe

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