Entretien avec Arnaud Labelle-Rojoux

Palais des Beaux-Arts de Paris
  • Arnaud Labelle-Rojoux, Etant damné, performance, Palais des Beaux-Arts de Paris, 2014. Photo : Droits Réservés
  • Arnaud Labelle-Rojoux, Etant damné, performance, Palais des Beaux-Arts de Paris, 2014. Photo : Droits Réservés
  • Arnaud Labelle-Rojoux, Etant damné, performance (détail de la projection), Palais des Beaux-Arts de Paris, 2014. Photo : Droits Réservés
  • Arnaud Labelle-Rojoux, Etant damné, performance (détail de la projection), Palais des Beaux-Arts de Paris, 2014. Photo : Droits Réservés
  • Arnaud Labelle-Rojoux, Etant damné, performance (détail de la projection), Palais des Beaux-Arts de Paris, 2014. Photo : Droits Réservés
Dans le cadre de l’exposition Paroles/ Formes au Palais des Beaux-Arts de Paris (du 11 juin au 5 juillet 2014), Arnaud Labelle-Rojoux, artiste, auteur de nombreuses performances, de la première histoire de la performance publiée en France (L’Acte pour l’Art, 1988) et d’essais critiques singuliers (le dernier en date Twist tropiques, 2013) a présenté une œuvre créée pour l’occasion, Etant damné.
 
Dès les tous premiers mots de votre intervention, vous avez prévenu le public : bien que se déroulant dans une exposition consacrée à la conférence-performance, ce que vous alliez faire ne serait ni l’une, ni l’autre. Alors pour commencer notre discussion, pourrions-nous préciser si c’est l’association de ces termes que vous avez récusée et dans quel sens ?
 
Je ne les récuse pas en tant que tel. C’était une mise au point. L’idée de conférence-performance est en effet aujourd’hui très présente (je suis moi-même invité dans un festival de conférences-performances qui se tiendra prochainement à Château-Gontier). De quoi s’agit-il ? De nombreux artistes réalisent des performances sur le mode de la conférence. Des artistes très différents. Chez Eric Duyckaerts, c’est une sorte de cours magistral délirant, donné par un personnage qu’il décline, le magister précisément. De cette façon il interroge la compétence, le savoir. Chez Esther Ferrer, il y a quelque chose du même ordre. Ce qu’elle produit ressemble à une conférence ; assise à une table, elle s’adresse au public autour d’une thématique, en général la performance elle-même. C’est le personnage « Esther Ferrer », ou le groupe ZAJ, qui parle. Il s’agit, dans ces deux cas, d’une forme, la conférence, en quelque sorte détournée par des artistes. Ce sont des compositions.
 
Mais, c’est là où le bât blesse, car le terme performance est utilisé aujourd’hui pour n’importe quelle manifestation en public. Il suffit que quelqu’un lise un poème pour qu’on annonce « une lecture-performance », alors qu’il y a quelques années on aurait simplement dit « une lecture ». Un danseur fait un solo, c’est une « danse-performance ». Même lorsque des acteurs organisent une pièce sans décor ni de costumes, on appelle ça « performance ». Dès lors ce terme, qui est déjà complexe et mal défini, est encore plus mal défini par ces ajouts. 
 
Je tenais donc à distinguer la conférence-performance, de la « conférence-conférence ». Si on peut voir dans la conférence-performance un sous-genre de la performance, il me parait abusif de qualifier ainsi toute conférence. Dès lors la performance utilisant le registre de la conférence ne doit pas être prise pour une « vraie » conférence ; c’est la raison pour laquelle, j’ai précisé qu’Étant damné n’est peut-être pas tout à fait une performance, et en tout cas pas une conférence. Ce n’est pas parce que je suis artiste qu’à chaque fois je performe mes conférences ! À l’occasion, elles ont pour but la transmission d’un contenu.
 
En revanche, il peut y avoir une forme intermédiaire, comme l’autre jour aux Beaux-Arts de Paris, où la contextualisation de la conférence relevait d’une intention spécifique qui amenait à la définir comme performance. Ici le contexte était la proposition « paroles/formes » qui, comme Nicolas Bourriaud l’a indiqué le premier jour de la manifestation, avait pour vocation d’interroger le statut de la parole dans une exposition. 
 
Par rapport à ce contexte, comment est née l’idée de cette pièce, intitulée Etant damné
 
Les dernières choses que j’ai faites tournent curieusement autour de l’idée de damnation. Ainsi, invité il y a un an à réaliser une performance au Mac de Marseille en hommage à Edouard Levé, j’avais pensé à l’un de mes tableaux qu’il aimait beaucoup, The Mask of the Damned. À partir de là, j’avais organisé des séquences d’images, mêlées d’extraits d’un film d’horreur de la Hammer, Le Train des épouvantes, entrecoupées d’actions personnelles. J’ai voulu continuer à travailler sur la damnation qui revient comme une obsession à côté d’autres obsessions. Ici, je l’ai rapprochée de Duchamp et de son Etant donné bien sûr, mais aussi de l’histoire criminelle du Black Dahlia à propos de laquelle j’ai aussi réalisé une installation À la Main du Diable présentée au Centre Pompidou dans le cadre de l’exposition Le Surréalisme et l’objet. J’ai eu envie de revenir sur la damnation de cette malheureuse fille coupée en morceaux (qui s’appelait Short !). Duchamp a conçu Etant donné peu après ce fait divers. On pense par ailleurs que son ami Man Ray avait eu accès aux photos prises par la police de Los Angeles. Est-ce que Duchamp en avait eu connaissance ? On peut en tout cas imaginer que Etant donné vient de là. Alors que dire d’Étant damné ? Par ce biais je convoque le thème de la damnation qui est aussi celle de l’art, de l’artiste et, que par là j’introduis la question du mal et du diable. Je dois préciser que j’ai passé mon diplôme des Beaux-Arts dans la salle même où j’ai donné cette pièce. D’où le titre à entendre comme un double jeu de mots : et tant d’années sont passées depuis ! 
 
Est-ce que nous pourrions revenir sur un sujet omniprésent dans votre travail, la diablerie, que vous évoquez souvent par le biais du rock, et en particulier d’Elvis ?
 
Oui, le rock a été considéré à un moment donné comme la musique du diable. Mais si nous commençons à parler d’Elvis, cela risque d’être très très long ! [... ]. Dans Etant damné, il apparait dans un extrait de film où il chante Teddy Bear. J’ai choisi cette séquence en rapport avec l’une des figures du damné que j’utilise beaucoup, Phil Spector, cet arrangeur américain dont le premier groupe s’appelait les Teddy Bears. Le nounours, c’est l’objet transitionnel par excellence. Elvis en est un autre. Dans mon travail, tout passe par des objets transitionnels. Dans cette pièce, les premières images que l’on voit sont celles du jugement final du procès pour meurtre de Spector. Il sort par une porte au fond du tribunal et rentre en prison, derrière le mur de la prison, où il restera, damné sur terre, jusqu’à sa mort. Spector a inventé le mur du son, une amplification des effets sonores que la voix d’adolescentes, la voix des anges, et en même temps la voix du diable par la tentation qu’elles représentent, viennent ébrécher. Etant damné se termine par les Ronettes et Be my Baby qui incarnent cette voix des anges. 
 
Dans votre préambule, vous avez annoncé que vous alliez lire ce texte, ce qui laissait présumer qu’il était minutieusement préparé. 
 
J’ai décidé de lire ce texte sur un ton un peu martial, entre l’inquiétant et le sérieux, comme dans la présentation de Blood Feast, un film d’horreur américain dont on entend la bande annonce. Le ton fait partie de l’objet. Si j’avais voulu être drôle ou faire du stand up à l’américaine, j’aurais fait autrement. 
 
J’avais basé mon intervention sur la parole comme conviction mensongère. Si, comme l’a indiqué Bourriaud dans son introduction, la parole représente la transmission, il existe aussi des paroles perverses. D’où le récit dans ce préambule d’une précédente conférence-performance au CAPC de Bordeaux uniquement faite de citations, où j’avais lu un discours de Ceaucescu, sans préciser l’auteur. Je voyais dans le public des personnes qui vibraient aux mots jeunesse, révolution, avenir, etc, ignorant naturellement qui les portait : paroles perverses donc !
 
Vous avez aussi orchestré une mise en abyme de la lecture de texte, en projetant un passage de Que la bête meure de Chabrol dans lequel Jean Yanne lit un poème. 
 
C’est l’un des moments horribles du film, lorsque le personnage de Jean Yanne, à table et devant des invités, lit un poème écrit par son épouse en se moquant de ce qui tient à cœur de cette pauvre femme. Mais en même temps, il parle d’art ! Il dit qu’on peut se tromper sur l’art, sur la musique, alors que sur la cuisine, il n’y a pas d’erreur possible : c’est bon ou c’est mauvais. À la fin de la scène, le fils est chassé de la table et quitte la pièce. Cela fait écho à l’image de Phil Spector du début, lorsqu’on le voit sortir du tribunal. Il a peut-être eu une adolescence comme celle-là ou vécu de tels traumatismes. J’aime l’idée que beaucoup de choses se passent au cours de repas de famille, où des révélations sont faites sur les rapports humains, comme dans le film Festen par exemple. De même que Spector quitte la scène de ce théâtre qu’est le tribunal et part en coulisse, dans le film de Chabrol le fils est chassé de la scène qu’est le repas. Dans Etant damné, de nombreuses séquences se déroulent sur scène [...].
 
Comment procédez-vous pour rassembler ces éléments qui s’emboitent si bien les uns dans les autres ? Vous consacrez du temps à des recherches ? 
 
Cela étonne toujours tout le monde, mais je ne fais pas de recherches. Les choses que je montre sont des choses que je connais et que je manipule en les organisant sur le mode associatif. Je procède de cette façon, même quand j’écris des textes théoriques comme pour L’Acte pour l’art. Ensuite je peux compléter avec des éléments que je ne connais pas en cherchant sur internet. Mais je travaille surtout à partir de livres. Dans ce sens, on pourrait parler de découpages et de collages. Ce que je fais est de la composition, à partir d’éléments qui sont au cœur de ma confusion personnelle.

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