éditorial

69 - bling-bling - Printemps / été - 2010
Sylvette Babin

L’intérêt pour l’art bling-bling, comme pour l’art kitsch qui s’en rapproche sous certains aspects, est loin de faire consensus, l’esthétique de l’excès, du clinquant et de la pacotille faisant généralement figure de superficialité. D’entrée de jeu, une précision s’impose néanmoins : il n’y a pas, à proprement parler, de courant bling-bling en art actuel. Le terme, d’abord associé au mouvement hip-hop, a été repris pour décrire certains comportements ostentatoires sur les scènes publiques et artistiques. On l’emploie aussi volontiers pour identifier des œuvres qui utilisent la surenchère de matériaux clinquants et qui font référence à la mode ou à la culture pop, et pour désigner les phénomènes de starisation ou de peopolisation. Si on remarque aujourd’hui que de telles pratiques foisonnent dans plusieurs productions artistiques présentées dans les galeries et les grandes foires internationales, la plupart des artistes qui pourraient faire appel au « brillant », de façon ponctuelle ou régulière, ne s’affichent pas artistes bling-bling pour autant. Il serait, par ailleurs, erroné de confiner le bling-bling et les œuvres qui en découlent à un simple étalage de richesses. Ainsi, l’approche du bling-bling mise de l’avant dans ce dossier, tout en permettant une analyse des esthétiques qui lui sont propres, soulève des réflexions variées sur les différentes attitudes dites bling-bling de la société contemporaine.
En traitant de la fétichisation des valeurs, du mercantilisme cynique, des excès de l’art contemporain et de son culte de la célébrité ou de la spéculation financière, certains textes du dossier examinent directement quelques-uns de nos comportements postmodernes. On retrouve aussi cette position critique chez plusieurs artistes abordés dans le numéro, et ce, parfois à travers des œuvres dont la facture n’a rien de clinquant. À l’opposé, d’autres artistes utilisent eux-mêmes les codes du bling-bling ou des stratégies de mise en scène exubérantes pour remettre en question la figure de l’artiste ou certains excès du marché de l’art. Cette approche n’est pas sans soulever quelques réflexions sur les pièges de l’utilisation de telles stratégies. Le tape-à-l’œil comme parodie ou comme procédé critique des tactiques de médiatisation de l’art atteint tout compte fait (ou tente d’atteindre) des objectifs similaires à ceux des œuvres dénoncées, en l’occurrence l’accès à la reconnaissance par un spectaculaire exacerbé. Quoi qu’il en soit, c’est bien sûr avec beaucoup d’humour que de telles parodies bling-bling s’insèrent dans le système de l’art, et si parfois elles parviennent à atteindre le marché qu’elles parodient, leur valeur marchande sera probablement plus proche de la valeur du zircon que de celle du diamant.
Cet ouvrage débordant de dorure et de pendentifs bling-bling laisse tout de même une place importante à des textes non liés à la thématique du dossier. Ainsi, une quinzaine d’essais ou de comptes rendus critiques s’ajoutent à ce numéro et couvrent une variété d’œuvres de différentes disciplines et d’expositions présentées au Canada et sur la scène internationale.

68 - Sabotage - Hiver - 2010
Sylvette Babin
Alain Declercq, Make-up (détail), de la série Security, 2002. Photo : permission de l'artiste & galerie Loevenbruck, Paris

Malgré une recrudescence d’un art orienté sur l’objet marchandisable, les pratiques privilégiant l’expérience et les interventions à caractère engagé ne sont pas totalement évacuées de la production artistique du 21e siècle. Parmi ces démarches souvent empreintes d’une critique sociale, il s’en trouve quelques-unes motivées par la volonté d’ébranler les différents systèmes de valeurs (incluant celui de l’art) et de perturber l’ordre public, parfois en s’y attaquant directement, parfois en usant plutôt de méthodes discrètes et à peine perceptibles. Le dossier que nous proposons ici s’attarde à ces diverses formes de sabotage perpétré par les artistes à l’intérieur ou à l’extérieur du champ de l’art, et ce à travers des disciplines aussi variées que la performance, la peinture, l’installation, l’architecture et le cinéma. Infiltration dans les structures politiques ou commerciales, détournement, dissidence culturelle, parasitage de l’image, remise en question de la notion de signature ou sabordage de leurs propres projets sont quelques-unes des stratégies adoptées par ceux qui pratiquent le sabotage artistique.
Les œuvres analysées dans ce numéro ont généralement peu à voir avec les actes de destruction matérielle et les gestes iconoclastes. Il s’agit plutôt de sabotages subtils, mais non moins percutants, où l’artiste s’amuse à contourner les règles communément admises – flirtant parfois avec l’illégalité – ou encore à brouiller les codes de l’art, nous invitant au passage à en requestionner le rôle et la portée. Complétant l’idée de l’artiste en trouble-fête observée dans le numéro précédent, l’artiste saboteur aura peut-être, à prime abord, une image plus négative et d’autant plus lourde à assumer. Pourtant nous remarquons que ces pratiques ne sont pas dépourvues d’humour et d’esprit ludique. Il en faut d’ailleurs une certaine dose pour s’attaquer à sa propre image. À ce sujet, nous avons décidé de ne pas seulement être témoins passifs de divers sabotages artistiques, mais de les mettre nous-mêmes en pratique en sabotant ce numéro. Ce geste complice avec nos graphistes est, comme toute forme de sabotage, quelque peu risqué. Le lecteur se trouvera probablement désorienté de voir apparaître tantôt une incohérence dans l’ordre habituel des pages ou des sections, tantôt une action graphique altérant une image. Il ne s’agissait pas ici de le tromper en taisant nos intentions (ce qui relèverait plutôt du canular), mais bien d’expérimenter les concepts réfléchis dans cet ouvrage en ébranlant le confort esthétique dans lequel une revue pourrait facilement se complaire.

67 - Trouble-fête - Automne - 2009
Sylvette Babin

Avec ce numéro, notre désir était de clairement marquer notre 25e anniversaire sans pour autant produire un ouvrage commémoratif, choisissant ainsi de nous pencher sur le présent plutôt que de ressasser le passé. Célébrer le présent ? Soit, mais célébrer quoi, en 2009 ? Outre le sentiment de satisfaction face aux actions accomplies, souligner un anniversaire implique aussi un surcroît de travail et d’investissement – le volume de cette édition en faisant foi – et ce, sans ressources supplémentaires. Face à une crise qui n’est pas sans affecter les secteurs culturels, le désir de faire la fête se fait moins fort. Qui plus est, comment se réjouir lorsque nos dirigeants retirent progressivement et sournoisement leur appui à la culture (1) ? La célébration prend alors des tournures plus amères ou plus cyniques. C’est donc sous l’enseigne de l’anti-fête que esse souligne ses 25 ans.

La double thématique trouble-fête et killjoy (rabat-joie) nous est apparue comme le lieu idéal de cette manifestation. D’un point de vue citoyen, nous affirmons notre positionnement critique face à la multiplication des célébrations qui tendent à se perdre dans des considérations de plus en plus triviales ; tandis qu’à titre d’organisme culturel, nous clamons notre indignation devant le désengagement de l’État en matière de culture. En tant qu’éditeur, nous voulons surtout ouvrir nos pages à des réflexions engagées sur le sens de la fête. À cet effet, nous avons réunis 11 auteurs dont nous apprécions tout particulièrement les écrits. Certains sont de fidèles amis et collaborateurs de la revue, d’autres publient ici pour la première fois. Ils ont été invités à se pencher sur les thèmes de la fête et de la célébration, ainsi que sur la commémoration, souvent inhérente à l’anniversaire. Dans ces essais, la fête sera tantôt explorée pour en souligner le potentiel rassembleur, tantôt pour en pointer certains aspects déceptifs. Nous verrons notamment qu’elle possède un pouvoir critique que plusieurs artistes ont pris le parti d’exploiter, tandis que d’autres priorisent plutôt la réactivation du festif dans l’art, la fête pour la fête. Différentes formes de commémorations sont également analysées, critiquant au passage le devoir de mémoire qui tend parfois à édulcorer le présent. Les œuvres et les actions qui en découlent – reconstitutions, mémoriaux éphémères, monuments spontanés ou anti-monuments – font état de la multiplicité des formes possibles, et mettent de l’avant certaines tentatives de préservation de la mémoire dans le monument qu’il nous a semblé pertinent de questionner.

En plus des essais, nous publions un imposant portfolio réunissant 14 artistes dont les 20 œuvres répondent particulièrement bien à la thématique, soit par la facture utilisant les différents codes de la fête, par la portée commémorative évoquant le monument ou l’anti-monument, ou encore par l'approche critique ou ironique usant des stratégies du trouble-fête. Par ailleurs, Michel F. (T.) Côté qui dans sa chronique Affaire de zouave a toujours relevé le défi d’écrire à partir de nos thématiques, nous propose cinq règles à adopter pour troubler une fête. À l’image de esse, trouble-fête un jour, trouble-fête toujours.

Soyons francs. Au delà du titre volontairement ironique et provocateur et de nos diverses manifestations critiques, Trouble-fête souligne tout de même la longue présence de esse sur la scène artistique. Après tout, ce 25e anniversaire est aussi le constat de notre engagement durable envers l’art actuel. Cet engagement n’aurait pas eu la même portée sans l’appui de nos partenaires financiers et surtout de notre lectorat. La progression de esse au fil des ans, nous la devons aussi à nos nombreux collaborateurs qui, l’espace d’un numéro, d’une année, voire d’une ou deux décennies, ont contribué au succès de la revue. À vous tous, nos sincères remerciements.

1. Impossible de passer sous silence, outre les importantes coupures dans une dizaine de programmes culturels – c'était il y a un an en août –, la politique obtuse de Patrimoine canadien en matière de financement aux magazines culturels, menant récemment à un retrait de leur appui financier à esse.

66 - Disparition - Printemps / été - 2009
Sylvette Babin
David K. Ross, Martha Fleming/Lyne Lapointe: 50,400 seconds, 2008. Photo : David K. Ross

Nulle intention dans ce dossier portant sur la disparition d’annoncer la mort de l’art maintes fois prédite depuis quelques décennies. Tout au plus confirmons-nous, encore une fois, la tendance récurrente à délaisser l’objet d’art au profit du dispositif, de la rencontre ou de l’expérience artistique, une attitude qui a certainement marqué nos dernières thématiques (Déchets et Fragile), et dont nous aurions pu, avec celle-ci, faire une trilogie. Oserions-nous alors proclamer la disparition de l’objet ou plus précisément la fin du régime de l’objet d’art ? C’est notamment sur cette question que certains auteurs se sont penchés, réfléchissant sur le désir de nombreux artistes de « ne pas produire d’objet tangible tout en existant dans le système » (Desmet). C’est peut-être d’ailleurs le constat premier que nous pourrions faire ici : avec ou sans objet, visibles ou invisibles prônant l’éphémère, les artistes soi-disant sans œuvre persistent à s’insérer dans le système, à laisser une trace, une image, une histoire. Les pages qui suivent ne sont d’ailleurs pas dépourvues d’œuvres : pour la plupart, des photographies numériques de très hautes définitions. S’il n’y a pas toujours présence « d’objets » (dans de nombreux cas, nous sommes bel et bien devant des pièces vides), ce n’en est pas moins la preuve qu’il y a eu gestes d’art. Ces traces, dont les artistes ou les galeristes prennent grand soin, font maintenant office, personne n’en doute, d’œuvres d’art qui, une fois l’expérience dissipée, seront exposées dans différents lieux de monstration. Processus inévitable de préservation de la mémoire, l’intangible se matérialise inexorablement dans l’archive. Ainsi l’objet d’art résiste à sa disparition.

Le thème de la disparition n’a pas seulement été exploré en termes d’absence d’œuvres ou d’objets, mais aussi dans son rapport à l’immatérialité, à l’impalpable et à l’évanescent. Dispositifs œuvrant sur la perception, œuvres effacées aux regards, fictions poétiques sur la décomposition de la matière ou sur la mort sont des propositions qui, dans ce numéro, font plutôt référence à la disparition du sujet. D’ailleurs, en marge de ce dossier, nous retrouvons dans une approche plus politique et d’autant plus troublante un essai sur la disparition du citoyen au sein des régimes totalitaires (Vera). Ici toutefois, aucune trace n’a été laissée.

La participation active du public fait aussi partie des éléments récurrents dans ce dossier. Pour que les œuvres « disparues » reprennent leur statut d’œuvres et se retrouvent en ces pages, il a certainement fallu un travail de « reconstitution », qui dans plusieurs cas a été laissé aux soins de ceux qui ont prit part à l’expérience. Que ce soit en parcourant une œuvre pour la rendre effective (Schneider), en la cherchant (Fridfinnsson), en la mémorisant (Pope) ou en l’inventant littéralement (Tiravanija), le spectateur est devenu celui par qui l’œuvre a pu exister. Cette affirmation duchampienne, qui ne semble pas prête à disparaître dans l’art du 21e siècle, confirme peut-être que si l’artiste tend à faire disparaître l’œuvre d’art, il n’en remet pas moins à autrui le mandat de la faire réapparaître.

65 - Fragile - Hiver - 2009
Sylvette Babin
Patrice Duhamel, Molsk 26, Petit carnet, 2007.

C’est en continuité avec les dossiers précédents portant sur les actions réciproques et le déchet que nous avons voulu produire ce numéro, en posant un regard sur la fragilisation des différents paramètres de l’art, de ses matériaux, de ses dispositifs et de ses modes de production, jusqu’à la fragilisation de la figure même de l’artiste. C’est aussi dans cet esprit que les auteurs ont répondu à notre appel, rendant possible une réflexion élargie où le fragile apparaît sous sa forme matérielle – par la friabilité de l’objet ou le caractère éphémère de l’œuvre, et subséquemment par leurs modalités de conservation –, et où il est également pensé sous les divers aspects ontologiques qui le sous-tendent. Ainsi la fragilité trouve-t-elle sa place dans un essai sur le sublime et l’esthétique de l’inadéquation rencontrés dans des natures mortes photographiques – celles-ci mises en parallèle avec les Vanités de la Renaissance (Falvey) –, tandis que la singularité de l’être (et par extension sa fragilité) est opposée à la notion de plasticité, soulignant notamment les tentatives de dépasser la matière (en l’occurrence le verre et le plastique) « pour en révéler “l’esprit”, c’est-à-dire sa teneur culturelle et civilisationnelle » (Poulin). Bien sûr, les multiples orientations des analyses ont été inspirées par autant d’œuvres traitant, directement ou indirectement, de la fragilité. Plus que jamais nous remarquons que ce sont les œuvres elles-mêmes, par leur délicatesse, par la précarité de leur mise en forme ou par la symbolique des sujets et des matériaux choisis, qui ont motivé les propos des auteurs. Ainsi la nature éphémère des installations de Chih-Chien Wang et Joanne Poitras, la charge figurative du sucre chez Aude Moreau, les projets immatériels de Patrick Beaulieu et l’approche intimiste de Sophie Calle ont-ils servi de base solide à la formulation des différentes théories et contribué à l’équilibre entre l’œuvre et son analyse, une des forces de ce dossier.

Le portfolio fait également état de la diversité de la perception du fragile dans l’art. Ici encore, un regard sur la matière est incontournable : l’usage du verre, de la porcelaine, de la glace et des cendres en sont de beaux exemples. Mais au-delà du risque de voler en éclats, les œuvres publiées appellent une réflexion sur la délicate essence de l’être, sur la fragilité des relations avec l’autre, sur la disparition, la perte ou la mort. Ainsi, le cassable fait-il place au précaire, le palpable à l’évanescent, le matériel au spirituel.

En choisissant cette thématique, nous avions souhaité solliciter des réflexions qui se positionneraient au-delà de la fragilité de l’œuvre, en traitant, notamment, de la fragilité humaine. Nous n’avions certainement pas envisagé de côtoyer la mort d’aussi près. Nous aurions préféré l’observer de loin, l’évoquer simplement comme une source inévitable d’inspiration pour l’art et pour la littérature. Il en fut autrement. Le décès prématuré d’un collègue et ami, l’artiste, auteur et commissaire Patrice Duhamel, nous confronte brusquement, violemment, à la fragilité de l’être. Dans un texte inédit intitulé « Les seuils de l’inquiétude », Patrice écrivait : « J’écoute parce que je suis un sujet inquiet et en état d’alerte. C’est déjà une sorte de suspense. Je cherche à comprendre la place qui m’est octroyée et que j’occupe en ce monde. J’écoute parce que je veux déchiffrer, parce qu’ainsi je “cueille” et je “lis” selon l’étymologie de ce mot et donc j’enregistre. J’écoute parce que, comme le pense Roland Barthes, je dis à la fois, impérativement, “écoutes-moi” ». Pour cet artiste qui a travaillé sur tous les fronts de l’art, le plus bel hommage à lui rendre sera certainement de « l’écouter », à travers son œuvre, et de continuer à faire connaître son travail. Aussi avons-nous invité Jean Pierre Vidal, qui avait brillamment écrit sur une exposition de Patrice Duhamel dans le numéro 51 de esse, à poser un nouveau regard sur ses toutes dernières œuvres, aussi belles et riches que les précédentes. Nous espérons que ces quelques pages contribueront à préserver l’Œuvre de Patrice Duhamel dans la mémoire collective.

Image : Patrice Duhamel, « Molsk 26 », Petit carnet, 2007. Photo : Patrice Duhamel

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