éditorial

81 - Avoir 30 ans - Printemps / été - 2014
Sylvette Babin
Avoir 30 ans

Un anniversaire est souvent l’occasion de s’arrêter pour observer le chemin parcouru depuis le premier jour, et tenter de tracer celui que l’on voudrait emprunter dans le futur. Une telle réflexion se fait toujours à partir du présent, c’est-à-dire en regard de ce qui nous caractérise et nous alimente dans l’immédiat, mais sans que l’on puisse faire abstraction pour autant des obstacles et des défis passés. Or, quelle est la place d’une revue d’art contemporain en 2014, dans une société où les arts et la culture ne sont que rarement à l’ordre du jour des politiciens ? Cette question rhétorique restera évidemment sans réponse, mais s’il y en avait une, elle serait probablement identique à celle qui aurait pu être énoncée lors de nos 25 ans en 2009 (« Trouble-fête un jour, trouble-fête toujours », no 67, Trouble-fête), de nos 20 ans en 2004 (« Persiste et signe », no 51, 20 ans d’engagement), et ainsi de suite, probablement. Qu’est-ce à dire ? Que malgré l’engagement historique de l’État envers le subventionnement des arts, un fait qu’il nous faut reconnaitre, au Québec et au Canada du moins, la situation financière des artistes et des organismes culturels n’a pas beaucoup évolué au fil des ans. Que malgré l’étonnant foisonnement des activités artistiques, malgré un déploiement remarquable et une apparente robustesse, un grand nombre d’OBNL dans la force de l’âge, et parmi eux les revues, et parmi elles, esse, doutent encore d’atteindre l’âge d’or. Devant cette situation, on s’inquiète de l’avenir, on se demande si la relève aura l’énergie et les moyens financiers de reprendre le flambeau, on se dit que les artistes finiront par se lasser de voir les droits d’auteur mis au rancart, et qu’on en aura bientôt assez de toujours solliciter l’aide de ceux qui sont dans le même bateau que nous et d’épuiser nos ressources humaines, nos pigistes, nos auteurs, nos créateurs.

Avoir 30 ans nous incite également à réfléchir au rôle que nous occupons sur l’échiquier des arts et de la culture, au regard des nouvelles technologies et des tendances en communication. Quelle est la portée d’une publication imprimée privilégiant des essais théoriques et des analyses critiques, à l’heure où les plateformes numériques prennent de plus en plus de place et où les habitudes de lecture changent ? Sommes-nous à l’ère de l’information plus que de la recherche, de la promotion plus que de la réflexion ? Les blogues et les tribunes web, à force de faire court, et de faire vite, à force de nous plonger dans l’instantané, développent chez les lecteurs des comportements et des attentes auxquelles ne peuvent pas répondre les revues imprimées. Et au moment où de nombreuses maisons d’édition évaluent les conséquences d’un passage, partiel ou total, au numérique, Postes Canada leur assène un dur coup avec une augmentation draconienne des frais de poste, un geste impitoyable pour les éditeurs de périodiques. Dorénavant, l’envoi d’une revue au Canada coutera 80 pour cent de son prix de vente, et à l’étranger, plus de 300 pour cent. L’impact est majeur pour un organisme qui s’est donné le mandat du rayonnement de l’art en publiant des auteurs et des contenus de toutes provenances et en s’adressant à un lectorat international (dans la mesure où celui-ci peut lire le français ou l’anglais).

Malgré tout, notre anniversaire est aussi l’occasion de mesurer la somme de nos efforts. On réalise alors qu’ils ont été nombreux et importants ceux qui ont mis la main à la pâte pour façonner au fil des ans l’image de cette revue. Lorsqu’on regarde l’ensemble, les centaines d’articles publiés, les milliers d’œuvres analysées, on se sent fiers d’avoir contribué à la reconnaissance des auteurs et des artistes. Et quand un lecteur, un étudiant, un commissaire ou un collectionneur nous dit qu’il a découvert de nouveaux artistes dans nos pages, qu’il a pu y approfondir ses connaissances ou mieux apprécier certains aspects d’une œuvre ou d’une pratique, on se dit que ça valait la peine de persévérer et de continuer de se battre (parce que c’est bien de batailles qu’il s’agit parfois) pour faire valoir l’importance des revues dans l’écosystème de l’art.

Finalement, avoir 30 ans pour esse, c’est bénéficier d’un mélange de fougue et de sagesse, c’est profiter du bagage de l’expérience pour confirmer nos convictions, c’est continuer d’afficher une certaine élégance doublée d’une touche d’irrévérence. En définitive, forte de ses 30 ans et soutenue par des gens habités d’une grande passion, esse nourrit encore de nombreux rêves et entend bien trouver les moyens de les concrétiser.

Pour ce numéro anniversaire, nous avons délaissé l’habituel dossier thématique pour donner carte blanche à quelques auteurs dont nous apprécions le travail. La seule contrainte à cette invitation était de nous proposer un regard sur des œuvres ou des pratiques qui ont particulièrement retenu leur attention au 21e siècle. Une précision s’impose d’emblée : il ne s’agissait pas, dans l’espace restreint dont nous disposons, de dresser un palmarès des meilleures œuvres de la dernière décennie, tant le foisonnement des manifestations artistiques de ce siècle encore jeune est spectaculaire. Mais la nécessité de faire des choix nous a tout de même amenés à réfléchir sur les enjeux de l’accès à la notoriété et à la consécration, en proposant d’entrée de jeu un entretien avec l’auteur Alain Quemin, dont le récent livre Les Stars de l’art contemporain. Notoriété et consécration artistiques dans les arts visuels, se penche justement sur les modes de fonctionnement des palmarès.

Le défi proposé aux auteurs n’en demeurait pas moins difficile à relever, en ce sens que notre invitation impliquait de privilégier certains artistes, ce qui les mettait, bien involontairement, dans la position traditionnelle du critique d’art telle qu’elle prévalait au temps fort du modernisme. Pourtant, à la lecture de leurs textes, il est particulièrement intéressant de constater à quel point les voix et les formes d’écriture sur l’art sont aujourd’hui plurielles et non consensuelles, à l’instar des pratiques dont elles soulignent, chacune à sa manière, la pertinence. C’est donc un portrait éclaté de l’art et de la critique d’art qui se pratiquent en 2014, une aventure en images et en mots, un bref mais palpitant voyage dans l’univers d’une douzaine de commissaires que propose ce numéro soulignant les 30 ans de esse.

80 - Rénovation - Hiver - 2014
Sylvette Babin
Architectures temporaires pour chantiers de constructions éphémères

De nombreuses œuvres et pratiques artistiques se rattachent au champ de la rénovation par leur usage des matériaux et des outils, mais également par le recours à des dispositifs qui mettent en relief le bâti, la (re)construction ou la mise en chantier de processus. Pour l’élaboration de ce dossier, nous avons posé aux auteurs les questions suivantes : les œuvres faisant appel à la rénovation réactivent-elles les enjeux de l’intervention in situ dans des lieux marqués, chargés d’histoire et à vocation non artistique ? Poursuivent-elles encore ou autrement la remise en question de l’œuvre d’art comme objet fini ? Est-ce que ces pratiques problématisent une relation au passé, le retour à un état précédent, la restauration d’une situation initiale ? Ne relèvent-elles pas au contraire d’un désir de transformation et de renouvellement ? Enfin, les artistes abordent-ils la rénovation pour faire valoir le recyclage et la récupération, ou se tournent-ils plutôt du côté de la consommation du neuf, évoquant au passage les excès dans la surconsommation ?

En réponse à ces interrogations, nous retrouvons dans ce numéro des analyses sur le travail d’artistes qui, par l’occupation et la transformation de bâtiments voués à la disparition ou par l’élaboration de structures éphémères, fonctionnelles ou non, ont abordé les sujets de l’espace social, de l’embourgeoisement ou des politiques d’urbanisation. Au prix d’une modernisation à outrance, ces dernières, souvent, font fi du contexte et des habitants touchés par leurs mesures. Le dossier fait également état des interventions motivées par un désir ludique d’investir différentes architectures en réactivant les enjeux de l’art in situ à travers des œuvres conviviales et praticables, dans lesquelles le public est invité à se reposer, à circuler, ou qu’il peut même escalader. Si plusieurs structures créées par les artistes-rénovateurs sont des constructions calquées sur des modèles traditionnels, d’autres sont plutôt des propositions utopiques aux formes anarchiques et se construisent, comme autant d’appendices, de prothèses ou de greffes, sur des architectures existantes. Dans tous les cas, l’implantation de constructions dans l’espace public, de même que la transformation ou le détournement de lieux ou de bâtiments divers remettent évidemment en question la valeur d’usage de ceux-ci tout en soulevant des tensions qui ne relèvent plus uniquement des domaines de la charpenterie, de l’art ou de l’architecture, mais également du tissu social et des enjeux politiques. Quelques exemples pertinents ont alimenté les réflexions publiées dans ces pages.

Loin de limiter cette thématique à des installations utilisant le madrier et la charpente, et de risquer de verser dans le cliché d’un numéro « viril (1) », l’idée de la rénovation a également été sollicitée dans des œuvres faisant appel à des matériaux pour le moins inusités dans le contexte (céramique, tissu, papier). Dans quelques cas, la rénovation a plutôt été le sujet sur lequel les artistes se sont penchés, en proposant des œuvres peintes, imprimées ou photographiques – qui témoignent, à leur façon, de différents chantiers architecturaux ou urbains –, mais également des sculptures évoquant les outils de construction. Ainsi, une partie des œuvres répertoriées dans les essais et dans le portfolio ont en commun leur statut temporaire et éphémère tandis que d’autres, pérennes, gardent en mémoire les traces de chantiers maintenant aboutis.

NOTES

(1) À ce propos, si à une ou deux exceptions près les œuvres traitées dans le présent numéro sont produites par des artistes masculins, tous les articles, sauf un, sont signés par des femmes.

79 - Reconstitution - Automne - 2013
Sylvette Babin
Re pour « réplique »

Ce dossier sur le thème de la reconstitution a d’abord pris forme à travers le souhait de poser un regard critique sur la tendance – non pas nouvelle, mais néanmoins très actuelle – à reconstituer des expositions cultes ou à rejouer des événements historiques, d’une part, et à « reproduire » des performances ayant marqué l’histoire de l’art, d’autre part. Si dans le domaine des arts les œuvres de reconstitution sont souvent motivées par la réactualisation ou la relecture critique d’un événement social ou politique, celles qui sont liées à la reprise d’expositions ou à la remise en scène de performances (pour lesquelles le terme anglais re-enactment est souvent employé) semblent plutôt orientées vers la mise en valeur de l’œuvre d’un artiste ou d’un moment important de l’histoire de l’art, vers l’hommage, en quelque sorte. Deux directions assez distinctes se sont alors dessinées dans l’élaboration de ce numéro.

Les cas les plus éloquents de reprises de performances historiques sont certainement les célèbres re-enactments de Marina Abramović. Bien que souvent motivée par le désir d’entretenir la mémoire d’œuvres mythiques, la pratique du re-enactment provoque de nombreuses interrogations qui concernent autant la répétition, la représentation et la spectacularisation qui en résultent – spécificités théâtrales initialement remises en question par les performeurs –, que l’inévitable décontextualisation des œuvres et leur réinterprétation par un autre artiste. Ce dernier aspect relance par la même occasion le débat sur la signature et la propriété d’auteur, car, comme le souligne à ce propos Amelia Jones, « [e]n reproduisant une œuvre, l’artiste table sur un nom qui le précède pour faire avancer sa propre pratique ». Ces re-enactments mèneront d’ailleurs vers la marchandisation, réelle ou symbolique, des traces des « nouvelles » performances, une situation amplifiée lorsque les archives d’origine (parfois absentes ou de qualité médiocre) sont occultées par la documentation léchée des œuvres reconstituées.

L’analyse critique proposée par Amelia Jones en ouverture de ce dossier, qui permet de mieux comprendre les enjeux et les leurres de la reconstitution, nous est apparue suffisamment éclairante pour en faire le seul texte traitant du re-enactment de la performance. Nous avons donc priorisé dans ce numéro les essais relatifs aux reconstitutions artistiques qui revisitent différents moments de l’histoire, en l’occurrence politique, militaire ou judiciaire. Nous proposons notamment une mise au point sur la terminologie employée pour distinguer les différentes manifestations de la reconstitution et les nombreuses formes de reprises dans lesquelles la portée critique habituellement inhérente à la reconstitution tend parfois à se perdre. Se référant aux propos du philosophe R. G. Collingwood, Jacinto Lageira nous rappelle que le re-enactment invite à « repenser les idées et les conceptions du passé, et, surtout, [à] en faire une lecture critique, [à] émettre des jugements de valeur et [à] apporter les preuves historiques de ce que l’on avance ». Ainsi, précise-t-il en citant Collingwood, « l’objet à découvrir n’est pas le pur événement, mais la pensée qui s’y trouve exprimée ». Or, c’est bien cette orientation que les auteurs publiés dans ces pages ont choisi de mettre de l’avant, en sélectionnant des œuvres de reconstitution qui portent pour la plupart (1) un regard critique, voir satirique, sur les événements reconstitués. Les documents d’archives servant de source aux reconstitutions, et dont les contenus sont souvent eux-mêmes biaisés par des choix subjectifs ou par les limites de la documentation, sont alors revisités tantôt pour en questionner l’exactitude et leur restituer une certaine véridicité, tantôt pour en déjouer les approches propagandistes, ou encore pour leur conférer un sens nouveau. Il en résulte des œuvres de fiction qui, bien que tributaires des événements d’origine, acquièrent sans contredit leur propre identité. Il devient alors intéressant d’observer le thème de la reconstitution sous l’angle de la réplique (2), terme qui, en prenant aussi bien le sens de la reproduction que celui de la réponse ou de la riposte (à ce qui nous semble discutable dans l’événement source), recoupe implicitement les multiples positionnements des artistes et des auteurs publiés dans ce numéro.

NOTES

(1) L’exception se situe dans la mention des re-enactements de performances, de même que dans les reconstitutions d’œuvres artistiques, par exemple dans le travail de Adad Hannah dans ce dossier.

(2) Elitza Dulguerova, « L’expérience et son double, Notes sur la reconstruction d’expositions et la photographie », Intermédialité, no 15, printemps 2010, p. 53-71 : www.erudit.org/revue/im/2010/v/n15/044674ar.html [consulté le 30 juin 2013].

78 - Danse hybride - Printemps / été - 2013
Sylvette Babin

Les formes hybrides de la danse

Ce n’est pas d’hier que la danse et les arts visuels se côtoient sur des terrains communs ou composent, par différents métissages, des œuvres transdisciplinaires faisant appel à leurs champs de compétences respectifs. Aujourd’hui encore, le foisonnement des collaborations interdisciplinaires fait état d’un intérêt renouvelé pour les pratiques hybrides. Dans ces œuvres, du moins celles qui nous intéressent ici, il ne s’agit pas simplement de traverser, voire d’investir l’espace d’accueil propre à chacun en présentant des chorégraphies dans des musées ou en utilisant des œuvres d’art comme éléments de décor d’une œuvre scénique. Il est plutôt question, pour les artistes, danseurs et chorégraphes, de réfléchir aux différentes formes de collaboration qui leur permettent de mener leurs pratiques vers d’autres horizons. C’est dans cette optique que nous avons voulu aborder le présent dossier, en observant la danse contemporaine et ses rencontres avec les arts, avec la performance, de même qu’avec le théâtre, le cirque et le cabaret.

L’apport des nouvelles technologies dans le champ de la danse – quelques articles en font état – contribue certainement au mélange des genres alors que le corps, réel ou suggéré, est convoqué tant pour sa présence sur scène que pour la construction d’images. Mais si les arts numériques ont contribué au brouillage des frontières entre les disciplines, l’intérêt pour les formes « artisanales », à « technologie rudimentaire » n’est pas disparu pour autant, ce qui suscite des œuvres chorégraphiques où le rapport à la matérialité et à l’objet est un élément essentiel. Ainsi, dans les œuvres ayant retenu l’attention des auteurs, quelques constantes apparaissent, telles la volonté de briser les codes de la représentation et du spectacle, la collaboration entre les praticiens et la rencontre avec le public, l’interaction personne-machine, la relation du corps à l’objet. Les artistes dont ils parlent dans ces pages créent des espaces ou des situations où le corps n’est plus le seul acteur en scène, mais où se développent également des images et des formes artistiques matérielles ou immatérielles – vidéos, performances, installations, dessins... –, superposant les « graphies » pour offrir des œuvres résolument pluridisciplinaires.

Ce dossier sur la danse vient confirmer l’intérêt de longue date de esse pour les pratiques qui sortent du champ restreint des arts visuels, et ce, tant dans nos dossiers que dans nos sections complémentaires. Les éditoriaux ont généralement pris le parti de présenter surtout la thématique d’un numéro ; rappelons néanmoins qu’une partie de la revue est toujours consacrée à des essais et à des couvertures d’expositions et d’événements, autant de manifestations de l’intérêt pluridisciplinaire de esse. À cet égard, soulignons la présence maintenant récurrente de la section Comptes rendus, où plusieurs brèves se rapportent aux arts de la scène. Par ailleurs, quelques articles de cette section relatent la participation de multiples galeries et artistes québécois à des événements new-yorkais cette année. Un dernier texte rend compte de la seconde édition de la résidence esse/OBORO, qui permet à un auteur de réfléchir sur l’art sonore.

77 - Indignation - Hiver - 2013
Sylvette Babin

Nous les indignés

They tell you we are dreamers. The true dreamers are those who think things can go on indefinitely the way they are. We are not dreamers. We are awakening from a dream that is turning into a nightmare.
Slavoj Zizek, Occupy! Scenes from Occupied America

Le dossier Indignation a d’abord été motivé par une interrogation. Dans le contexte mondial où se multiplient les crises financières, les inégalités sociales et les différentes formes de répression et de dictature, où de plus en plus de citoyens sortent dans les rues pour manifester leur colère, comment les artistes s’indignent-ils ? De cette interrogation aurait pu naître un dossier sur les nouvelles figures de l’activisme et de l’art engagé, ravivant par le fait même les débats entre un art dit pamphlétaire et « l’art pour l’art ». Mais il nous semblait plus urgent de rappeler que les artistes sont avant tout des citoyens. Si certains d’entre eux décident, de façon ponctuelle ou récurrente, d’exprimer leur indignation par le truchement de l’art, d’autres choisissent surtout l’action politique et prennent part aux manifestations populaires. Pour cette raison, plutôt qu’une analyse des codes esthétiques d’œuvres engagées, nous avons souhaité nous attarder aux différents motifs d’indignation et aux stratégies employées par les artistes et les citoyens pour signifier leur mécontentement.

Au printemps dernier, le Québec est aussi entré dans une crise sociale inédite. Initiée par la mobilisation des étudiants contre la hausse des frais de scolarité imposée par le gouvernement en place, la grève s’est transformée en un mouvement populaire qu’il est maintenant convenu d’appeler le « printemps érable ». L’ampleur des manifestations qui en ont découlé et l’implication d’une partie de la communauté artistique dans les débats nous ont incités à ouvrir le dossier avec une analyse de cette crise étudiante – notamment de ses signatures visuelles – et à en faire l’objet de notre portfolio, teintant partiellement ce numéro d’une couleur québécoise (1). Mais les sources d’indignation sur l’ensemble de la scène internationale sont nettement plus nombreuses et étroitement liées, par ailleurs, à des situations socioéconomiques et politiques qui ont des répercussions différentes, souvent plus graves, pour chacune des communautés concernées. Par conséquent, les exemples provenant du Québec, du Canada, de la Russie, de la Syrie, de la Grèce et de la Chine, principaux pays à l’origine des textes publiés ici (auxquels s’ajoutent les États-Unis, le Mexique, le Moyen-Orient également cités), nécessitent sans contredit une lecture contextuelle.

En dépit des différences entre ces événements et les formes d’expression choisies pour les commenter, quelques similitudes et plusieurs affinités demeurent. Le soulèvement populaire massif en est l’exemple le plus flagrant. L’humour est également récurrent (ou l’ironie, ou le cynisme), comme on le voit dans les slogans étudiants, sur les affiches de l’École de la Montagne Rouge, dans les performances des Pussy Riot, ou chez Ai Weiwei dansant le Gangnam Style. L’espoir, aussi, en la société et en la démocratie, et la conviction qu’il est possible, par la prise de parole et par l’action, de faire changer les choses. Ce dossier, bien que très humble en regard de la diversité des indignations qui auraient pu être relevées, met en lumière quelques exemples de ces manifestations d’artistes et de citoyens indignés. Parmi ceux-ci figurent, ne l’oublions pas, les auteurs qui, à travers le choix et l’analyse de leur sujet, expriment leurs propres préoccupations :
« S’il y a en effet un signe d’espoir soulevé dans Alexis, s’il y a un désir de mettre en doute le sens de l’économie au sein de nos démocraties, cet espoir ne peut se maintenir au niveau de l’indignation. [...] Et si l’indignation semble avoir aujourd’hui une priorité, elle ne doit pas se transformer en résignation. Elle doit plutôt passer par la réflexion et se transformer en combat pour la dignité. » (Paré, p. 39)
« Dès lors, pour nous, l’indignation ne constitue que l’étape de la prise de conscience, le germe d’action de protestations qui, elles, nous occupent vraiment. L’indignation impose l’action, idéalement l’action libératrice. » (Charron et St-Gelais, p. 6)

Si nous avions à nommer une dernière caractéristique des indignés, dont le nombre s’accroît chaque jour un peu plus dans le monde, il s’agirait probablement de leur solidarité, qui fait que la voix de chaque individu porte un peu plus loin et que s'étend, peu à peu, le cercle des éveilleurs de conscience.

Note
(1) La présence récurrente du désormais célèbre carré rouge incite à rappeler son origine, qui remonte au 5 octobre 2004, lorsque les membres du Collectif pour un Québec sans pauvreté, en réaction à un projet de loi sur l’aide sociale (loi 57), se sont présentés à l’Assemblée Nationale du Québec en arborant un carré rouge « en signe d’indignation devant la manière du gouvernement d’enfoncer davantage des gens qui sont dans le rouge ».

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