éditorial

35 - Le PAN : réseau international - Hiver - 1999
Le comité de rédaction

Comment ne pas parler encore des ravages de la mondialisation? Les conséquences du discours économique que prônent avec autant d’ardeur ses adeptes font en sorte que les êtres humains ne sont pas considérés comme des personnes à part entière, mais comme des ressources qui doivent être rentables : par leur travail, par leur capacité à consommer. Dans un tel contexte, si on n’est pas un consommateur solvable, on n’est rien. Ce qui enlève ainsi voix au chapitre à un nombre grandissant de personnes.

Le nombre de fusions entre grandes entreprises et d’acqui-sitions s’accroît sans cesse, entraînant des coûts qui ont atteint un total de 1 600 milliards de dollars en 1997 (source : Le monde diplomatique, juin 1998). Cette ivresse des fusions fait en sorte que non seulement on procède à des licenciements massifs, mais on élimine ce qui n’est pas suffisamment rentable. Un exemple : les fusions dans l’industrie pharmaceutique — une des plus profitables au monde — ont fait en sorte que cette industrie s’est retirée de la recherche sur le vaccin contre le paludisme, parce qu’il n’existe pas un marché suffisant pour rentabiliser les investissements. Cette maladie menace pourtant 40% % de la population mondiale, dans environ 90 pays, et plus d’un million de personnes en meurent chaque année en Afrique (9 cas sur 10). Ce nombre va en augmentant, dépassant même ce qu’il était il y a 30 ans. En 1997, le paludisme a provoqué autant de morts en un an que le sida en 15 ans. Les dépenses consacrées à la recherche sur le paludisme se sont élevées à environ 65 $ par victime alors qu’il en faut plus de 3 000 $ dans le cas du sida. L’industrie pharmaceutique dépense pourtant près du milliard de dollars en publicité et en lobbying et, en deux ans et demi, a consacré 100 milliards de dollars pour se restructurer. Voilà un exemple, là comme dans d’autres domaines, de ce qui arrive quand le secteur privé est responsable du développement du mieux-être. La même course démente aux profits touche le Québec, notamment en ce qui concerne la privatisation de l’eau potable. À Montréal, il faudra surveiller aux prochaines élections quel candidat est acoquiné avec une firme dont le dessein est de vendre notre eau (la vigilance s’impose puisqu’un élu peut toujours aussi changer d’opinion en cours de mandat...). Le résultat de cette élection sera très déterminant à cet effet.

Un espoir? Les krachs se font de plus en plus nombreux, conséquence de cette opération économique mondiale. Ont déjà été touchés le Mexique, l’Asie du Sud-Est, le Japon et la Russie. Mais ne nous faisons pas d’illusions : l’être humain a toujours eu l’art de se donner les pires solutions de rechange.

Mais pour le moment, les conséquences douloureuses des manœuvres de ces entreprises titanesques — aux chiffres d’affaires parfois supérieurs au produit national brut de nombreux pays — sont que celles-ci détiennent le véritable pouvoir de décision pendant que le pouvoir des États rapetisse à vue d’oeil, avec les effets que l’on connaît sur les acquis sociaux. En fait — réalité plus alarmante —, les dirigeants, qui publiquement se disent impuissants, sont les complices de ces entreprises qui souhaitent une réduction des dépenses publiques.

Il n'est pas croyable que les firmes multinationales jouissent d’autant de pouvoir. La conception de l’Accord multilatéral sur les investissements (AMI) que veulent conclure 29 des pays les plus riches du monde vient en fait entériner ce qui se passe déjà. Passera, passera pas? Le seul fait d’avoir conçu un tel accord et de penser pouvoir l’imposer dépasse l’entendement. L’AMI conférerait aux multinationales le même statut que les États au niveau du droit international. Selon les dispositions prévues — qui ne vont qu’à sens unique —, ces multinationales disposeront du droit de poursuivre les gouvernements, et ce aux frais des contribuables (!), si elles se sentent lésées de leur «droit» de bafouer les lois régissant les conditions de travail ou les normes environnementales. En retour, l’accord ne reconnaît pas aux gouvernements le droit de poursuivre les entreprises étrangères établies sur leur territoire si celles-ci violent les droits de leur population. Il n’est pas étonnant qu’une rencontre des représentants des pays négociants cet accord, tenue à Montréal en mai dernier, ait suscité une manifestation brassante et 99 arrestations. Le gouvernement américain, qui entérine les subventions accordées par Washington au Fonds monétaire international (FMI), assortit son accord de conditions qui ressemblent aux dispositions de l’AMI. Le FMI ne pourrait prêter aux pays que s’ils s’engagent à ne pas menacer les multi-nationales. Oui, nous sommes en état de guerre. La guerre se fait aujourd’hui à un autre niveau, et est actuellement menée et gagnée par les entreprises planétaires.

Des petits noyaux de résistance s’échinent un peu partout dans le monde. Au Québec, où la culture demeure fragile, la Coalition pour la diversité culturelle (regroupant 12 organismes) milite en faveur d’une clause d’«exception culturelle» dans le cadre des négociations de l’AMI. Dans une autre perspective, le Rassemblement pour une alternative politique (RAP), dont ESSE a déjà parlé dans ses deux derniers éditoriaux, participera à la prochaine campagne électorale en tant que mouvement, et non en tant que parti politique, tel qu’il a été décidé lors de son congrès de fondation en mai dernier — ce qui avait été le sujet de plusieurs discussions et articles avant le congrès. Un congrès spécial est prévu à l’automne pour étudier une proposition de projet de société. On peut cependant émettre des réserves face à l’avant-projet de manifeste idéal du Rassemblement, justement trop parfait pour être vrai, dans lequel on a droit à une liste de voeux pieux, justes certes, mais comme ceux que pondent tous les partis ou mouvements politiques. Mais l’action du RAP sera importante. Lors des prochaines élections au Québec, nous aurons droit à un duel Bouchard-Charest qui tous deux, pour s’attirer le monde des affaires, nous serviront une surenchère de promesses de privatisations, de déréglementation, de réduction d’impôts pour les plus riches et pour les entreprises.

Dans ce contexte politico-économique où l’on parle d’échanges à l’échelle internationale, ESSE, fidèle au domaine qui est le sien, s’est intéressée à un réseau d’échanges artistiques, le Perform-ance/ing Arts Network (PAN), objet du présent DOSSIER. Malgré son appellation anglophone, le PAN résulte pourtant de l’initiative de deux artistes français et regroupe des intervenants du Japon, de Pologne, de la Croatie, de l’Italie, de France et du Québec, auxquels se joignent à l’occasion des invités d’Angleterre, d’Allemagne et de la République Tchèque. Comme quoi la langue anglaise joue le rôle de dénominateur commun! Ce dossier n’est pas de même nature que les dossiers précédents, à base d’entrevues. Outre certaines considérations générales, il s’attarde plutôt à certaines productions plus significatives présentées lors de deux manifestations récentes du réseau, afin de donner un aperçu de la teneur des œuvres de ces événements qui se disent «alternatifs». Cela donne un dossier à deux voix : Sylvette Babin traite d’un festival tenu en France au printemps dernier et Jocelyn Fiset d’un autre tenu en Pologne à l’automne précédent. Le lecteur sera à même de déterminer en quoi les origines différentes de chaque artiste, le caractère particulier à chaque culture, influent sur le travail, les conditions et les moyens de production. Il faut dire que les artistes rassemblés lors de ces manifestations, bien aux faits des courants internationaux, partagent des affinités et des types de pratique semblables, notamment la performance.

Espérons que l’ouverture à l’autre dans sa différence finira par éliminer bien des préjugés, à tout le moins l’indifférence. Les deux articles de Johanne Chagnon, qui traitent pourtant de productions dans des disciplines différentes, convergent vers une même réalité de notre monde : l’extermination systématique de groupes indésirables. Le premier, qui analyse une choré-graphie de Guylaine Savoie, traite des Tsiganes qui perdent leur identité en perdant leur mode de vie particulier, victimes de l’ordre économique actuel parce que «non solvables». Le second article s’intéresse à un film documentaire de Danièle Lacourse et Yvan Patry sur le génocide au Rwanda en 1994. La sortie en mai dernier du disque de la musique du film, composée par René Lussier, est le prétexte pour reparler de ces faits dont on ne parlera jamais assez. Nous ne voulons pas, à ESSE, faire dans l’actualité «jetable après usage». D’ailleurs, le propos du film tourne autour du fait que l’exemple du génocide nazi n’a pas empêché que se produise un autre holocauste. Alors, parlons-en! Tout comme pour l’exemple du paludisme mentionné plus haut, ce problème touche un pays d’Afrique. C’est pourquoi la communauté internationale ne s’est pas empressée, comme lors d’autres conflits, pour empêcher que le génocide se produise, malgré qu’elle était bien informée des préparatifs. Vers quoi notre planète s’en va-t-elle? Vers un monde dans lequel on élimine les «saletés»? Et selon quels critères?

Face aux problèmes nombreux qui assaillent notre monde, certains individus essaient de contribuer par une forme d’enga-gement sur le terrain, par des actions concrètes. C’est ce que fait depuis trois ans Alain Veilleux du Cirque du monde auprès de jeunes démunis, au Chili et au Brésil, ce dont parle Denis Lord. Touchant au rôle social véritable que l’art – — dans ce cas-ci, l’art du cirque – — peut jouer quand il descend dans la rue.

Le mot «alternatif» est un mot bien galvaudé aujourd’hui. Manon Morin, à la suite de son expérience en tant que pigiste, notamment à l’hebdomadaire Ici (Montréal), dénonce le sort réservé aux journalistes dans les médias qui disent relever de cette nouvelle religion. Or, ces journaux n’ont d’alternatif que l’intention : leur mode de fonctionnement reprend les mêmes schémas d’efficacité économique propre actuellement aux consortiums économiques et traite leurs pigistes assez cavalièrement. Dans le cas d’Ici, on n’a pourtant pas affaire à un journal indépendant qui tire le diable par la queue, mais à une grosse entreprise, Québécor. Ça ne grugerait pas tellement dans leurs profits que de traiter leurs pigistes avec un minimum de respect! Mais avant que les choses changent en profondeur...

Parler du statut de l’artiste en arts visuels, c’est tenir compte inévitablement du contexte économique mondial, dans lequel, comme nous l’avons déjà mentionné, insuffisamment rentable rime avec quantité négligeable. Et les artistes, avec leur revenu annuel, entrent dans cette catégorie, ce que rappelait, entre autres, Johanne Chagnon dans le texte qu’elle livrait lors d’un débat organisé par le Regroupement des artistes en arts visuels (RAAV), et que nous publions ici. Dix ans après l’adoption de la Loi 78 qui vise à améliorer les conditions matérielles des artistes, on peut se demander si l’État a véritablement la volonté de soutenir ses artistes ou n'est pas plutôt en accord avec les visées des leviers économiques suprêmes.

L’artiste gaspésienne Adrienne Luce nous revient dans ce numéro avec un autre texte salé, en réaction à l’opposition qu’a suscitée un projet d’André Fournelle pour le site du Rocher Percé. L'auteure soulève des réflexions sur la manière d’envisager l’écologie et le tourisme, qui affrontent celle des fonctionnaires et intervenants gaspésiens, et qui élargissent le débat entourant l’intervention projetée par André Fournelle. Elle soulève aussi une question éthique : la non-reconnaissance du travail des artistes. Ce travail de défense se fait partout, difficilement, mais encore plus en territoire gaspésien où le bassin d'artistes est restreint. Espérons que la diffusion de sa prise de position donnera du poids à la défense du projet d’André Fournelle et qu'il aura la chance de prendre forme ailleurs que sur papier.

De l’Abitibi-Témiscamingue nous vient une collaboration France Lachaine-Michel Guay, sous la forme — exceptionnelle dans ESSE — d’une envolée de nature poétique à partir d’une exposition de l’artiste Carole Wagner (France Lachaine et Carole Wagner furent abordées lors de la préparation du dossier Abitibi-Témiscamingue; voir ESSE n° 27, automne 1995). Les deux auteurs participaient, avec quatre autres artistes de l’Abitibi-Témiscamingue, à une exposition à Roskilde au Danemark, en août 1998, dans le cadre du 1000e anniversaire de cette ville. Ce projet d’exposition est une des suites du Symposium en arts visuels de l’Abitibi-Témiscamingue tenu à Amos l’été dernier (et traité dans ESSE n° 33, hiver 1998).

Véronique Bellemare Brière fait connaître le travail d’Hélène M. C. Prat, composé de toutes petites pièces, en l’occurrence des «larmes». L’exposition qui en est résultée est le fruit d’un processus étalé dans le temps, qui demandait l’implication d’autres personnes en cours de route. L’auteure a vu dans cette production artistique la rencontre d’éléments opposés, «le chant des extrêmes». Quant à Manon Morin, elle s’est intéressée à une installation récente de Josée Dubeau qui elle aussi joue sur des extrêmes : la machine et l’être humain, en particulier le corps féminin.

Sylvette Babin a rencontré à Paris l’artiste français Claude Lévêque, dont nous pouvons à nouveau voir le travail à Montréal à l'automne 1998 puisqu’il est un des invités de la 1ère Biennale de Montréal organisée par le Centre international d’art contem-porain (CIAC). Cet artiste a participé entre autres à l’événement Panique au faubourg, organisé par Quartier Éphémère à Montréal (voir ESSE n° 33, hiver 1998).

L'Alzheimer social de Paul Grégoire prend cette fois-ci une tournure différente : le lecteur s'y trouve impliqué, devenant malgré lui un des personnages de l'auteur facétieux.

Terminons en rappelant, à la suite du décès de Serge Lemoyne, l'article que celui-ci avait fait paraître dans ESSE n° 11 (automne-hiver 1988) et intitulé «Qui a peur de Paul-Émile Borduas? Borduas n'ira pas à Toronto». Lemoyne y dénonçait avec force et émotion l'incapacité pour l'art québécois de percer nos frontières. Défendant du même coup son propre sort et celui de tous les artistes québécois. Fidèle à ses convictions, il souhaitait souligner en 1998, outre le 50e anniversaire du Refus global, le 30e de l'Opération Déclic qui reprenait les revendica-tions des automatistes. Pour que notre histoire ne soit jamais oubliée. Tout comme il faut que Serge Lemoyne reste toujours dans notre mémoire.

34 - Mauricie–Bois–Francs II - Automne - 1998
Le comité de rédaction

Voilà le printemps qui nous revient! Après un hiver difficile à plus d’un point de vue, ce printemps sera-t-il porteur de changement? Il faut l’espérer. Le verglas est maintenant chose du passé, mais la situation socio-économique ne change guère. Il nous apparaît néanmoins important de revenir sur les événements consécutifs au verglas de janvier dernier. Sans tomber dans une auto-congratulation, il est toujours encourageant de constater que nous sommes encore capables, comme société et comme individus, de compassion, de sens commun face à l’impondérable. Durant toute cette période, nos divers représentants, élus et corporatistes, nous ont bien donné un spectacle à la mesure de nos médias, presque un téléroman par moments, mais au bout du compte, l’essentiel est que les gens ont su s’organiser pour s’entraider, se soutenir mutuellement, et ça, c’est toujours stimulant. Il ne reste plus qu’à appliquer cette énergie à un projet social à notre mesure. Ce ne sera pas une mince affaire! Face à l’urgence, nous trouvons les moyens, les ressources, le courage, mais pour un problème dont les répercussions s’échelonnent à long terme, avons-nous la volonté d’agir?

Dans l’éditorial du dernier numéro, nous soulignions l’amorce d’une réflexion que représentait la création du Rassemblement pour une alternative politique, survenue à Montréal, en novembre 1997, pour pallier à l’absence de choix devant les principales formations politiques québécoises, mais aussi pour contrer les effets de la globalisation au Québec. Noam Chomsky, dans son essai L’an 501 : la conquête continue, résume bien le genre de problème auquel nous sommes confrontés comme société. L’auteur démontre l’attitude américaine face à la mondialisation des économies nationales versus leurs intérêts. Dans ce contexte, «le rôle du Canada est de fournir des ressources, certains services et une main-d’œuvre qualifiée, alors [que celui-ci] est intégré de plus en plus en complément dans l’économie américaine : réduction des programmes sociaux, des droits des travailleurs et de l’indépendance culturelle [1]». Ces propos rejoignent les nôtres. Comme entité francophone, nous devons lutter sans relâche pour garder vivante notre spécificité culturelle; déjà que nous devons souvent le faire malgré l’indifférence, voire l’opposition de certains de nos concitoyens. Les déréglementations tous azimuts et les fusions supranationales sont rarement avantageuses pour la moyenne des gens. Alors, dans ce contexte, parler de culture...

Depuis l’automne, les membres du Rassemblement pour une alternative politique s’activent dans l’espoir d’attirer les adhésions dans les centres urbains, et également en région, car pour les membres, sans les régions, il ne peut être question d’une véritable alternative politique qui satisfasse les aspirations des gens d’ici. Ce printemps, soit en mars et avril, se dérouleront des colloques régionaux pour débattre des mesures qui devront être adoptées lors de l’assemblée de fondation, prévue pour le mois de mai. Avec des élections à l’horizon au Québec, Il faudra surveiller le rôle que se donnera ce rassemblement sur l’échiquier politique.

Par ailleurs, la démission du chef de l’opposition à Québec, Daniel Johnson, ne laisse présager rien de bon. Il ne s’était pas écoulé 24 heures que les spéculations allaient bon train. Tous les types de tractations seront employés pour que le PLQ remporte les prochaines élections et puisse exécuter avec plein pouvoir la sale besogne des Chrétien et Dion. Depuis le dernier référendum, rien ne va plus. Ce n’est que confrontation sur confrontation. Serait-ce trop espérer qu’un jour, toutes les factions puissent s’asseoir ensemble pour en discuter entre gens civilisés?

On remarquera de plus en plus dans ESSE une diversité de types de pratiques, et ce dans une diversité de lieux, autant au Québec qu’à l’extérieur. Cette caractéristique, encore plus évidente dans ce n° 34, est maintenant soulignée graphiquement par les titres de chroniques qui indiquent, dans la partie du haut, la discipline traitée, et dans celle du bas, le lieu d’origine et/ou de présentation. On retrouve dans la revue davantage d'articles qui traitent d’événements tenus en région ou d'artistes qui y vivent ou continuent à en être habités, alors que Montréal est presque devenue un lieu parmi d’autres. Peut-être est-ce une conséquence logique d’une attitude qui nous a poussés à nous intéresser à ce qui se passe en dehors, à décentrer notre point de vue. Cette caractéristique de la revue, qui s’ouvre à d’autres disciplines, est sans doute accentuée par l’ouverture qu’apporte le traitement des régions, où nous ne souhaitons pas nous cantonner uniquement au milieu des arts visuels, ce qui nous ferait passer à côté d’une part importante de la dynamique d’une région. C’est une évolution dans notre approche depuis le premier dossier de cette série.

Nos dossiers sur les régions du Québec sont notre contribution pour rapprocher les diverses composantes du pays et éviter que ne se creuse encore davantage l’écart entre Montréal et les régions, écart qui s'est agrandi tout particulièrement à la suite du dernier référendum. Le présent numéro comporte la seconde partie, ou Tome II, du DOSSIER de Johanne Chagnon consacré à la région de la Mauricie–Bois-Francs. Ainsi prend fin ce tour d’horizon d’une autre région du Québec. Vaste entreprise qui inclut plusieurs champs d'activité — arts visuels, littérature, théâtre, musique, édition... — traités en interaction les uns avec les autres. Il est surprenant de constater à quel point les gens ne saisissent pas le potentiel créateur de leurs concitoyens. En faisant mieux connaître les réalisations des gens d'ici — et la région Mauricie–Bois-Francs en est particulièrement riche —, nous aurons atteint le but visé par cette série de dossiers, et c'est là notre souhait le plus sincère, peut-être deviendrons-nous tous plus réceptifs et attentifs aux autres.

Avec sa verve habituelle, Véronique Bellemare Brière signe deux textes. Dans «La vidéo s’éclate!», elle donne un aperçu des nombreux événements concernant le cinéma et la vidéo tenus à Montréal l’automne dernier, comme quoi la métropole n’a pas connu qu’Orlan, ce phénomène médiatique. Le second texte de Véronique rappelle les grands moments du 16e Festival de cinéma international en Abitibi-Témiscamingue, qui eut lieu à Rouyn en octobre. L’auteure s’attarde à de petits bijoux de courts et moyens métrages tels qu’il est difficile d’en visionner hors de ce type de festival.

Nathalie Gérard, une nouvelle collaboratrice de ESSE, décortique Multipliez-vous sur fond noir métal, une exposition de Ginette Déziel présentée l’automne dernier à la galerie Lilian Rodriguez, à Montréal. De Ginette Déziel, il a été question dans le DOSSIER du n° 29 sur la région de Lanaudière, préparé par Pauline Morier. L’artiste actualise ses recherches sur le thème de la collection, qui englobe maintenant le clonage.

Autre nouveau collaborateur, Jean Dumont n’en est pourtant pas à ses débuts, lui qui a publié plus de 600 textes sur les arts, touchant à presque tous les artistes du Québec. Il traite ici de la notion du territoire dans l’œuvre de l’Abitibienne Martine Deslauriers.

Jocelyn Fiset, pour sa part, repousse les frontières du territoire québécois, depuis Joliette jusqu’en Asie, en nous livrant ses impressions d’une manifestation de performance, dont les Ateliers convertibles se sont faits les hôtes et les co-organisateurs avec Le Lieu de Québec, en septembre.

Enfin, des échos nous sont venus de Holguín, à Cuba, au sujet de l’article de Bernard Mulaire, paru dans le n° 33, et portant sur des collaborations artistiques Québec-Cuba. Magalys Reyes Peña nous confie de façon émouvante ce que signifie pour elle l’autoportrait qu’elle pratique assidûment.

Sur ce, ¡buena lectura, estimados amigos! Y hasta luego.

NOTES :

1. Montréal, Éditions Écosociété / Bruxelles, Éditions EPO, 1994, p.115.

33 - Mauricie–Bois–Francs - Printemps / été - 1998
Le comité de rédaction

Enfin l'amorce d'une action rassembleuse dans le paysage québécois.

Face à une conjoncture de plus en plus intolérable au Québec, il vaut la peine de souligner l’importance de l'initiative de L'Aut'journal qui avait amorcé à l'intérieur de ses pages un débat sur les moyens à prendre, avant de passer à l'action. Cette action fut le Rassemblement pour une alternative politique, qui s'est tenu en novembre dernier, à Montréal, avec comme mot d’ordre «Pour que l’espoir renaisse». Y ont participé des représentants de toutes les régions, et de toutes les tendances de gauche du Québec. Le but : amorcer un mouvement d'action politique. Démarche «modeste et périlleuse» en effet, selon les termes de Paul Cliche, du comité organisateur, mais nécessaire à ce moment-ci parce qu’il y a urgence.

L'attitude exprimée lors de ce rassemblement marque un tournant dans l'histoire politique québécoise. Une chose est devenue claire : on ne se retiendra plus de critiquer le parti au pouvoir sous prétexte de mettre en danger le projet de la souveraineté. Mais plus encore, c'est fini d’assister, impuissants, au démantèlement des acquis collectifs, par peur de nuire à la «cause». De toute façon, le prochain référendum est loin d'être gagné et ce gouvernement ne le gagnera sûrement pas en appauvrissant la population. Le Parti Québécois (PQ) contribue par ses actions répétées à détruire ce qui a été bâti collectivement jusqu’à présent. C'est une analyse partagée par plusieurs que le néo-libéralisme est en train de disloquer le Québec et que le PQ adhère, dans les faits, à ce credo socio-économique. Tout est en train d'y passer : l'éducation, les services de santé, Hydro-Québec, la SAQ, nommez-les. Pour ce parti, peu importe que le Québec pourrisse de l’intérieur, s’il fait bonne mine à l'extérieur et se conforme aux dictats des consortiums transnationaux. Les Libéraux feraient probablement encore plus de mal, mais ce n'est pas une raison suffisante pour laisser faire le PQ. On attendait davantage de ce dernier à cause de sa pseudo-option sociale-démocrate. Collectivement, nous avons la mémoire courte. Nous oublions facilement les raisons majeures qui ont obligé l'État à intervenir dans des domaines gérés à l'origine par le secteur privé.

Alors que le PQ prône une souveraineté d’affaires, de plus en plus de gens voient la souveraineté comme un outil pour réaliser le projet d’une société plus équitable. Lors du dernier référendum, plusieurs souverainistes posaient au PQ une question essentielle : quel projet social nous proposez-vous? Vous nous demandez un chèque en blanc, dites-nous ce que vous en ferez. Il semble que la situation actuelle ne soit pas la réponse que nous attendons. Qui a demandé le démantèlement de nos institutions, les coupures chez les plus démunis? Sûrement pas la majorité. Pendant que des compagnies québécoises épargnent, en toute légalité, 6 milliards $ à l’impôt, le nombre des exclus de la vie sociale ne cesse d'augmenter : on parle d’un total de 1 200 000 personnes (BS et chômage). Ça commence à compter! Comment faire pour ne pas être exclus de sa propre société? Aucun parti politique, malgré ses beaux discours, ne se préoccupe véritablement de ce problème. Il y aussi exclusion des régions à cause de la mondialisation.

Et la culture dans tout ça? Le tableau n'est guère plus reluisant. Le PQ «a viscéralement peur de la culture», selon Victor-Lévy Beaulieu, un des conférenciers au rassemblement. Il a toujours essayé de monnayer la culture en fonction d’échanges politiques et il s'est avéré là un des pires à agir de la sorte. Ça aussi, c'est assez!

Le rassemblement de novembre devait se prononcer sur une proposition. Chose faite : il a été adopté de tenir au printemps 1998 une assemblée de fondation d'un mouvement d’action politique, avec statuts, manifeste, etc. Sans être dogmatique, le mouvement s'articule autour de deux points de ralliement : l'optique qu’on qualifie de «progressiste» ou de gauche, et l'optique souverainiste. Il est devenu urgent de participer aux prochaines élections, qui pourraient se tenir dès 1998. Quelle forme prendra cette action : soutenir des candidats? créer un parti politique? Car là est le dilemme : faut-il adopter le même mécanisme? Certains ont poussé loin une réflexion qui englobe tout et ils proposent un changement en profondeur qui va au-delà de la seule participation à l’action électorale.

Le plus grand défi demeure de conscientiser les gens à la chose politique et donner un poids politique aux exclus. C'est aussi de faire en sorte que tous les tenants de la gauche s'entendent sur une action minimale commune. Quand on sait qu'il y a de 4 000 à 5 000 groupes populaires, qui vivent la réalité de près, mais qui travaillent chacun de leur côté, cette amorce d'action aura au moins le mérite de les rassembler et de faire entendre un autre discours. Lors du rassemblement, on a aussi exprimé une volonté d’une participation égale des hommes et des femmes à tous les niveaux. À la soirée d’ouverture, on avait invité autant de conférencières que de conférenciers, mais certains des hommes présents ont pris beaucoup de place : les Michel Chartrand et Léo-Paul Lauzon, par exemple, à côté des Nicole Frascadore et des Vivian Labrie. L'équilibre souhaité n'est pas chose facile, mais à tout le moins une préoccupation maintes fois répétée.

Est-il nécessaire d’ajouter que ESSE assistait au rassemblement de novembre dernier et qu'elle adhère à l’orientation de ce nouveau mouvement politique?

Nous constatons à quel point le démantèlement amorcé de nos acquis sociaux est dommageable d'autant plus que nous parcourons le pays. Nous poursuivons en effet dans ce 33e numéro notre série de dossiers sur les régions du Québec. Ce 5e dossier, rédigé par Johanne Chagnon, porte sur la région Mauricie–Bois-Francs. Et nous persistons malgré le fait que le CALQ refuse toujours de nous subventionner, même s’il considère notre projet intéressant. Cet organisme reproche à nos dossiers leur aspect nomenclature (comment parler sans nommer?) et pas assez critique (faut-il entendre par là trop critique par rapport à sa propre politique ou pas assez négatif vis-à-vis des productions qu'ils considéreraient trop «bassement régionales»?). En réalisant ces dossiers, nous nous retrouvons dans une position délicate : allons-nous jouer le rôle de Montréalais qui viennent critiquer et démolir? Nous nous intéressons aux contextes de production, au comment ça se fait, sur le terrain, près des artistes. Nous ne voyons pas l'intérêt de jouer les critiques qui pontifient. Il y a, croyons-nous, mieux à faire.

Des changements se sont déjà produits dans le Bas-Saint-Laurent depuis la parution du dossier du n° 31 sur cette région. Quelques mises au point s'imposent : le journal Le fleuve a cessé de paraître; la maison de VLB à Trois-Pistoles a connu des difficultés et a failli fermer; le projet de la Maison de la culture de Matane a été débouté parce que les citoyens, par voie de référendum, ont refusé un règlement d’emprunt, là où pourtant il y a un manque d’équipements culturels et où la somme qui restait à débourser n'était pas énorme. «Quand [...] des citoyens en grand nombre se mobilisent contre de modestes projets d’équipements culturels comme s’ils s’attaquaient à la peste et au choléra, il y a lieu de s’interroger sur l’arriération de la conscience civique, particulièrement en province.» Ces propos ne sont pas de nous, mais d’Eudore Belzile (Le mouton noir, Rimouski, juin 1997), de la compagnie de théâtre Les Gens d’en Bas au Bic (rencontré en prévision du dossier du n° 31). À l'époque, les intervenants de Matane étaient sceptiques quant à la réalisation de ce projet. Ils avaient raison de l’être! Mais on ne lâche pas : une corporation, sans but lucratif cette fois, a été formée pour lancer un nouveau projet.

Le présent numéro est quasiment un «spécial régions». En effet, outre le dossier, trois articles — l'un signé Véronique Bellemare Brière, l'autre François Cliche, et le troisième Johanne Rivest — portent sur des symposiums ou festival tenus, au Québec, au printemps ou à l'été 1997. Deux d'entre eux avaient même lieu dans des régions ayant déjà fait l’objet d’un dossier : l'Abitibi-Témiscamingue et la Gaspésie. Dans les deux cas, il est frappant de remarquer que la vision des responsables, soumise aux artistes et au public, occultait les conditions socio-économiques des régions concernées, pourtant déterminantes. Si une Jeanne-Mance Delisle avait été nommée commissaire en Abitibi, il y a fort à parier que les choses auraient été différentes! Serait-ce que les responsables en région veulent se défaire d'une vision qu'ils jugeraient trop «restrictive», en faveur d'une image de soi plus neutre, plus «passe-partout», dans le réseau des événements en art?

Johanne Rivest nous livre une analyse de concerts présentés lors du dernier Festival de musique actuelle de Victoriaville. Son article corrobore le texte-manifeste de Michel F. Côté (paru dans n° 30) qui se portait à la défense de l’improvisation omniprésente en musique actuelle. Démonstration convaincante contre les idées reçues. Dans le dossier du présent numéro, le même festival est abordé de l'extérieur, vu dans son contexte social, alors que Johanne en traite davantage de l'intérieur, par l'intermédiaire du contenu (musical). Il est intéressant de voir ces deux facettes se cotoyer dans le même numéro de la revue.

Ce numéro 33 porte un regard également outre frontières en s'intéressant à des va-et-vient, collectifs ou individuels. À la suite de son dossier sur Cuba (n° 30), Bernard Mulaire retrace le type de ramifications qui sous-tendent tout événement artistique. Lire notamment sa note 3, fort pertinente, sur le concept un peu trop galvaudé de l'isolement. Louise Beaudry, quant à elle, aborde l'Effet-fax de Jocelyn Fiset, qui utilise à d'autres fins un outil technologique simple, le télécopieur — interventions effectuées tant en France, au Japon qu'au Québec.

L'Alzheimer social de ce numéro s'inscrit lui aussi dans un esprit de continuité. Paul Grégoire, qui n'est pas lui-même atteint d'alzheimer, revient en effet sur un aspect de son dossier du numéro précédent portant sur Las Fallas à Valence, Espagne (n° 32) : la corrida. Sans doute contentera-t-il les lecteurs laissés pantois dans l'attente de ces explications.

Denis Lord reste fidèle à ses premières amours, la bande dessinée québécoise (toujours aussi mal connue), en nous parlant d'une exposition tenue au Musée du Québec, et d'une autre, à la Maison de la culture Frontenac (Montréal). À défaut d'avoir été l'année de la bd, 1997 aura au moins connu son été de la bd. Enfin, Sylvain Latendresse partage avec nous ses doléances d'artiste aux prises avec le CALQ.

Voilà donc un aperçu de ce que propose le présent numéro. D'ici le prochain, qui contiendra la suite et fin du dossier sur la Mauricie–Bois-Francs, espérons que les actions entreprises par le «rassemblement de novembre» porteront fruit...

32 - Las Fallas - Hiver - 1998

Pour faire suite à notre éditorial du numéro précédent, nous demeurons aux aguets de propositions pertinentes qui contribueraient à une plus grande justice sociale de par le monde.

De plus en plus de commentateurs pointent à la mondialisation comme source de nos problèmes actuels. Cet ordre économique n’a donné jusqu’à maintenant que des situations d’exploitation horribles dans le tiers monde, en même temps que créé en Occident des pertes d'emplois, des fermetures de petites entreprises, dont découle une dégradation de la vie sociale. Pour satisfaire aux principes sacro-saints de cette mondialisation, qui prêchent la production à grande échelle et à moindres coûts, et ce à n'importe quel prix, de nombreux pays du tiers monde, trop heureux d’accueillir des investisseurs étrangers, ont instauré des zones franches où toutes les sales besognes sont effectuées par des sous-payés, en majorité des femmes. En effet, dans ces zones qui s'apparentent à des camps de travaux forcés, il n'existe aucune loi sur le salaire minimum, aucune sécurité d’emploi..., pas non plus de taxes à payer, et évidemment pas de normes environnementales «embarrassantes». Les situations créées sont tellement inimaginables qu’on ne dénoncera jamais trop les multinationales qui les entretiennent : à l’usine Bic de Bangkok, les travailleuses doivent assembler plus de 100 000 stylos par jour, sinon elles paient une amende; dans l’industrie de l’électronique, les employés développent de graves problèmes de santé à cause des substances toxiques utilisées pour souder les circuits électroniques et vérifier ces circuits dans des cuves elles aussi remplies de substances toxiques; Mattel Toys offre des compensations aux femmes qui acceptent de se faire stériliser pour réduire les interruptions de travail; Nike paie 30 $ par mois à ses employés en Indonésie; les entreprises Disney ne paient que 28 cents de l'heure en Haïti, alors qu'elles exhibent fièrement dans quelles conditions princières ont été traités les dalmatiens utilisés en tournage (Disney laisse aussi un montant aux gouvernements des pays hôtes pour s'assurer que les ouvriers récalcitrants soient intimidés ou «interrogés» par l'armée); la compagnie Levi fait travailler du monde 90 heures par semaine pour un salaire qui n'équivaut pas au prix d'une paire de jeans en Amérique; d'autres compagnies encore : Sears, RCA, General Electric, Sony, Lipton, Zenith, Singer, Union Carbide, Unilever... Les salaires trop bas obligent à travailler cent heures par semaine dans la plupart des zones franches de la Corée du Sud, de Taiwan, de Hong Kong, des Philippines, du Sri Lanka et autres. On ne parle pas ici de cas isolés, mais d’environ six millions de femmes du tiers monde, de moins de 30 ans, qui ont goûté à de telles conditions, puis qui ont été renvoyées par les multinationales, une fois «usées», malades, et non rentables [1]. Tout cela pour que les sportifs aient des chaussures de plus en plus performantes, que chaque enfant joue avec des douzaines de Barbie, pour que les derniers modèles d'ordinateurs soient remplacés par de nouveaux le mois suivant... En tant qu'Occidentaux, nous sommes bien heureux de bénéficier de cette surproduction. Mais le prix à payer par l'humanité en vaut-il la peine? Bien sûr que non.

Pour contrer de telles horreurs, des solutions ponctuelles sont à l'essai. Orientées vers un développement «local» à petite échelle, elles visent à stimuler un système économique le plus possible autosuffisant qui réponde aux besoins des individus et non à ceux des grandes entreprises.

Il s'avère en effet envisageable de remplacer l'importation par une production locale, pour répondre à certains besoins essentiels, pourvu toutefois qu'on trouve sur place les ressources et les habiletés nécessaires. Cela entraîne des frais d'exploitation et de transport moindres. Pour certains autres besoins, des échanges peuvent se faire entre communautés de taille semblable. Cette décentralisation crée plus de petites entreprises, donc davantage d’emplois sur place, près du milieu de vie des travailleurs, et permet en bout de ligne une distribution plus équitable de la richesse. Ce type de planification constitue une prise en charge par les individus de leurs propres ressources, une façon de rapatrier leur économie en réduisant leurs liens de dépendance avec les pouvoirs qui les contrôlent.

Plusieurs ouvrages donnent des exemples de telles expériences et de leurs retombées positives, entre autres, Entre nous. Rebâtir nos communautés de Marcia Nozick (Montréal, Éditions Écosociété, 1995). [Les expériences mentionnées proviennent surtout des milieux canadien et états-unien [2].] Pour nous, citadins, il est intéressant d'examiner les projets qui exploitent les ressources possibles à l'échelle des quartiers : centre de culture de légumes et d'élevage de volaille dans des lieux auparavant désaffectés; étonnante méthode de traitement des égouts par diverses espèces de plantes ou de poissons, intégré à des serres et une pisciculture (système qui, à petite échelle, se révèle moins dispendieux et plus efficace). À noter également ce projet de transformation de mines abandonnées en serres de légumes et de fleurs à Flin Flon (Manitoba), une éventuelle solution d'approvisionnement pour les régions nordiques. Établis dans plusieurs pays, les Systèmes d'échanges locaux (SEL) fonctionnent à partir d'une liste des savoir-faire et des marchandises des membres; on y fait le troc de biens et de services, autant de services de garde, que de comptabilité, de cours de langues, de rénovation, etc. Les Cuisines collectives de Dégelis, au Québec, fonctionnent selon ce système.

Qu'elles soient tentées dans le tiers monde ou en Occident, ces expériences ramènent à l'idée de souveraineté «populaire» dont nous avons déjà parlé, notamment à propos des régions du Québec. Cela présuppose un engagement social, sujet qui revient comme un leitmotiv dans le présent numéro. Par ailleurs, cette 32e parution de ESSE revêt un caractère particulier : on y retrouve un côtoiement de diverses tendances artistiques, un mélange de territoires, tant par la provenance des auteurs que des sujets traités. Beaucoup de place est accordée à des formes d’art populaire, brut ou traditionnel, pour des raisons qui, elles, sont très «actuelles», ainsi qu'à une écriture qui cherche à se renouveler formellement et qui puise beaucoup à l’expérience personnelle, parfois même à l’anecdotique.

Le DOSSIER sur les Fallas, événement artistique populaire tenu chaque année à Valencia, en Espagne, s'ajoute à notre série de dossiers à caractère international (après le Mexique, n° 26, et Cuba, n° 30). L’auteur, Paul Grégoire, a été impressionné par l’ampleur de cette manifestation sculpturale, par la présence d'un art à la grandeur d’une ville (art qui modèle toute la vie sociale des Valenciens, à l’année longue), et par le caractère de critique sociale des œuvres présentées. Ce dossier se distingue formellement des précédents, mais fait lui aussi un tour d’horizon qui englobe l’histoire et la situation politique actuelle, sujet des sculptures faites à Valencia.

Pour nous, Québécois et Nord-Américains, il est intéressant de nous pencher sur cette manifestation artistique, nous qui connaissons une flopée de festivals à chaque été. C'est l'exemple, en art, d’un événement populaire, à caractère éphémère, qu’il est difficile d’imaginer ici, vu l'obsession des artistes d'ici à laisser des traces durables. Le poids de l’histoire joue cependant en faveur de Valencia : ce festival a tellement marqué l’histoire de la ville, et il contribue aujourd'hui d'une façon si capitale à l'économie locale, qu’il ne serait plus possible de l’interdire, même pour des questions de sécurité. À la fin des Fallas, les sculptures sont brûlées sur place. Tout ce feu qui frôle les édifices ferait ici frémir tout inspecteur des incendies. Le feu est perçu chez nous davantage comme un élément négatif, destructeur, et non pas purificateur, comme à Valencia. En ce sens, il serait intéressant de comparer l'aspect «destruction-purification» des Fallas valenciennes avec la forme de destruction revendicatrice relevée dans l'art québécois, notamment en performance (voir la série d'articles parus précédemment dans ESSE à ce sujet) et celle observable aussi dans quelques-unes des œuvres présentées cet été 1997 au symposium d'Amos, celles-ci trouvant leur sens dans leur destruction. L'éclatement annuel valencien, ponctué de pétards et de feux d’artifice, ne serait pas non plus possible à Madrid où, par suite de nombreux attentats, la moindre explosion y est interdite, car elle créerait une panique instantanée. Une situation toujours «explosive» : encore récemment, l'assassinat commis par le mouvement séparatiste basque ETA a mobilisé 1,5 million de gens en colère à Madrid, et presque autant à Barcelone! La démesure est de tradition dans ce pays!

Devant les Fallas, célébration de l'éphémère mais combien fignolée, on ne peut s'empêcher de réfléchir à notre propre existence : en effet, on s'active sans cesse, puis on meurt...

Ce dossier traitant d'histoire, il y est question des Celtibères, qui furent les premiers à peupler l'Espagne. Curieusement, les revoici dans le dernier épisode de la BD Le chien de Sagres que nous livre Luis Neves (avec la collaboration de Denis Lord). Cet épisode boucle l’histoire débutée à Berlin (n° 23) et qui, après des détours sinueux par la Gaspésie et Montréal, se conclue à Sagres, dans une synthèse qui mêle le personnel et l'historique. Certains propos sur le Québec feront sourciller. Inutile de dire que nous nous en dissocions.

Poursuivant la veine hispanophone, deux MONTRÉALITÉS traitent de deux expositions où des artistes latino-américains côtoyaient des Québécois. André Seleanu rend compte de l'exposition Buenos-Aires/Montréal en y mêlant sa propre connaissance de l'Amérique du Sud. On a eu droit à un tout autre aperçu de l'Argentine, au dernier Festival de théâtre des Amériques (juin 1997), alors que la troupe De la Guarda a présenté la production la plus débridée du festival, Período Villa Villa, qui a créé une véritable expérience festive (et humide!) à l’Usine C! Malgré l’intérêt de l’exposition Cultures hybrides, œuvres de Mexico et Montréal, Johanne Chagnon souligne comment, dans ce cas-ci, la vision de la réalité montréalaise présentée oblige à se questionner sur la nature des relations à privilégier avec d'autres pays. On a beau être ouverts, il ne faut quand même pas que cela nie la particularité francophone du Québec. Lors du dernier Festival de jazz de Montréal, par exemple, on a accueilli à bras ouverts le groupe Cubanismo qui, dans ses présentations, n'en a eu que pour la langue anglaise, la foule n'ayant même pas eu droit à un petit bonjour en français. On aura besoin de grande vigilance, comme le resouligne la lettre adressée à Anne McLellan, la nouvelle ministre de la Justice (!) – chronique ACTION POLITIQUE –lettre qui dénonce les grossières manœuvres récentes du gouvernement fédéral.

De façon non préméditée, un article de ce numéro reprend le filon de l'art-thérapie abordé dans le dernier numéro. Ce qui semble indiquer un intérêt pour un art «autre». Lou Hillman, un États-unien du Michigan, parle d’une exposition qu'il a vue... à Paris, Art brut et compagnie. Alors que l'UQAM a mis sur pied un doctorat en études et pratiques des arts, cette exposition valorise l'apprentissage par soi-même et l'affirmation personnelle. Prendre les choses en main, à la mesure de ses moyens, voilà un thème qui rejoint les réflexions énoncées au début de cet éditorial. Complétant le texte de Lou Hillman suit une entrevue de Jacques Karamanoukian, lui-même artiste autodidacte et propriétaire d'une galerie spécialisée dans l'art brut, avec le commissaire de l’exposition Art brut et compagnie.

Il est intéressant d'avoir ainsi un point de vue différent en provenance des États-Unis, de la part d'individus préoccupés de questions sociales. La découverte d'un Paris politisé a surpris Lou Hillman, qui établit un parallèle avec sa propre expérience (éducation, milieu de travail). Le rapprochement art et politique fait également l'objet du texte de Sylvain Latendresse, qui se nourrit des réflexions de l'artiste états-unienne (tiens donc!) Adrian Piper. Celle-ci se dresse contre le manque d'engagement des artistes et la domination du marché, et propose d'adopter de nouvelles stratégies. Les propos de Jocelyn Fiset, qui trace un PORTRAIT de l'engagement social de l'artiste André Michel, rejoignent ceux de Hillman et de Latendresse. L'auteur traite de l’artiste derrière l'œuvre, toujours prêt à s'impliquer dans l'espoir de changer quelque peu le monde.

Après avoir fait connaître ses positions dans deux textes revendicateurs, dont l’un voulait secouer le discours actuel en art, Véronique Bellemare Brière plonge elle-même cette fois-ci dans le discours pour traiter de l'événement vidéo Allez rouler jeunesse!, un domaine qu’elle connaît, vu sa propre pratique de la vidéo (chronique MONTRÉALITÉS).

Enfin, deux articles offrent des «suites» à nos dossiers sur l’Abitibi-Témiscamingue et la Gaspésie. L'un relève des affinités, dirions-nous, troublantes entre deux auteures, Jeanne-Mance Delisle et Rose-Hélène Tremblay, déjà abordées dans les dossiers de leur région respective. L'autre fait connaître la maison d’édition gaspésienne Les Inéditions. À surveiller dans le prochain numéro : des articles sur des événements importants tenus en région, et une suite au dossier sur le Bas-Saint-Laurent.

NOTES :

1. Informations puisées, entre autres, dans diverses parutions de L'aut'journal (Montréal) et dans le livre de Joyce Nelson, Sultans of Sleaze, Toronto, Between the Lines, 1989.
2. Le terme «états-unien» ou «états-unienne», malgré sa construction boiteuse, est utilisé ici non de façon péjorative, mais pour désigner les seuls habitants des États-Unis, alors que l'appellation «Américain» ou «Américaine» devrait, selon nous, s'appliquer à tous les habitants du continent.

30 - Les arts et la liberté d’expression à Cuba - Printemps / été - 1997
Le comité de rédaction

La parution du présent numéro nous donne, à ESSE, l'occasion de fêter notre «30e», non pas que la revue existe depuis trente ans, mais parce qu'il s'agit de notre trentième numéro. Dans le monde des périodiques culturels du Québec, franchir une telle étape vaut sûrement d'être souligné. Avec quel acharnement (et quel plaisir aussi!) nous avons réussi à tenir le coup jusqu'à maintenant. Que d'heures de bénévolat! Merci à tous ceux et celles qui nous ont épaulés depuis les débuts, anciens membres de l'équipe de production, collaborateurs de tous genres (auteurs, photographes et illustrateurs), et organismes subventionneurs. Et merci aux artistes et institutions qui font l'objet de notre curiosité et de nos interrogations. Et merci, cela va sans dire, aux lecteurs qui, d'un numéro à l'autre, justifient par leur intérêt les efforts déployés. Notre désir le plus sincère est que ces «amis» veuillent bien accepter de faire encore un bout de chemin avec nous.

Ce trentième numéro permet de faire un tour d'horizon de l'actualité socio-politique. Les dossiers de nos trois derniers numéros nous ont familiarisés davantage avec trois des régions du Québec; celui du prochain numéro portera sur le Bas-Saint-Laurent. Celui-ci, toutefois, fait une incursion hors frontières, correspondant ainsi à notre volet «international». Après un premier dossier de la sorte sur la pratique de l'art au Mexique (paru dans le no 26, printemps-été 1995), nous accostons à Cuba avec le DOSSIER «Les arts et la liberté d'expression à Cuba : une optique "révolutionnaire"», rédigé par Bernard Mulaire. Dans le contexte politique nord-américain, voilà un sujet peu banal.

Cet intérêt pour la situation à Cuba nous met en face de quelque chose d'Effroyable et de troublant. Pour la jeunesse contestatrice des années 60 (dont certains d'entre nous), il existait un autre système économique : en plus du capitalisme, il était possible de regarder du côté du socialisme. Nous ne savions pas alors, dans notre naïveté, que l'être humain reste humain et qu'il ne peut résister au pouvoir et à lui donner la forme de l'exploitation, mais notre vision était au moins enrichie par une possibilité autre. Quelle vogue a alors connue l'image du Che, compagnon d'armes de Castro! Combien d'affiches! Le Che symbolisait la lutte contre l'impérialisme américain, qui sévit toujours en Amérique latine. Même si nous ne vivions pas à Cuba, il nous semblait qu'il était donc possible pour les sociétés d'évoluer autrement.

Depuis l'échec des Expériences communistes (s’il y en a eu de véritables), nous — et les jeunes en particulier — n’avons plus d'alternative. De penser que le système économique capitaliste, basé sur le néo-libéralisme, est le seul qui puisse l'emporter nous laisse perplexes, comme pris de vertige devant l'abîme.

Les États-Unis, non satisfaits de maintenir un embargo commercial contre Cuba, ont voté la loi Helms-Burton qui permet de poursuivre en justice ceux qui commercent avec l'île. Il y a des limites à la bêtise. La CEE (Communauté économique européenne) ainsi que le Canada et le Québec ont réagi contre de telles prétentions. C’était le moins que ces puissances pouvaient faire, elles qui nous rabattent les oreilles avec leur mondialisation des marchés et leurs traités de libre-échange.

Ce dossier sur Cuba ne cherche pas à faire les louanges des grands projets étatiques, mais à sonder des œuvres d'artistes, certaines ayant été exposées en dehors du contexte gouvernemental. Elles posent la question de l'urgence, de l'urgence de dire, malgré les convenances.

Bien que nous n'appuyions aucunement l'impérialisme américain, en premier lieu à cause de ce qu'il nous fait subir ici même au Québec, la tentation est forte, pour nous, de préférer les avantages qu'offre notre système, contrairement au système cubain. Bien sûr, dans une société comme la nôtre, nous pouvons (presque) tout dire, mais nos dirigeants n'exercent-ils pas une censure en faisant la sourde oreille? En quoi cette situation serait-elle donc plus tolérable que la situation cubaine où rien ne peut être dit contre l'ordre établi?

Une grande question continue de nous hanter : aurait-il été possible que l'idéal cubain se réalise dans un contexte de «pleine» liberté, au sens que nous l'entendons en Occident, sans les restrictions conceptuelles «En faveur de/Contre» la Révolution, dont notre dossier évoque les paramètres? Ou est-ce là ne rien comprendre à la Révolution? Autres questions embêtantes : On rêve d'un monde sans impérialisme américain, mais pouvons-nous avoir l'assurance que l'humanité s'en porterait mieux? Une autre puissance ne chercherait-elle pas à s'imposer?

Après avoir traité d'exclusion (le but avoué de l'embargo américain), traitons d'équité. L'Équité pour éviter l'exclusion. Ce sujet a inspiré notre dernière ACTION POLITIQUE. L'équité salariale homme-femme est-elle possible au Québec? C'est parce qu'elle semble encore repoussée dans le temps que nous nous sommes adressés à Lucien Bouchard. Les prises de position de certains ministres de son gouvernement ne font que confirmer pour quelle classe sociale ils travaillent. Réponse : l'élite bien nantie. Pendant ce temps... «Quand il s'agit de chercher les moyens d'économiser, le gouvernement du Québec ne regarde pas à la dépense», comme le souligne de façon si juste Jacques Bérubé, dans l'article «25 chambres pour 4 mémoires», paru dans Le Mouton noir (Rimouski, septembre 1996), à propos des audiences publiques de la Commission sur la fiscalité tenues à Rimouski en septembre dernier. L'auteur y mentionne très précisément, et ironiquement, les détails des coûts d'une telle opération, dont les résultats restent à voir. Quel paradoxe pour une commission qui cherche à couper dans les dépenses publiques! Malheureusement, des exemples comme celui-là, on pourrait en citer à la tonne.

Le présent numéro contient plusieurs textes d'opinion. Michel F. Côté se prononce, dans la chronique OPINION MUSIQUE, contre l'Exclusion qui se pratique dans le milieu de la musique. Rappelons le contexte. La revue Circuit (consacrée à la musique du XXe siècle et subventionnée par la Faculté de musique de l'Université de Montréal) avait invité Michel ainsi que d'autres musicien-ne-s, notamment Joane Hétu, Jean Derome, Raymond Gervais et Danielle Palardy Roger, à soumettre des textes sur la musique actuelle. Ils et elles acceptèrent l'invitation et leurs textes parurent dans le numéro 2, volume 6 (1995). Or, à leur insu, d'autres s'étaient donné comme mission, dans le même numéro de Circuit, de démolir ce que ces intervenant-e-s font en musique actuelle. Le tout a constitué un «guet-apens total», de dire Michel, qui le dénonça dans le cadre d'une conférence. Nous publions ici le texte de sa communication.

Ajoutons rapidement, pour ceux qui sont peu familiers avec cette discipline, que la musique dite actuelle se distingue de la musique dite contemporaine. Cette dernière désigne plus spécialement la musique écrite, institutionnalisée, alors que la musique actuelle fait une place importante à l'improvisation et ne relève d'aucune école en particulier. En arts visuels également, on a vu l'apparition du terme «actuel» par opposition à celui de «contemporain», mais dans ce champ, la nuance dénote moins une consécration institutionnalisée qu'un moment historique. La période contemporaine commence vers 1960, alors que l'actuelle couvre environ les cinq années les plus récentes.

À la lecture des articles de démolition parus dans Circuit, on comprend que, pour les éléments conservateurs (tout particulièrement Jean-Jacques Nattiez, le rédacteur en chef), le monde d'aujourd'hui effraie, vu son système des valeurs bouleversé, et que, pour eux, la seule solution est de s'en tenir aux principes supposément universels du Vrai, du Bien et du Beau! À notre époque! Cela donne la berlue. Et, bien sûr, la musique actuelle, selon eux, ne saurait prétendre à ces principes. Faudrait-il donc hiérarchiser les pratiques et reconnaître le bien-fondé des guerres de chapelles? Avec un tel raisonnement, que l’on rencontre dans tous les domaines artistiques d’ailleurs, nous n’aurions nul besoin d’interventions extérieures pour justifier l’abandon du développement de pratiques novatrices ici!

Doit-on soupçonner, en ces temps de compressions financières, des facteurs économiques à la base de telles déclarations, visant, en fin de compte, à exclure des programmes subventionneurs certaines pratiques concurrentes? Un fait demeure, les subsides gouvernementaux rétrécissent. De telles attaques se multiplieront-elles à l'avenir, chacun essayant de sauver sa part du gâteau?

Véronique Bellemare Brière, quant à elle, déplore, dans la chronique OPINION CRITIQUE D'ART, à quel point le discours sur l'art est devenu «déconnecté». Comme nous l'avons signalé à plusieurs reprises, n'a droit de cité que l'érudition universitaire la plus hermétique. Le plus grave est de constater à quel point la prépondérance de ce type de discours provoque des Exclusions : ne sont subventionnés que les projets adoptant un tel discours; ne reçoivent des bourses que les artistes sachant manier ce discours (ou s'alliant à des conservateurs habiles). Tous les textes sont coulés dans ce moule : demandes, communiqués, résumés, critiques, comptes rendus... Il serait temps de laisser entrer un peu d'air frais dans ce bastion.

Il y a fort à parier que Jo, le personnage à qui Paul Grégoire cède la parole dans Alzheimer social (chronique GOSSAGE), souscrirait à cette idée. En effet, Jo a l'intention de se faire critique d'art!

Une autre forme d'Exclusion peut s'effectuer quand on ne tient pas compte du contexte, piège dans lequel serait tombé le Regroupement des centres d'artistes autogérés du Québec (RCAAQ), dont le congrès annuel avait lieu en juin dernier à Carleton, en Gaspésie. Pas chanceux, le RCAAQ se trouva alors sur le territoire même d'une artiste sensible à ces questions et à un moment où elle a décidé de ne plus se taire. Adrienne Luce, qu'on a pu lire dans notre dernier numéro (chronique OPINION GASPÉSIE), fait de nouveau des vagues en signant cette fois-ci le billet «L'artiste est un territoire». Son texte est une critique mordante de la bureaucratie qui, selon elle, met en péril l’art de recherche et risque de niveler le discours esthétique.

Ces textes d'opinion susciteront-ils autant de réactions que ceux du numéro précédent? En effet, nous publions trois DROIT DE RÉPLIQUE dans ce numéro. Sans harceler, nous avons toujours voulu que ESSE suscite la discussion. En publiant des textes polémiques, c'est presque inévitable. Nous sommes même étonnés qu'il n'y ait pas eu plus de réactions par le passé. On lira donc une réponse de Serge Fisette et une autre de Jacques Bérubé au premier texte d'Adrienne Luce (no 29), et une réponse (en deux volets) de Pierryves Angers au texte de Jocelyn Fiset (no 29) sur la dernière assemblée générale du Regroupement des artistes en arts visuels (RAAV), et au rôle de ESSE dans toute cette histoire.

Dans ce numéro, nous avons également droit à une autre tranche de la BD, Le Chien de Sagres, de Denis Lord et Luis Neves. Pour ceux qui ne le savent pas, Sagres est une ville du Portugal où se rend le héros de la BD. En cours de route (c'est le sujet des derniers épisodes), voilà qu'il se remémore un vidéo visionné à Montréal sur une pièce de théâtre montée en Gaspésie à partir de l'Histoire du Québec, de Léandre Bergeron. On l'a toujours dit : à ESSE, «on se souvient»!

De plus, ce numéro contient une chronique MONTRÉALITÉS rédigée par François Cliche qui traite des œuvres récentes de Manon Bertrand. François nous donne l'occasion de mieux connaître cette artiste dont il fut question dans le no 29 (expositions collectives à l'UQAM). En avril 1996, Manon présenta l'exposition La folle du logis à la galerie Circa. Au moyen d’installations, elle explore, selon l'auteur, «différents contextes dans lesquels la raison s’égare...».

Enfin, la chronique JOLIETTITÉS / MONT-SAINT-HILAIRITÉS porte sur l'artiste français Jean Prachinetti, qui montrait ses œuvres au Musée de Joliette ainsi qu’au Musée de Saint-Hilaire. À partir de ces expositions, Sylvain Latendresse propose un double voyage où il vagabonde entre les anges et les œuvres d’une part, et ses souvenirs et cogitations d’autre part.

Voilà donc l’essentiel du présent numéro. Dans le contexte social actuel, marqué par une torpeur collective et où l’absence d’idées nouvelles se fait cruellement sentir, nous osons croire, à ESSE, que les opinions émises et les informations transmises alimenteront quelque peu la réflexion, notamment en ce qui a trait à la pratique des arts au Québec.

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