éditorial

39 - Mode technologique - Printemps / été - 2000
Johanne Chagnon

Nous vivons une situation sans précédent historique, alors que s’exerce une nouvelle forme de domination, une sorte de gouvernement parallèle qui se prête, sous le couvert d’un jeu anonyme, à des manipulations délibérées des forces du marché... et porte atteinte à la vie elle-même.

Il n’est pas étonnant que plusieurs articles de ce numéro de ESSE sont imprégnés de l’actualité mondiale. Nous vivons une situation sans précédent historique, alors que s’exerce une nouvelle forme de domination, une sorte de gouvernement parallèle contrôlé par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, ainsi que l'Organisation mondiale du commerce (OMC), qui se prêtent, sous le couvert d’un jeu anonyme, à des manipulations délibérées des forces du marché. Tout le commerce mondial est réglementé au profit des grandes banques et sociétés multinationales.

La situation est d’une telle criante gravité que ESSE continuera à résister à ceux qui voudraient qu'elle cesse de s’intéresser à ce qui ne relève pas uniquement de l’art. Comme si l'art vivait dans une tour d’ivoire. Nous sommes tous dans le même bateau et plus que jamais, les diktats financiers ont des répercussions à travers la planète.

Le besoin de critiquer n’est pas moins essentiel aujourd’hui. Les médias de masse ne laissent toujours pas plus de place à d’autres voix, continuant à faire le jeu du système en place. Quand on dispose soi-même d’une tribune, il importe de s’en servir. Ne pas le faire serait céder aux pressions subtiles de la majorité de la société qui, par son abstention, accepte la situation actuelle. Phénomène très insidieux. Autrement dit, «Le système actuel nous satisfait, cessez de le critiquer!»

Comment ne pas parler encore du phénomène de la mondialisation, qui se traduit par un fardeau de la dette extérieure des pays qualifiés «en développement» évaluée en 1997 à plus de 2 000 milliards de dollars. Le chiffre est tellement astronomique qu’il en devient presque abstrait, mais il témoigne d’une réalité fort concrète pour les populations qui en subissent les conséquences. Le livre La Mondialisation de la pauvreté de Michel Chossudovsky (Éditions Écosociété, 1998) est très éclairant à cet effet. Il démontre que les programmes d’ajustement structurel imposés par le FMI, la Banque mondiale et l'OMC dans plus de 100 pays appliquent une forme de surveillance qui ne fait que créer des inégalités croissantes tout en maintenant encore les modèles coloniaux. Cinq milliards sur les six qui peuplent la terre vivent dans des pays pauvres; les nations riches, qui représentent environ 15 % de la population, contrôlent près de 80 % du revenu mondial alors que quelque trois milliards d'êtres humains disposent de moins de 5 % de ce revenu total. Des pays dans leur ensemble sont pris dans le cercle vicieux du carcan de la dette : écroulement de la monnaie nationale, libéralisation du commerce, négation des droits des travailleurs, privatisation des terres agricoles, déréglementation du système bancaire, vente des sociétés d’État, démantèlement des institutions publiques en éducation et en santé, d'où des épidémies dues à la réapparition de maladies contagieuses, tensions sociales, conflits ethniques et guerres civiles qui s'ensuivent, dépendance accrue à cause de la réduction de la production nationale pour le marché intérieur au profit d'exportations vers les pays riches... Tout cela, et j'en passe, pour satisfaire les intérêts des créanciers internationaux. Quel gâchis! Comment en sommes-nous arrivés là?

Le livre de Chossudovsky présente des exemples concrets horrifiants et analyse plus en détail la situation qui prévaut dans certaines régions du monde : en Somalie, au Rwanda, en Afrique australe, en Inde, au Bangladesh, au Viêt-Nam, au Brésil, au Pérou, en Bolivie, en Russie et en ex-Yougoslavie.

Le Québec n’y échappe pas — quoiqu’à une autre échelle. Il subit une dislocation de son économie comme effet boomerang des politiques appliquées dans les pays dits «en développement». L’objectif de déficit zéro imposé par le gouvernement Bouchard répond aux exigence des marchés financiers qui ressemblent aux mesures imposées par le FMI aux pays endettés du Tiers monde.

Le dossier de ce numéro, qui s’intéresse aux pratiques artistiques intégrant les technologies récentes, fait écho à ces considérations. L’essor de ces technologiques participe de ce brassage économique qui affecte la planète et fait en sorte que la concentration accrue des revenus et de la richesse (dans le Nord comme dans le Sud) a permis une forte croissance d'une économie de luxe, dont font partie l’électronique et les télécommunications.

Les outils technologiques sont l’instrument idéal du capitalisme actuel. Dans quelles conditions sont fabriqués ces ordinateurs tant vantés dans nos sociétés? Les industries de l’électronique, polluantes, effectuent leur sale besogne dans les pays dits du Tiers monde. Elles recourent aux travailleurs de ces pays pour faire les soudures de plomb ou d’étain dans les circuits de puces électroniques (opération qui provoque des émissions très toxiques) et pour vérifier les circuits complétés dans des cuves remplies de substances toxiques (dangereuses pour le foie, le système respiratoire et les reins). Aux Philippines, les femmes qui travaillent dans l’industrie de l’électronique présentent de graves problèmes de santé au bout d’environ quatre ans, à s’exposer à des substances toxiques, à travailler dans des locaux climatisés maintenus à des températures très froides (pour protéger les semi-conducteurs), à se fatiguer les yeux à regarder dans un microscope pendant 10 heures ou plus par jour et à devoir travailler 100 heures par semaine, souvent 48 heures d’affilée.

Ce texte est écrit avec l’un de ces ordinateurs. Il importe au moins que son usage serve à éveiller aux écarts inacceptables entre les groupes sociaux, et non de les approuver en les passant sous silence.

Lors des débats-rencontres organisés en collaboration avec ESSE et tenus lors de l’événement d'art action Dérapage contrôlé, des invités québécois et japonais furent appelés à parler des effets de la mondialisation à la fois sur le plan social, économique qu’artistique. Sylvain Latendresse, qui signe un commentaire sur l'événement, perçoit les pratiques des artistes participants comme un acte de résistance tant esthétique que politique à la mondialisation des économies. Stéphane Thellen de l’Opération SalAMI — un des conférenciers invités — a souligné que le moment historique est grave. Un cap a été franchi : le vivant lui-même est devenu la proie du capitalisme actuel qui s’infiltre dans des secteurs tels que la santé, l’éducation, la culture, la génétique... Le texte de Sylvain Latendresse sur l’exposition De la monstruosité nous y fait aussi penser. Les monstres de demain sont-ils en gestation dans les éprouvettes de quelque laboratoire voué aux manipulations génétiques?

Le Symposium d’art actuel de Moncton (été 1999) dont traite Véronique Bellemare Brière est un exemple d’événement artistique articulé autour d’un thème branché sur le réel : le sort de la rivière Petitcodiac. Ce phénomène local procède du même processus généralisé qui mène à la détérioration de l’environnement de la planète, privant des communautés de leur gagne-pain. La dégradation de la rivière, d’un port de mer actif au siècle dernier à un ridicule filet d’eau embourbé de sédiments, est aussi le résultat d’intérêts privés agissant au détriment d’un écosystème qui n’est pourtant la propriété de personne. Le sort de la rivière repose pour beaucoup sur les pressions du public pour que les choses changent. La tenue du symposium aura peut-être sensibilisé les riverains à l’urgence d’agir avant qu’il ne soit trop tard.

Le phénomène d'invasion des cultures n’est pas nouveau. À travers les propos de Michel Viau, que Denis Lord a rencontré au sujet de son Répertoire des publications de bandes dessinées au Québec, il ressort cette information d'intérêt, à savoir que les syndicates états-uniens (regroupés en monopoles) pratiquent leur dumping de bandes dessinées dans divers médias à travers le monde depuis le milieu du 19e siècle, et encore aujourd’hui. C’est même par leur entremise qu’un bédéiste québécois est publié dans nos journaux!

Tant que les multinationales continueront de vouloir dominer le monde, il y a aura peu de chances que s’instaure un partage équitable des richesses. Mais il y va aussi de la responsabilité de tous. Pensons à l'accueil à bras ouverts réservé sur cette terre au mode de vie états-unien (comme la production de nos voisins du sud représente encore 80 % des produits fabriqués mondialement, il n’est pas faux s’associer mondialisation et États-Unis). Il faut, dans le quotidien, valoriser sa propre culture, par ses moindres gestes, par ses choix de consommateur. Bernard Mulaire, dans un Coup de griffe, s'irrite de constater l'utilisation grandissante de l’anglais, comme si tout allait de soi, la mondialisation comprise.

Une prise de conscience et une responsabilisation accrues, une attention portée au développement local, voilà quelques brèches dans le mur blindé de la globalisation des marchés.

38 - Montérégie - Hiver - 2000
Johanne Chagnon

L’un des aspects les plus inquiétants de la conjoncture actuelle est la question de la pauvreté dans laquelle évoluent les enfants : dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, 73 % des 0-5 ans et 63 % des 6-17 ans vivent sous le seuil de faible revenu (chiffres de 1995).

«Une rupture du contrat moral», voilà en quels termes certains expriment l’abandon, par le gouvernement québécois, des mesures que celui-ci avait lui-même mises en place en 1997. À ce moment, la nouvelle loi sur l’Aide sociale proposée par Louise Harel mettait de l’avant des «parcours d’insertion» pour les bénéficiaires. Belle formule qui signifiait : «Je vais t’aider si tu participes à des programmes de formation», programmes à caractère obligatoire, il va sans dire. Les gens se sont embarqués de bonne foi, ont commencé à suivre des cours de formation, moyennant dédommagements pour frais inhérents, certains contractant même des engagements avec leur institution financière sur la base de leur contrat avec Emploi-Québec. À l’été dernier, le gouvernement revient sur sa parole et dit à ces mêmes personnes : «Désolé, il n’y a plus de fonds disponibles.»

Non seulement ce non-respect des engagements pris est odieux, mais il est faux de prétendre que l’argent manque. Selon une source qui ne peut parler ouvertement parce que fonctionnaire chez Emploi-Québec, beaucoup d’argent — et là, on parle de millions de dollars — a été investi pour rénover des bureaux. Ce qui fait que, après avoir posé du tapis et renippé les locaux, il ne restait plus d’argent pour le facteur humain du système. Autre fait bizarroïde dans ce dossier : les ressources sont inégales d’une région à l’autre. Un recours collectif contre le gouvernement du Québec est en cours. On impute cette situation aux restrictions imposées par l’objectif du «déficit zéro», qui fait que l’État québécois se prépare à réaliser des surplus budgétaires cette année. Devant les effets de cet objectif à courte vue, je frémis en pensant à ce que cela va nous coûter à long terme, socialement, en santé physique et mentale, en éducation...

Ce qui ressort de ces mesures, c’est que les dirigeants, politiques et financiers, et les gens qui profitent de la situation créée, laissent s’enfoncer dans une exclusion grandissante une large portion de la population qui ne vaut plus rien à leur yeux. On s'en fout que des gens perdent leur dignité et leur espoir, afin de favoriser une minorité déjà nantie. Le phénomène de la pauvreté à Montréal est alarmant. Il l’est partout au Québec, mais progresse deux fois plus vite à Montréal. Selon des données de 1995, un peu plus d’une personne sur trois à Montréal vivait sous le seuil de faible revenu (une sur cinq dans le reste du Québec). La situation économique, semble-t-il, prend du mieux, mais le sort de la population ne s’améliore pas, au contraire. Tirez-en vos conclusions!

Facteur des plus alarmant, cette pauvreté touche de plus en plus les enfants et les jeunes adultes. À cet égard, le portrait du quartier Hochelaga-Maisonneuve affiche une augmentation constante... vers le bas. L’un des aspects les plus inquiétants de la conjoncture actuelle est le pourcentage des enfants de ce quartier vivant sous le seuil de faible revenu (chiffres de 1995) : 73 % pour les 0-5 ans et 63 % pour les 6-17 ans. Il n’est alors pas exagéré d’entendre dire que notre jeunesse est menacée, que nombre d’enfants souffrent de détresse, que leur espérance de vie est amoindrie. Toute une perspective d’avenir! Et ce dans une société qui se targue de sa qualité de vie, mais dont un nombre impressionnant de personnes n’arrivent même pas à combler leurs besoins de base. Si nous ne décidons pas collectivement d’investir dans la jeunesse, nous sommes tous perdants en bout de ligne.

C’est pourquoi, dans un tel contexte, la «rupture de contrat» du gouvernement est si cruelle. Il faut parler avec certains prestataires pour se rendre compte de leur aigreur. Car tous les efforts qu’ils font pour s’en sortir, la forte envie de travailler qu’ils ont toujours, se butent à des mesures gouvernementales qui ne font qu’étouffer leurs initiatives. Le dernier coup de massue assené avec cette affaire d’Emploi-Québec n’est venu qu’enfoncer le clou encore plus douloureusement.

Le DOSSIER de ce numéro sur la région de la Montérégie — huitième de notre série sur les régions du Québec —, signé Sylvette Babin, s’inscrit tout à fait dans l’actualité. Le sort de la Montérégie est fortement concerné par le projet de loi de la ministre Harel (sortira? sortira pas?) sur une possible superstructure métropolitaine ayant pour centre du beigne Montréal.

Ce dossier témoigne aussi des effets néfastes des coupures à Emploi-Québec. Tout comme nombre d’individus lésés par ce ministère, les intervenants culturels déploient beaucoup d’énergies dans des conditions qui ne sont jamais des encouragements à continuer. Pour fonctionner, presque tous les organismes culturels sont obligés de dépendre de programmes d’emploi, pour le moment disparus, et se demandent bien comment ils vont traverser l’hiver. De plus, la Commission de la culture de l’Assemblée nationale vient de reporter à une date ultérieure, encore inconnue, les audiences qu’elle devait tenir en octobre. On peut être très sceptique quant aux résultats de cette Xe consultation. Cependant, cette Commission avait mobilisé les énergies de nombre d’intervenants qui ont préparé des mémoires... pour rien. Il y aurait mieux à faire!

On trouvera aussi dans ce numéro un contenu varié : un droit de réplique, une lettre de commentaires, des articles touchant à plusieurs disciplines, allant, par exemple, du théâtre d’ombres contemporain à la musique actuelle — le Festival international de Victoriaville traité dans la revue pour la troisième année consécutive, par un nouveau collaborateur, Réjean Beaucage.

Camille Bouchi, qui aborde deux expositions, apprécie l’une pour les qualités qui font justement défaut à l’autre dans la manière de traiter de sujets à forte charge sociale. Cet auteur critique une attitude qu’il avait déjà mentionnée dans un article du numéro précédent, et qui le fait gricher des dents: : celle d’artistes qui continuent à adopter les mêmes stratégies et discours que dans les années 60-70.

Sylvain Latendresse se penche sur le phénomène des blockbusters — stratégie développée par les musées pour cause de rentabilité — et rend apparente la coupure avec l'histoire collective que ce phénomène opère et qui ne peut que faire l’affaire des pouvoirs en place, ayant ainsi les coudées franches pour agir. Tout près d’un musée montréalais s’est tenue une exposition organisée par la Coalition pour les droits des travailleuses et travailleurs du sexe, intervention qui trouve place dans la revue: : il est intéressant, et pas si fréquent, que des groupes marginalisés se servent de l’art pour sensibiliser à leur situation et à la criminalisation dont ils sont l’objet.

Les deux articles de Véronique Bellemare Brière témoignent des intérêts connexes de l'auteure. Dans l’un, celle-ci aborde le conte dans ses rapports avec les nouvelles technologies, deux domaines que l’on croirait opposés mais qui conjuguent un certain retour aux traditions à l’essor technologique actuel parfois trop déshumanisant. Animée par le sentiment du merveilleux que génère le conte, cette auteure jette un regard nouveau sur deux films québécois abordant l’imaginaire enfantin et découvre un filon intéressant...

L’article de Sylvie Cotton qui se penche sur une journée de performances tenue au printemps à Montréal met en évidence le fait que des artistes performeuses ont décidé de faire bouger leur discipline en organisant elles-mêmes des événements. La même observation s’applique au Festival art action actuel initié par la performeuse Josée Tremblay et tenu lui aussi à Montréal en octobre dernier. Sylvie Cotton s’est également intéressée au dernier Festival de théâtre des Amériques qui a suscité chez elle beaucoup de questions sur ce qu’est l’art et sur ce qu’est la vie, questions qui valent toujours la peine d’être posées car les réponses ne sont jamais arrêtées.

DU NOUVEAU

Dorénavant, vous retrouverez à chaque parution des chroniques régulières, sous forme de carte blanche donnée à des auteur-e-s. Selon cette formule, il y avait déjà le GOSSAGE de Paul Grégoire qui sévit dans ces pages depuis nombre de numéros. Sa dernière livrée pointe un autre travers de notre société submergée par les technologies de communications, où la quincaillerie prime trop souvent, au détriment du contenu.

Il y aura aussi maintenant dans chaque numéro AFFAIRE DE ZOUAVE de Michel Michel F. Côté (du milieu de la musique actuelle), qui a déjà collaboré à la revue (n° 30), et dont le dernier disque porte justement le titre de Compil Zouave. Et BUTINER d’une nouvelle collaboratrice (et déjà prolifique), Sylvie Cotton (du milieu des arts visuels) qui a réalisé au printemps dernier le projet Situations, parrainé par le centre Articule et qui consistait en quatre gestes poétiques dans son quadrilatère de résidence à Montréal. Bienvenue à ce nouveau chroniqueur et à cette nouvelle chroniqueuse.

Comme on peut le constater, ESSE propose toujours un contenu aussi substantiel, sinon plus, même si elle se présente maintenant sous un emballage différent: : autre format, autre grille graphique conçue par Christine Lajeunesse.

Continuez de lire la revue, passez le mot à d’autres, mais surtout, exprimez-vous dans nos pages!

37 - Îles de la Madeleine - Automne - 1999
Le comité de rédaction

«Il n'existe pas de plus grande douleur au monde que la perte de sa terre natale.»
Euripide, 432 av.J.-C.[1]

Le système économique actuel qui résulte de la collusion finance internationale-secteur privé-États ne fait qu'accroître les profits des déjà bien nantis en prenant dans la poche des déjà moins nantis. Le même principe s'applique quand il s'agit du retrait de l'État de services publics qu'on aurait cru intouchables. Le gouvernement argue que des coupures dans les dépenses sont devenues nécessaires alors qu'il ne remet jamais en cause les mesures fiscales complaisantes envers les grandes entreprises et les citoyens fortunés. Vaut mieux piger encore et toujours dans la poche des plus démunis!

Les mécanismes de redistribution et de protection sociale ne tiennent plus : on se fait déposséder par la privatisation progressive de nos biens collectifs. Qu'en est-il exactement au Québec? Voici des faits concrets.

Tout d'abord dans le domaine de la santé. Quand il y a de l'argent à faire, les requins se pointent. Puisque les dépenses de santé totalisaient 75,2 milliard milliards en 1996 au Canada, il est facile de comprendre que ce secteur représente un marché très alléchant pour le secteur privé. Il est important d'y voir parce que selon certaines clauses de l'ALÉNA — les requins sont bien prévoyants! —, il sera difficile d'inverser le processus pour que des services privatisés soient à nouveau couverts par l'État.

L'État québécois a commencé à se désengager dans le domaine de la santé à partir de 1982. Comme on n'a pas cessé d'être malade, qui en profite? Les compagnies d'assurances privées. Les cinq plus grosses — la Sun Life, la Financière Manuvie, Canada-Vie, la Great-West et le groupe London, ces deux dernières étant propriété de Power Corporation qui devient l'un des deux premiers assureurs vie au Canada — se portent fort bien car leurs revenus de primes d'assurance maladie croissent deux fois plus vite que l'ensemble des revenus des autres primes. De nouveaux marchés lucratifs s'ouvrent : les cliniques privées, tout le domaine des soins à domicile et des appareils nécessaires — alors que beaucoup de matériel demeure inutilisé à cause des fermetures de lits et d'hôpitaux —, tout le domaine des biotechnologies et des technologies de l'information... marchés que flairent des compagnies américaines à la présence accrue, sans compter l'industrie pharmaceutique, le secteur le plus rentable au monde. Les visées ne sont jamais en fonction d'un mieux-être, mais de maximiser les profits à court terme. Même si on peut offrir des services de qualité, ceux-ci sont peu accessibles parce que trop dispendieux.

Cela en vient à établir un système qu'on appelle «à deux vitesses», dans lesquels les plus démunis ne peuvent jouir de services de santé adéquats, alors qu'on avait tout pour être fier de s'être donné pour principe l'équité d'accès aux services pour tous, sans égard au contenu de leur portefeuille. Qu'attendons-nous aussi pour prendre notre santé en mains, pour axer notre mode de vie plutôt vers la prévention? Il y a 20 ans, on en parlait; on en parle toujours!

Entre-temps, c'est épeurant de voir ça aller! Pour qui voudrait aller plus loin dans l'horreur, lire À qui profite le démantèlement de l'État? de Martin Poirier, François Patenaude, Martin Petit et Gino Lambert (Chaire d'études socio-économiques de l'UQAM, 1998). Les auteurs nous préviennent: : »On ne répétera jamais assez que la crise [dans notre système de santé] a été créée artificiellement par les choix de nos politiciens.»

Le mouvement de privatisation atteint aussi d'autres secteurs, dont celui de l'électricité. En plus de nous assurer le contrôle de nos ressources hydroélectriques, la nationalisation avait entre autres permis une diminution des tarifs et une politique tarifaire uniforme sur l'ensemble du territoire.

La construction de petites centrales de moins de 50 MW et dont les producteurs privés ont obtenu l'exclusivité — entreprise sous les Libéraux et reprise sous le gouvernement péquiste — a causé des pertes d'environ 75 millions $ pour Hydro-Québec, donc pour la société québécoise. Ces producteurs peuvent harnacher toutes les petites rivières du Québec, sans se soucier de l'effet sur l'environnement. Et alors qu'Hydro-Québec prévoit des surplus énergétiques! De plus, ces projets ne créent des emplois qu'à court terme. Un tel revirement en faveur du secteur privé relevait d'une décision purement politique, sans fondement économique.

En 1997, Hydro-Québec a perdu deux de ses monopoles : elle n'est plus la seule à pouvoir acheter ou vendre de l'électricité en gros au Québec, et n'est plus la seule à utiliser son réseau de transport d'électricité. Cela n'était pourtant pas une condition essentielle pour obtenir un permis d'exploitation aux États-Unis, pour un marché disponible finalement plutôt restreint pour Hydro-Québec. Donc pas de raison valable pour une telle perte de contrôle public. Une dangereuse porte vient de s'ouvrir : des pressions du côté de l'organisme de réglementation américain pourraient s'exercer pour démanteler davantage la société d'État. Cela pourrait provoquer une hausse de tarifs — parmi les moins chers en Amérique du Nord — pour les consommateurs québécois, tout cela pour augmenter les profits d'une minorité d'investisseurs privés. Le principe des tarifs uniformes pour l'ensemble du territoire serait remis en question et défavoriserait des régions éloignées comme l'Abitibi, la Gaspésie ou les Îles de la Madeleine, ce qui plairait à ceux qui préconisent l'abandon de régions considérées «non rentables».

Plusieurs arguments ne sont pas mentionnés. Si Hydro était privatisée, le gouvernement serait obligé de subventionner une grande partie des frais de recherche et de développement actuellement assumés par la société d'État. Si la formation du personnel et les investissements en immobilisation, qu'assume aussi Hydro-Québec, deviennent à la charge des entreprises privées, celles-ci peuvent bénéficier pour ces activités de généreuses subventions de l'État, somme estimée à plus de 400 millions $. Les investisseurs privés n'en retireraient que des avantages : ils pourraient accroître les dividendes en négligeant les investissements. La belle affaire! Les consommateurs et les employés ne retirent quant à eux aucun avantage, mais que des incidences fiscales négatives.

Le patron d'Hydro-Québec, André Caillé, est un ardent défenseur d'un virage commercial pour la société d'État. Il ne se cache même pas pour avouer qu'il ne reconnaît plus le rôle de justice redistributrice d'Hydro-Québec, qui est, selon lui, une entreprise comme une autre, donc arrangeons-nous entre gens de l'élite financière pour nous en mettre plein les poches. Le programme d'efficacité énergétique (EÉ), qui comprend une série de mesures pour réduire la consommation d'énergie, protège l'environnement, tout en créant beaucoup d'emplois. Selon ce programme, on arrêterait tout barrage ou dérivation de rivières pour des années. Malgré tous ces avantages, Hydro-Québec a graduellement abandonné le programme d'EÉ. Les consommateurs y gagnaient, mais Hydro vendait moins d'électricité. On voit clairement combien valent les intérêts de la collectivité... Le Plan stratégique de la société d'État prévoit plutôt des mesures pour alimenter les États-Unis en électricité, autant de contrats pour l'entreprise privée. Le tout se fait à toute vapeur, à coup de décrets, sans débat public ni étude préalable.

Le secteur de l'éducation n'échappe pas à l'intrusion de l'entreprise privée, établissant là aussi un système à deux vitesses. Les écoles privées, subventionnées et même non-subventionnées, reçoivent un généreux financement de la part de l'État, indirectement par des déductions fiscales pour frais de scolarité favorisant le secteur privé. Et les étudiants de ce secteur sont eux aussi admissibles à l'aide financière du ministère de l'Éducation. Mais les écoles privées ont eu une moins grande part des compressions budgétaires imposées par l'État que les écoles publiques. Pour l'égalité des chances en éducation, on repassera... Des entreprises ont fait leur entrée dans les écoles : Canadian Tire, Energizer, le groupe Investors et la Banque de Montréal. Pour palier l'effet négatif des compressions budgétaires, les universités administrent des fondations qui recueillent des fonds du secteur privé, fonds que l'État finance par le biais de déductions fiscales. Les fonds aux chaires et groupes de recherche universitaires constituent une autre forme d'intrusion intéressée pour un système d'éducation adapté aux besoins des entreprises. À prévoir : l'élimination de programmes d'études «moins rentables»?

Pendant ce temps, les régions du Québec, même si elles tirent le diable par la queue, n'ont pas l'intention de se laisser fermer. Le DOSSIER de ce numéro, sur les Îles de la Madeleine — le 6e de la série — a fourni une autre occasion toute concrète de traiter du contexte économique actuel, dans l'ère de mondialisation que nous vivons et dont les secousses se font sentir partout. Ce dossier s'intéresse à ce que sont en train de développer les Madelinots qui, comme d'autres dans des régions en décroissance économique, doivent compter sur leurs propres ressources et développer localement d'autres avenues. Le survol des régions jusqu'à maintenant a permis de constater la contribution des intervenants culturels, contribution pas suffisamment reconnue.

L'art qui se fait en région n'a pas fini de susciter des réactions. Deux DROITS DE RÉPLIQUE, de Sylvette Babin et de Dominique Laquerre, à un commentaire négatif de Manon Morin à propos de productions régionales et paru dans le numéro précédent, soulèvent des pistes de réflexion et contribuent à alimenter toute la question de l'art dans et hors des centres urbains. Roger Gaudreau, quant à lui, émet une OPINION sur la situation vécue à Trois-Rivières. Une partie du problème soulevé vient du fardeau qui pèse actuellement sur tous les centres de production à travers le Québec, que le Conseil des arts et lettres du Québec (CALQ) voudrait bien fermer ou orienter vers des activités de diffusion. Gaudreau cerne très bien la difficulté que connaît l'atelier dont il est l'un des fondateurs, et les tensions internes qui en résultent.

Deux auteurs s'en prennent à des types de lieux de diffusion, composantes importantes du milieu des arts. Camille Bouchi fustige l'institution muséale à partir de l'exposition Traversées du Musée des beaux-arts du Canada. Le texte de ce nouveau collaborateur s'inscrit bien à la suite du dossier du numéro précédent traitant notamment du choix des artistes immigrants vis-à-vis du système artistique qui prévaut. Les exposants de Traversées, immigrants ou réfugiés, jouent à plein le jeu du système en place, selon Bouchi qui questionne ce que les artistes choisis avaient de «différent» à nous apporter. La présence du Cubain Kcho, présenté au CIAC en septembre 1996 avec l'appui officiel de son pays, semble répondre aux interrogations de Bernard Mulaire, auteur du dossier sur Cuba (ESSE n° 30, automne 1996), sur l'avenir de cet «artiste de la jet-set des biennales» qui a d'ailleurs fait défection tout de suite après sa venue à Montréal. Le voilà aujourd'hui bien positionné!

L'artiste Yves O'Reilly, interviewé par Sylvain Latendresse, critique quant à lui les centres d'artistes autogérés. Alors que Guy Sioui Durand en fait l'un des porte-flambeaux de «L'art comme alternative», pour reprendre le titre de son livre (Éditions Inter, 1998), les centres d'artistes seraient plutôt de simples lieux d'exposition sans projet artistique. Si, selon Bouchi et O'Reilly, il n'y ait rien à attendre des musées et des centres d'artistes pour présenter ou développer un art à risque, où le trouver? La réponse : sans doute ailleurs...

Il est intéressant de noter, à propos de ces articles et opinons, les idées qui se recoupent ou s'opposent. Un fait qui revient souvent est le rôle déterminant des subventionneurs, notamment le CALQ, qui détourne d'une trajectoire donnée et mène à une forme d'épuisement. Alors que Gaudreau mentionne à propos de l'expérience trifluvienne qu'il leur a fallu faire disparaître tout ce qui pouvait évoquer la modernité, Bouchi parle de la fin de la postmodernité... bien des termes convenus... Les centres d'artistes en général sont sur la sellette dans ce numéro et Dominique Laquerre contextualise le cas particulier de celui de Victoriaville. Et alors qu'Yves O'Reilly affirme que «les centres de production fonctionnent bien», Roger Gaudreau nous laisse entrevoir un tout autre portrait.

Lise Gagnon aborde, à travers le travail photographique de Stephan Ballard, les rapports possibles entre les démarches artistiques et les récents développements scientifiques, notamment le phénomène du chaos. Le sujet n'est pas nouveau dans ESSE ; il a déjà été traité dans le n° 25 (automne 1994). Il ne faut cependant pas oublier que certains recherches scientifiques n'échappent pas, elles non plus, aux impératifs économiques : applications commerciales, recherches orientées vers un profit.

Encore cette année, traiter de courts métrages fut l'optique retenue par Véronique Bellemare Brière pour rendre compte du dernier Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue. Certaines disciplines ne peuvent bénéficier d'une diffusion adéquate, faute de périodiques qui s'y consacrent. Ainsi la danse — Sylvette Babin s'en charge en traitant de la chorégraphie Giselle la maudite amour sale de Rolline Laporte, reprise l'hiver dernier à Montréal, et en faisant un bilan du collectif Brouhaha Danse — et la BD — Denis Lord nous fait connaître l'œuvre (et l'expérience) de Farid Boudjellal, Algérien né en France.

Après la lecture du nouvel acte de la chronique Gossage de Paul Grégoire, peut-être demanderons-nous : «As-tu eu ta dose de poésie aujourd'hui?» Un remède à essayer. Si on avait moins perdu contact avec notre propre poésie, peut-être aurions-nous ce pays qui nous manque...

36 - Artistes émigrés à Montréal - Printemps / été - 1999
Le comité de rédaction

«Poser des gestes socialement responsables» C'est-tu possible?

On entend couramment par cette expression l'action souhaitable d'agir au moyen de gestes à sa portée, en réaction au raz-de-marée économique actuel. Mais le chemin entre l'intention et l'action n'est pas toujours évident.

Il reste que nos décisions en tant que consommateurs soucieux des impacts sociaux et environnementaux de nos choix sont aussi importants que le fait d'apposer un X sur un bulletin de vote. Ne pas s'en soucier, c'est appuyer les compagnies dont nous achetons les produits et leurs façons de procéder. Car une des principales causes des problèmes actuels vient du système d'échanges commerciaux implanté à l'échelle internationale. C'est ainsi que se remplissent les tablettes de toutes ces grandes surfaces qui prolifèrent un peu partout. D’un côté comme de l’autre — localement et dans les pays producteurs du tiers monde —, les résultats sont désastreux et n’apportent pas la croissance économique promise. En regard de ces considérations, profitons-nous véritablement, en tant que société, de l’abondance de ces produits vendus à bon prix? Sûrement pas, vu le prix à payer en termes de coûts sociaux, et les effets dévastateurs constatés ailleurs dans le monde.

D'où l'urgence de dresser une liste de gestes contestataires possibles, d'entrevoir une action concertée, qui vise à revenir à des activités à échelle humaine et respectueuses des conditions des communautés des pays producteurs. L'un des terrains où l'on peut agir : le café. Il vaut la peine de s'y intéresser, car ce produit omniprésent est le deuxième plus vendu au monde, juste après le pétrole. Il génère 25 millions d'emplois dans 70 pays, et il s'en ramasse quatre millions de tonnes, qui représentent une somme de 12 milliards de dollars par année. L'idée n'est pas d'en faire pousser dans sa cour, mais de réduire les inégalités sociales qui marquent ce secteur. Dans la chaîne habituelle de production qui part du caféier pour aboutir dans la tasse que nous buvons, le café passe par plus de dix inter-médiaires. Ceux-ci accaparent la plus grande part des profits, perpétuant l'exploitation des petits agriculteurs, version améliorée de l'exploitation coloniale instaurée au 15e siècle. Le salaire du premier producteur est de 5 à 80 ¢ le kilo, alors qu'en bout de ligne, le consommateur paie jusqu'à 24 $. Les entreprises mutinationales qui dominent le commerce du café (Philip Morris [Kraft], Nestlé, Procter & Gamble, Sara Lee) affichent des chiffres d'affaires qui dépassent le produit intérieur brut de nombreux pays producteurs de café, sans souci de la détérioration des conditions de vie des communautés prises dans une dépendance sans issue et de l'environnement de plus en plus pollué.

La solution du café dit «équitable» existe dans nombre de pays. Au Québec, elle a été mise de l'avant par Oxfam-Québec, avec l'organisme A SEED (Action pour la solidarité, l'équité, l'environnement et le développement), qui s'appovisionne auprès de Bridgehead, la succursale commerciale d'Oxfam-Canada. Cette organisation de commerce équitable fonctionne ainsi : elle achète directement des paysans producteurs, regroupés en coopératives (réunissant jusqu'à 2000 familles chacune), puis revend directement aux commerçants, et de là aux consomma-teurs, éliminant ainsi une foule d'intermédiaires. Les agriculteurs reçoivent toujours au moins 3,75 $ le kilo. De telles expériences de coopératives existent déjà, entre autres, au Mexique (État d'Oaxaca), en Amérique latine (Nicaragua, El Savador) et en Afrique (Tanzanie). Ces groupes, étant moins dépendants de pouvoirs qui échappent à leur contrôle, peuvent utiliser les revenus générés par leur travail, et gérés sur place, pour améliorer leur niveau de vie, répondre à leurs besoins fondamentaux en services de santé, éducation... services qui leur faisaient cruellement défaut. Pour le consommateur, le coût du café «équitable» est d'environ 30 $ le kilo, pour un produit présenté comme étant de même qualité que celui importé par les multinationales (on dit même que ce café peut être de meilleure qualité, car à plus petite échelle, il est possible de le cultiver de façon biologique, quoique certains commerçants avouent ne pas pouvoir certifier que le produit qu'ils vendent est bien biologique). Cependant, pour le moment, le choix restreint de sortes de café offert n'a rien pour attirer un amateur.

Revenons au coût du café équitable : voilà un point qui fait sourciller. Le nombre moindre d'intermédiaires ne devrait-il pas résulter en une baisse du coût? On peut expliquer que les frais de transformation et de manutention soient plus élevés, vu le volume moindre transigé. Mais il semble qu'Oxfam prélèverait une sorte de don indirect qui serait redistribué aux coopéra-tives (dans quelle proportion?), prélèvement dont l'organisme ne s'empresse pas de dévoiler le montant. Oxfam mène présentement une campagne de levée de fonds, avec grands panneaux couleur disséminés dans Montréal. Ça se paie...

Il ne faut cependant pas baisser les bras et dénigrer ce type de commerce. Mais la même règle s'applique ici comme ailleurs : bien s'informer, demeurer vigilant. Si le coût plus élevé du café équitable s'avère justifié, les retombées directes de ce geste en valent la peine en termes d'implication, de dévelop-pement, en comparaison avec l'aide humanitaire internationale qui ne règle souvent rien d'autre que les urgences? On parle ici d'un travail rémunéré de façon juste, non plus d'exploitation. L'envers de la médaille, c'est que ce type d'aide renforce la perception qu'on peut avoir des pays du Sud comme des pays à aider avec l'argent du Nord. Et que le rapport Nord-Sud n'est pas ainsi renversé...

Plusieurs endroits au Québec vendent ce type de café, identifiable par un logo affichant un globe terrestre entouré des mots «Produits de monde — Oxfam. Certifié commerce équitable». Pour une liste à jour des endroits où se le procurer (dans la région de Montréal, à Québec, Rimouski, Joliette, Alma, Bois-des-Filions, Val d'Or, Saint-Jérôme, Baie-Saint-Paul, Victoriaville, Shawinigan...), on contacte A SEED au (514) 398-8969 ou à aseed@cam.org. À quand ce type de café dans tous les Métro et Provigo, dans tous les Van Houtte et Second Cup? Pour plus d'informations, on peut lire le livre de Laure Waridel (photographies de Éric St-Pierre), Une cause café (Éditions Les Intouchables, 1997). Un tel contrepoids, modeste, au système économique en vigueur ne date pas d'hier. Une quarantaine d'organismes à travers le monde se sont regroupés, en 1989, au sein de la Fédération internationale du commerce alternatif. Si bien que ce type de commerce existe aussi pour le cacao, le thé, le miel, le sucre, les noix, les épices, l'artisanat... L'organisme Bridgehead dispose d'un catalogue de vente par correspon-dance de divers produits. Pour se le procurer ou connaître la liste des endroits qui vendent ces produits, on contacte Bridgehead au 1-800-565-8563 (880 rue Wellington, bureau 99, Ottawa, (Ontario) K1R 6K7). Pour des renseignements plus précis sur le fonctionnement du marché mondial de l'alimentation, et des propositions de solutions de remplacement, on consulte le livre Justice sans faim — Le guide montréalais des choix alimentaires écologiques et socialement responsables (une publication du GRIP Québec, Université de Montréal, 1994).

Sur un plan plus local, existe ce qu'on appelle l'Agriculture soutenue par la communauté (ASC) qui fonctionne selon le même principe : un lien direct, sans intermédiaire, entre des fermes biologiques locales et des consommateurs. Le consommateur devient partenaire en achetant en début de saison une part de la récolte d'une des fermes participantes et reçoit par la suite des paniers de produits frais chaque semaine, à un point de chute dans son quartier. Au Québec, le réseau de fermes coordonné par A SEED compte une trentaine de fermes. On s'informe également auprès de cet organisme.

Des petits gestes, certes, mais qui feront peut-être boule de neige. Encore faut-il répandre la nouvelle. En étant conscient que la joute se joue contre des puissances autrement mieux ferrées (et insidieuses). C'est ce qui manque toujours : les moyens pour être entendu sur la place publique. Tout comme aux dernières élections québécoises : peut-on conclure que la gauche a pu faire connaître ses constatations et propositions lucides et sensibles? Celles-ci avaient le potentiel de rejoindre nombre de gens aux prises avec des problèmes dont ils connaissent mal la source et qui, avides de changement, n'ont pas trouvé mieux que de voter pour Mario Dumont!

Le raz-de-marée de la mondialisation (phénomène qui hante cet édito tout comme les précédents) ne fait pas un détour spécial quand il arrive sur le Québec et a emporté dans sa tourmente le projet souverainiste. Comme on n'a pas perdu de temps, dès le lendemain des élections, pour noyer ce projet! Pourra-t-on jamais se remettre de cette immersion brutale? Cela donne raison à ceux qui ont toujours pensé que Lucien Bouchard n'avait jamais voulu mener à terme le projet de souveraineté. Pourra-t-on se consoler, en achetant du café «éthiquement correct», de ne pas avoir réalisé le pays dont nous rêvions? Il nous reste à continuer à nous valoriser nous-mêmes en tant que peuple, dans les moindres faits quotidiens. Si seulement nous nous assumions, la situation serait déjà réglée. Un projet que Paul Grégoire tient à cœur, lui qui signe, avec l'Acte sacré de sa chronique régulière Alzheimer social (GOSSAGE), le premier texte d'une série valorisant la langue québécoise.

Il n'y a pas que les produits de consommation qui circu-lent outre frontières. Le DOSSIER de ce numéro, signé Ève Langevin, traite de la situation des artistes ayant émigré à Montréal. Son dossier témoigne d'un esprit d'ouverture à d'autres cultures comme moyen d'enrichissement pour nous tous. Même si nous nous sommes beaucoup intéressés aux régions du Québec dans les dossiers précédents (et ce n'est pas fini), nous ne négligeons pas non plus Montréal dont une des grosses différences avec le reste du pays réside dans son caractère multiethnique. Le phénomène ne date pas d'aujourd'hui. À toutes les époques, dans tous domaines, des gens venus d'ailleurs se sont intégrés au milieu des arts et ont apporté une contribution importante. Ce qui est nouveau aujourd'hui, c'est que le mouvement a pris beaucoup plus d'ampleur et origine aussi de communautés non-occidentales. À tel point que, comme nous l'apprenait La Presse récemment, le nom de famille Nguyen a supplanté au Québec celui de Tremblay. Ève Langevin souligne les valeurs autres apportées par ces gens venus d'ailleurs, et dont nous pouvons tirer profit, car elles tranchent avec le matérialisme, l'indifférence et la passivité occidentale. Cette ouverture de leur part doit se faire toutefois en ne s'excusant pas d'exister en tant que tels, avec leur bagage culturel propre. Et ne jamais oublier que même si on parle de sociétés de plus en plus multiculturelles, il n'en reste pas moins qu'il y a une culture dominante sur la planète, l'étatsunienne, puissante, et accueillie à bras ouverts par une majorité.

Allant de pair avec ce texte, ESSE accueille le témoignage d’un Cubain résidant au Québec, Victor Mozo (POÉSIE/CUBA) qui, depuis une première lettre adressée à la revue (n° 31) en réponse au dossier sur Cuba, prend de plus en plus la parole sur la place publique, après des années de silence. Depuis quelques numéros, la situation à Cuba et ses liens avec le Québec sont devenus un des sujets récurrents de la revue.

L'ouverture aux autres, si elle est souhaitable, ne doit pas faire oublier le contexte politique particulier du Québec, où persistent des tensions linguistiques. Le sujet est abordé par le biais d'une discipline peu traitée dans la revue jusqu'à maintenant, la caricature politique ou éditoriale (CARICATURE/MONT-RÉAL). L'auteur Bernard Mulaire signe un texte assez politique merci. Il contredit l'idée sous-jacente de l'exposition du Musée McCord qui présentait comme étant du pareil au même les deux caricaturistes montréalais, le francophone Serge Chapleau et l’anglophone Aislin. Le McCord a pensé pouvoir escamoter les différences entre les deux communautés sous le couvert du rire : nous rions, donc nous sommes pareils. Prenant l'espace nécessaire, l'auteur propose un substitut de catalogue à celui que le musée n'a pas produit, et pour appuyer ses avancées sur des bases autres que émotives ou partisanes. Tout à l'opposé de cette émission humoristique diffusée récemment à la Télé d'État (!) anglaise, qui montrait un Hitler avec ceinture fléchée! (Question : quel est le sport national du Canada anglais? Dénigrer le Québec.)

La musique occupe une bonne part dans ce numéro, comme en font foi deux articles, fruits de deux nouveaux collaborateurs. Sont ainsi traités deux créneaux dans l'éventail de la musique qui se fait aujourd'hui. D'un côté, une musique majoritairement improvisée, qui laisse plus de place à l'interprète, traitée par Steve Savage qui a assisté à tous (ou presque! un exploit!) les concerts du dernier Festival international de musique actuelle de Victoriaville — FIMAV (MUSIQUE/VICTORIAVILLE). ESSE affiche ainsi son intérêt soutenu pour cet événement, car nous avons déjà couvert l'édition de 1997 (n° 33 [hiver 1998]). De l'autre côté, une musique écrite, plus directive, «vue» grâce à une exposition de partitions musicales, que commente Françoise Côté (MUSIQUE/MONTRÉAL).

Nous maintenons d'un numéro à l'autre notre intérêt pour les régions, et Victoriaville est tout particulièrement présente dans ce numéro (à lire, comme toile de fonds, le dossier «Maurice–Bois-Francs» (nos 33 et 34)). L'article de Manon Morin (ARTS VISUELS/VICTORIAVILLE) porte sur l'événement Proximités tenu en même temps que le FIMAV, et qu'avait organisé le centre d'artistes de cette ville. En région également : la rétrospective de l'artiste de Saint-Jean-Port-Joli, Michel Saulnier (ARTS VISUELS/BAIE-SAINT-PAUL), également parcourue par Manon Morin. Cette auteure ne se soucie pas de plaire à tous. Nora Ben Saâdooune, ex-rédactrice en chef de l'hebdomadaire ICI, réplique à son article, paru dans le dernier numéro, sur la situation des pigistes dans les médias dits «alternatifs».

Aujourd'hui, la critique d'art doit souvent se faire avec des gants blancs. Quelle place réserverions-nous à Claude Gauvreau, poète, dramaturge et défenseur du mouvement automatiste, qui signait à une époque des propos tels que «Ce travestissement est intolérable. On ne peut supporter avec indulgence ce massacre général de la générosité sous un visage qui fut récemment héroïque» (Le Quartier latin, 30 janvier 1948) ou «L'ère nauséeuse des usurpateurs est révolue» (La revue les Trente A, 1965). Le lire fait du bien. N'a-t-on pas souvent envie de mordre des mots, en considérant tout ce qui se passe actuellement?

35 - Le PAN : réseau international - Hiver - 1999
Le comité de rédaction

Comment ne pas parler encore des ravages de la mondialisation? Les conséquences du discours économique que prônent avec autant d’ardeur ses adeptes font en sorte que les êtres humains ne sont pas considérés comme des personnes à part entière, mais comme des ressources qui doivent être rentables : par leur travail, par leur capacité à consommer. Dans un tel contexte, si on n’est pas un consommateur solvable, on n’est rien. Ce qui enlève ainsi voix au chapitre à un nombre grandissant de personnes.

Le nombre de fusions entre grandes entreprises et d’acqui-sitions s’accroît sans cesse, entraînant des coûts qui ont atteint un total de 1 600 milliards de dollars en 1997 (source : Le monde diplomatique, juin 1998). Cette ivresse des fusions fait en sorte que non seulement on procède à des licenciements massifs, mais on élimine ce qui n’est pas suffisamment rentable. Un exemple : les fusions dans l’industrie pharmaceutique — une des plus profitables au monde — ont fait en sorte que cette industrie s’est retirée de la recherche sur le vaccin contre le paludisme, parce qu’il n’existe pas un marché suffisant pour rentabiliser les investissements. Cette maladie menace pourtant 40% % de la population mondiale, dans environ 90 pays, et plus d’un million de personnes en meurent chaque année en Afrique (9 cas sur 10). Ce nombre va en augmentant, dépassant même ce qu’il était il y a 30 ans. En 1997, le paludisme a provoqué autant de morts en un an que le sida en 15 ans. Les dépenses consacrées à la recherche sur le paludisme se sont élevées à environ 65 $ par victime alors qu’il en faut plus de 3 000 $ dans le cas du sida. L’industrie pharmaceutique dépense pourtant près du milliard de dollars en publicité et en lobbying et, en deux ans et demi, a consacré 100 milliards de dollars pour se restructurer. Voilà un exemple, là comme dans d’autres domaines, de ce qui arrive quand le secteur privé est responsable du développement du mieux-être. La même course démente aux profits touche le Québec, notamment en ce qui concerne la privatisation de l’eau potable. À Montréal, il faudra surveiller aux prochaines élections quel candidat est acoquiné avec une firme dont le dessein est de vendre notre eau (la vigilance s’impose puisqu’un élu peut toujours aussi changer d’opinion en cours de mandat...). Le résultat de cette élection sera très déterminant à cet effet.

Un espoir? Les krachs se font de plus en plus nombreux, conséquence de cette opération économique mondiale. Ont déjà été touchés le Mexique, l’Asie du Sud-Est, le Japon et la Russie. Mais ne nous faisons pas d’illusions : l’être humain a toujours eu l’art de se donner les pires solutions de rechange.

Mais pour le moment, les conséquences douloureuses des manœuvres de ces entreprises titanesques — aux chiffres d’affaires parfois supérieurs au produit national brut de nombreux pays — sont que celles-ci détiennent le véritable pouvoir de décision pendant que le pouvoir des États rapetisse à vue d’oeil, avec les effets que l’on connaît sur les acquis sociaux. En fait — réalité plus alarmante —, les dirigeants, qui publiquement se disent impuissants, sont les complices de ces entreprises qui souhaitent une réduction des dépenses publiques.

Il n'est pas croyable que les firmes multinationales jouissent d’autant de pouvoir. La conception de l’Accord multilatéral sur les investissements (AMI) que veulent conclure 29 des pays les plus riches du monde vient en fait entériner ce qui se passe déjà. Passera, passera pas? Le seul fait d’avoir conçu un tel accord et de penser pouvoir l’imposer dépasse l’entendement. L’AMI conférerait aux multinationales le même statut que les États au niveau du droit international. Selon les dispositions prévues — qui ne vont qu’à sens unique —, ces multinationales disposeront du droit de poursuivre les gouvernements, et ce aux frais des contribuables (!), si elles se sentent lésées de leur «droit» de bafouer les lois régissant les conditions de travail ou les normes environnementales. En retour, l’accord ne reconnaît pas aux gouvernements le droit de poursuivre les entreprises étrangères établies sur leur territoire si celles-ci violent les droits de leur population. Il n’est pas étonnant qu’une rencontre des représentants des pays négociants cet accord, tenue à Montréal en mai dernier, ait suscité une manifestation brassante et 99 arrestations. Le gouvernement américain, qui entérine les subventions accordées par Washington au Fonds monétaire international (FMI), assortit son accord de conditions qui ressemblent aux dispositions de l’AMI. Le FMI ne pourrait prêter aux pays que s’ils s’engagent à ne pas menacer les multi-nationales. Oui, nous sommes en état de guerre. La guerre se fait aujourd’hui à un autre niveau, et est actuellement menée et gagnée par les entreprises planétaires.

Des petits noyaux de résistance s’échinent un peu partout dans le monde. Au Québec, où la culture demeure fragile, la Coalition pour la diversité culturelle (regroupant 12 organismes) milite en faveur d’une clause d’«exception culturelle» dans le cadre des négociations de l’AMI. Dans une autre perspective, le Rassemblement pour une alternative politique (RAP), dont ESSE a déjà parlé dans ses deux derniers éditoriaux, participera à la prochaine campagne électorale en tant que mouvement, et non en tant que parti politique, tel qu’il a été décidé lors de son congrès de fondation en mai dernier — ce qui avait été le sujet de plusieurs discussions et articles avant le congrès. Un congrès spécial est prévu à l’automne pour étudier une proposition de projet de société. On peut cependant émettre des réserves face à l’avant-projet de manifeste idéal du Rassemblement, justement trop parfait pour être vrai, dans lequel on a droit à une liste de voeux pieux, justes certes, mais comme ceux que pondent tous les partis ou mouvements politiques. Mais l’action du RAP sera importante. Lors des prochaines élections au Québec, nous aurons droit à un duel Bouchard-Charest qui tous deux, pour s’attirer le monde des affaires, nous serviront une surenchère de promesses de privatisations, de déréglementation, de réduction d’impôts pour les plus riches et pour les entreprises.

Dans ce contexte politico-économique où l’on parle d’échanges à l’échelle internationale, ESSE, fidèle au domaine qui est le sien, s’est intéressée à un réseau d’échanges artistiques, le Perform-ance/ing Arts Network (PAN), objet du présent DOSSIER. Malgré son appellation anglophone, le PAN résulte pourtant de l’initiative de deux artistes français et regroupe des intervenants du Japon, de Pologne, de la Croatie, de l’Italie, de France et du Québec, auxquels se joignent à l’occasion des invités d’Angleterre, d’Allemagne et de la République Tchèque. Comme quoi la langue anglaise joue le rôle de dénominateur commun! Ce dossier n’est pas de même nature que les dossiers précédents, à base d’entrevues. Outre certaines considérations générales, il s’attarde plutôt à certaines productions plus significatives présentées lors de deux manifestations récentes du réseau, afin de donner un aperçu de la teneur des œuvres de ces événements qui se disent «alternatifs». Cela donne un dossier à deux voix : Sylvette Babin traite d’un festival tenu en France au printemps dernier et Jocelyn Fiset d’un autre tenu en Pologne à l’automne précédent. Le lecteur sera à même de déterminer en quoi les origines différentes de chaque artiste, le caractère particulier à chaque culture, influent sur le travail, les conditions et les moyens de production. Il faut dire que les artistes rassemblés lors de ces manifestations, bien aux faits des courants internationaux, partagent des affinités et des types de pratique semblables, notamment la performance.

Espérons que l’ouverture à l’autre dans sa différence finira par éliminer bien des préjugés, à tout le moins l’indifférence. Les deux articles de Johanne Chagnon, qui traitent pourtant de productions dans des disciplines différentes, convergent vers une même réalité de notre monde : l’extermination systématique de groupes indésirables. Le premier, qui analyse une choré-graphie de Guylaine Savoie, traite des Tsiganes qui perdent leur identité en perdant leur mode de vie particulier, victimes de l’ordre économique actuel parce que «non solvables». Le second article s’intéresse à un film documentaire de Danièle Lacourse et Yvan Patry sur le génocide au Rwanda en 1994. La sortie en mai dernier du disque de la musique du film, composée par René Lussier, est le prétexte pour reparler de ces faits dont on ne parlera jamais assez. Nous ne voulons pas, à ESSE, faire dans l’actualité «jetable après usage». D’ailleurs, le propos du film tourne autour du fait que l’exemple du génocide nazi n’a pas empêché que se produise un autre holocauste. Alors, parlons-en! Tout comme pour l’exemple du paludisme mentionné plus haut, ce problème touche un pays d’Afrique. C’est pourquoi la communauté internationale ne s’est pas empressée, comme lors d’autres conflits, pour empêcher que le génocide se produise, malgré qu’elle était bien informée des préparatifs. Vers quoi notre planète s’en va-t-elle? Vers un monde dans lequel on élimine les «saletés»? Et selon quels critères?

Face aux problèmes nombreux qui assaillent notre monde, certains individus essaient de contribuer par une forme d’enga-gement sur le terrain, par des actions concrètes. C’est ce que fait depuis trois ans Alain Veilleux du Cirque du monde auprès de jeunes démunis, au Chili et au Brésil, ce dont parle Denis Lord. Touchant au rôle social véritable que l’art – — dans ce cas-ci, l’art du cirque – — peut jouer quand il descend dans la rue.

Le mot «alternatif» est un mot bien galvaudé aujourd’hui. Manon Morin, à la suite de son expérience en tant que pigiste, notamment à l’hebdomadaire Ici (Montréal), dénonce le sort réservé aux journalistes dans les médias qui disent relever de cette nouvelle religion. Or, ces journaux n’ont d’alternatif que l’intention : leur mode de fonctionnement reprend les mêmes schémas d’efficacité économique propre actuellement aux consortiums économiques et traite leurs pigistes assez cavalièrement. Dans le cas d’Ici, on n’a pourtant pas affaire à un journal indépendant qui tire le diable par la queue, mais à une grosse entreprise, Québécor. Ça ne grugerait pas tellement dans leurs profits que de traiter leurs pigistes avec un minimum de respect! Mais avant que les choses changent en profondeur...

Parler du statut de l’artiste en arts visuels, c’est tenir compte inévitablement du contexte économique mondial, dans lequel, comme nous l’avons déjà mentionné, insuffisamment rentable rime avec quantité négligeable. Et les artistes, avec leur revenu annuel, entrent dans cette catégorie, ce que rappelait, entre autres, Johanne Chagnon dans le texte qu’elle livrait lors d’un débat organisé par le Regroupement des artistes en arts visuels (RAAV), et que nous publions ici. Dix ans après l’adoption de la Loi 78 qui vise à améliorer les conditions matérielles des artistes, on peut se demander si l’État a véritablement la volonté de soutenir ses artistes ou n'est pas plutôt en accord avec les visées des leviers économiques suprêmes.

L’artiste gaspésienne Adrienne Luce nous revient dans ce numéro avec un autre texte salé, en réaction à l’opposition qu’a suscitée un projet d’André Fournelle pour le site du Rocher Percé. L'auteure soulève des réflexions sur la manière d’envisager l’écologie et le tourisme, qui affrontent celle des fonctionnaires et intervenants gaspésiens, et qui élargissent le débat entourant l’intervention projetée par André Fournelle. Elle soulève aussi une question éthique : la non-reconnaissance du travail des artistes. Ce travail de défense se fait partout, difficilement, mais encore plus en territoire gaspésien où le bassin d'artistes est restreint. Espérons que la diffusion de sa prise de position donnera du poids à la défense du projet d’André Fournelle et qu'il aura la chance de prendre forme ailleurs que sur papier.

De l’Abitibi-Témiscamingue nous vient une collaboration France Lachaine-Michel Guay, sous la forme — exceptionnelle dans ESSE — d’une envolée de nature poétique à partir d’une exposition de l’artiste Carole Wagner (France Lachaine et Carole Wagner furent abordées lors de la préparation du dossier Abitibi-Témiscamingue; voir ESSE n° 27, automne 1995). Les deux auteurs participaient, avec quatre autres artistes de l’Abitibi-Témiscamingue, à une exposition à Roskilde au Danemark, en août 1998, dans le cadre du 1000e anniversaire de cette ville. Ce projet d’exposition est une des suites du Symposium en arts visuels de l’Abitibi-Témiscamingue tenu à Amos l’été dernier (et traité dans ESSE n° 33, hiver 1998).

Véronique Bellemare Brière fait connaître le travail d’Hélène M. C. Prat, composé de toutes petites pièces, en l’occurrence des «larmes». L’exposition qui en est résultée est le fruit d’un processus étalé dans le temps, qui demandait l’implication d’autres personnes en cours de route. L’auteure a vu dans cette production artistique la rencontre d’éléments opposés, «le chant des extrêmes». Quant à Manon Morin, elle s’est intéressée à une installation récente de Josée Dubeau qui elle aussi joue sur des extrêmes : la machine et l’être humain, en particulier le corps féminin.

Sylvette Babin a rencontré à Paris l’artiste français Claude Lévêque, dont nous pouvons à nouveau voir le travail à Montréal à l'automne 1998 puisqu’il est un des invités de la 1ère Biennale de Montréal organisée par le Centre international d’art contem-porain (CIAC). Cet artiste a participé entre autres à l’événement Panique au faubourg, organisé par Quartier Éphémère à Montréal (voir ESSE n° 33, hiver 1998).

L'Alzheimer social de Paul Grégoire prend cette fois-ci une tournure différente : le lecteur s'y trouve impliqué, devenant malgré lui un des personnages de l'auteur facétieux.

Terminons en rappelant, à la suite du décès de Serge Lemoyne, l'article que celui-ci avait fait paraître dans ESSE n° 11 (automne-hiver 1988) et intitulé «Qui a peur de Paul-Émile Borduas? Borduas n'ira pas à Toronto». Lemoyne y dénonçait avec force et émotion l'incapacité pour l'art québécois de percer nos frontières. Défendant du même coup son propre sort et celui de tous les artistes québécois. Fidèle à ses convictions, il souhaitait souligner en 1998, outre le 50e anniversaire du Refus global, le 30e de l'Opération Déclic qui reprenait les revendica-tions des automatistes. Pour que notre histoire ne soit jamais oubliée. Tout comme il faut que Serge Lemoyne reste toujours dans notre mémoire.

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