éditorial

93 - Esquisse - Printemps / été - 2018
Sylvette Babin
Louis-Philippe Côté, Étude pour Flux-schizo, 2005. Photo : permission de l’artiste

Brouillon, ébauche, croquis, schéma, étude ou esquisse sont autant de formes appelant l’œuvre en devenir. Ce qui les distingue importe peu dans le contexte de ce dossier, mais ce qui les rapproche nous interpelle. Ces figures multiples, que nous réunirons sous le terme d’esquisse, ont en commun une fonction préparatoire et, par conséquent, un statut d’inachèvement. Or, l’histoire de l’art contemporain nous a confirmé que les avant-gardes, en conférant au processus de création une certaine autonomie, ont marqué la fin de la suprématie de l’œuvre aboutie. Même le récent intérêt pour le reskilling (1), fondé sur la revalorisation du savoir-faire et accordant une attention particulière à l’objet, ne semble pas avoir porté ombrage aux préoccupations artistiques pour le work in progress – ou toutes pratiques informelles montrant les chemins qui les traversent.

Ainsi l’esquisse, tout en conservant son rôle de première forme, ouvre sur un large éventail de stratégies et suscite de nouvelles recherches sur la matérialité, la temporalité et la spatialité de l’œuvre. Pour ce faire, elle emprunte encore la voie traditionnelle du dessin, de la peinture et de la sculpture, mais aussi, parfois, celle des nouvelles technologies, autant qu’elle fait référence à l’ébauche d’un mouvement, à l’attitude brève ou à la fragile tentative de transmettre une pensée en mots. De l’anglais sketch nous retiendrons la dimension performative du dessin, c’est-à-dire son lien avec le théâtre et, par extension, avec la danse et la performance, de même qu’avec le récit et l’oralité qui se manifestent dans la BD et la satire. C’est donc à l’image du foisonnement des possibilités que nous avons conçu ce dossier, qui se détourne volontairement d’une approche essentiellement disciplinaire du dessin pour s’attarder plutôt à l’intention créatrice logée dans l’esquisse et aux fluctuations de ses aboutissements.

Si, par les questionnements qu’elle génère sur l’inachèvement, l’esquisse réfère souvent à sa propre existence en tant que geste, matière ou forme, elle n’est pas dépourvue pour autant d’une réflexion engagée sur le monde extérieur. C’est peut-être justement ce qui rassemble les pratiques abordées ici, aussi différentes soient-elles. Bon nombre des projets présentés, de même que les analyses qui les soutiennent, portent un regard critique sur l’art et sur le monde. Nous verrons, par exemple, comment l’inachevé peut refléter une posture idéologique discutable et parfois contraignante, mais aussi comment certains artistes l’utilisent comme pouvoir d’action pour ébranler les conventions ou se réapproprier l’Histoire. Des dessins inuits ancrés dans une longue tradition satirique ont pour leur part un rôle subversif ; ils sont étayés par des stratégies de décolonisation visant à déconstruire les stéréotypes encore trop présents dans le milieu de l’art contemporain. La notion de réparation ou de guérison est d’ailleurs soulignée à quelques reprises dans ce numéro, l’esquisse portant en elle tous les éléments propices au renouvèlement. Dans un entretien avec François Morelli, orienté sur la pédagogie de l’art et le partage du savoir, l’artiste-enseignant souligne que « [l’esquisse] ne porte pas de jugement, et ne devrait pas être alourdie par la planification ou entravée par la censure. On peut se débarrasser de l’esquisse et recommencer. Sa valeur ultime réside dans sa capacité à soulever des questions et à secouer les choses ». Ce sont justement ces secousses que nous souhaitions dévoiler ou même provoquer en proposant ce dossier, partant de l’hypothèse que l’esquisse puisse aussi être un appel à l’action. Pour cette raison, le mouvement, la performance et la danse sont également pensés comme un prolongement de l’esquisse et mis en avant dans plusieurs textes.

Nous pourrions finalement voir l’esquisse comme une promesse – celle d’une œuvre à venir, certes, mais surtout la promesse d’un dialogue entre l’idée et sa concrétisation, entre l’ébauche et cette œuvre éventuelle et, ultimement, entre l’art et ceux et celles qui l’accueillent.

(1) Voir à ce sujet le numéro 74 de esse, Savoir-faire/Reskilling, hiver 2012.

Légende photo : Louis-Philippe Côté, Étude pour Flux-schizo, 2005. Photo : permission de l’artiste

92 - Démocratie - Hiver - 2018
Sylvette Babin
Lygia Pape, Divisor, 1968, performance, Para Site, Hong Kong, 2013. Photo : permission de Para Site, Hong Kong

Ou peut-être le capitalisme, jumeau hétérozygote de la démocratie moderne et toujours des deux le plus robuste et malin, a-t-il réduit la démocratie à une marque, cette dernière version du fétichisme de la marchandise, qui coupe totalement l’image du produit à vendre de son contenu réel.
— Wendy Brown

L’idée de la démocratie est rassurante. Elle évoque un sentiment de justice et contribue à l’impression que le citoyen est partie prenante du pouvoir, que sa voix est entendue, que ses droits et libertés sont représentés. L’actualité nous démontre pourtant que loin d’appartenir au peuple, le pouvoir se trouve plutôt entre les mains d’une poignée de dirigeants et de propriétaires d’entreprise. Dans l’ouvrage collectif Démocratie dans quel état ?, publié en 2008, Wendy Brown rappelait que « s’il y a longtemps que la puissance des grands groupes érode espoirs et pratiques de pouvoir populaire, ce processus a désormais atteint un niveau sans précédent (1) ». Huit ans plus tard, l’élection présidentielle étatsunienne et les méthodes du nouveau gouvernement ont encore amplifié cette réalité.

Face aux grands bouleversements de la démocratie, l’art peut-il encore jouer un rôle critique ? Formuler la question nous oblige à considérer l’éventualité d’une réponse négative, ou du moins à réfléchir sur la validité des tentatives artistiques de faire obstacle à l’effritement des valeurs démocratiques. Car si le capitalisme a « réduit la démocratie à une marque », il est fort possible que la culture, également soumise à la logique marchande, en subisse les revers. En ouverture de ce dossier, Marc James Léger s’interroge à savoir si l’art ne serait pas devenu un aspect de la gouvernance néolibérale, ou si la résistance esthétique au capitalisme ne se serait pas tout simplement éteinte. Konstantinos Koutras avance pour sa part que l’art critique repose sur des motivations pédagogiques incompatibles avec la démocratie, puisque la pédagogie, malgré des objectifs d’égalité sociale, reproduit le rapport hiérarchique de la relation maitre-élève. Bien que ces affirmations laissent poindre un certain scepticisme quant au pouvoir de l’art de susciter des changements de société, notre intention n’est pas d’invalider son potentiel critique ou subversif. Au contraire, en réunissant des prises de position multiples, ouvertes et possiblement divergentes, ce dossier répond à l’urgence de mieux comprendre la place de l’art dans le contexte politique actuel pour, éventuellement, cultiver le désir de participer à une démocratie nouvelle.

Une telle réflexion ne pourrait se faire sans remettre en question l’hégémonie néolibérale reproduite par les institutions politiques et culturelles ni, par extension, prendre conscience des diverses formes de discrimination systémique. C’est ce que propose Justine Kohleal en abordant le phénomène de la spatialité (blanche), à savoir l’existence d’un centre invisible qui contribue, malgré les tentatives d’inclusion des personnes racisées, à servir les valeurs de la blanchité. Cette réflexion se poursuit hors dossier, dans un compte rendu du film Ouvrir la voix d’Amandine Gay.

La prise de parole est certainement un élément central du fonctionnement d’une démocratie, et cela parfois au détriment de l’écoute. Déplorant l’absence d’éthique dialogique chez les politiciens, Anik Fournier analyse l’interdépendance de la parole et de l’écoute en prenant appui sur des œuvres et des artistes qui placent l’écoute active au centre de leurs préoccupations. Dans le même ordre d’idées, l’analyse critique par Didier Morelli de la reperformance de l’œuvre Divisor, créée en 1968 par Lygia Pape dans le contexte de la dictature militaire au Brésil, explore la collectivité et la marche comme « kinesthésie de la protestation ». La reprise de cette marche sur Madison Avenue, à New York, dans un trajet encadré, supervisé et commandité par le Business Improvement District pose évidemment la question de la récupération des œuvres politiques au profit du spectacle. L’idée du rassemblement inhérente à cette action, ce « mouvement collectif chorégraphié » laissant entrevoir d’éventuels soulèvements, persiste néanmoins. Nous y voyons d’ailleurs un lien avec le concept de l’essaim qu’explore Georges Didi-Huberman en conclusion du dossier : « Modèle d’intelligence collective, sans hiérarchisation, les essaims offrent donc aussi un modèle pour les soulèvements et, plus encore, pour toute idée de guérilla urbaine. » Certes, l’auteur nous rappelle ensuite que ce modèle est probablement un leurre, que l’essaim en tant que formation (au sens militaire du terme) a même été repris comme stratégie par les grandes industries contemporaines et qu’il s’applique difficilement à la notion de communauté. Toutefois, nous pourrions décider de croire que tous concepts et toutes métaphores appartiennent à ceux et celles qui les manipulent et que finalement, la vigueur de nos rassemblements, de nos soulèvements, de notre démocratie, tient surtout à notre volonté d’agir. Après tout, pour reprendre les mots de Didi-Huberman : « la vie est à nous si l’on parvient à constituer ou, plutôt, à “auto-instituer” le nous en tant que tel : c’est-à-dire une relation entre sujets fondée sur un avec librement décidé ».

Note
(1) Wendy Brown, Nous sommes tous démocrates à présent, dans Giorgio Agamben et coll., Démocratie dans quel état ?, Écosociété, 2009, p. 43.

Légende photo :
Lygia Pape, Divisor, 1968, performance, Para Site, Hong Kong, 2013. Photo : permission de Para Site, Hong Kong

91 - LGBT+ - Automne - 2017
Sylvette Babin
Brandon Brookbank & Kyle Alden Martens, Peel, 2015. Photo : permission des artistes

Dans la foulée du numéro précédent, qui portait sur les féminismes, nous poursuivons la réflexion sur la question des genres et des sexualités en nous attardant aux pratiques et aux théories qui cherchent à transcender la pensée binaire de la société patriarcale hétéronormative et cisnormative.

Dans ce contexte, nous nous penchons cette fois sur les pratiques issues des communautés LGBTQQIP2SAA, sigle qui désigne les personnes qui s’identifient et se célèbrent comme lesbiennes, gai.e.s, bisexuel.le.s, transgenres, queers, questioning (incertain.e.s), intersexué.e.s, pansexuel.le.s, two-spirits (bispirituel.le.s ou niizh manidoowag) ou asexuel.le.s, en nous plaçant de toute évidence dans la position du dernier A : celle des allié.e.s. Notez qu’en choisissant le sigle LGBT+, nous ne cherchions pas uniquement à simplifier l’écriture, mais aussi à nous ouvrir à une pluralité d’identités, souhaitant par ailleurs contribuer, à notre mesure, à la reconnaissance sociale et artistique des personnes qui font partie de ces groupes.

Or, pour reconnaitre la diversité au sein d’une société, il faut d’abord accepter de la voir et de l’entendre. Il faut aussi admettre l’existence de la discrimination, qui engendre toujours autant de violence physique et psychologique envers les personnes marginalisées. Dans le présent numéro, plusieurs auteur.e.s se sont intéressé.e.s à différentes formes de stigmatisation et d’exclusion sociale et, pour en faire état, certain.e.s ont fait appel aux notions de visibilité et d’invisibilité. Il convient dès lors de préciser les nuances sémantiques qu’ils et elles apportent à ces termes. Si la visibilité est souvent présumée intrinsèque à la présence et à la représentation de soi dans l’espace social (être vu et entendu), elle est également liée au jugement et à la stigmatisation qui découlent du regard porté sur l’« autre ». En contrepartie, l’invisibilité fait à la fois référence aux personnes marginalisées – souvent privées du pouvoir d’être vu et entendu – et à la « normalité », laquelle permet de passer inaperçu. Andrea Williamson aborde la question sous cet angle en affirmant au sujet « de l’“invisibilité” (de l’insaisissabilité, de la fugacité) qu’elle offre la possibilité d’échapper à l’invisibilité sociale – au racisme, au sexisme et à diverses formes d’exclusion fondées sur les classifications ». Clinton Glenn soulève pour sa part une épineuse question : « à quel moment la recherche de visibilité devient-elle politiquement puissante et quand risque-t-elle de mener à la violence ? » Il cite également l’auteure féministe Peggy Phelan, qui affirme que « la volonté d’accorder davantage de visibilité aux personnes politiquement sous-représentées, si elle n’est pas accompagnée d’un examen attentif visant à cerner qui doit affirmer son pouvoir, de quelle façon et devant qui, ne peut donner que de faibles résultats ». Bien qu’elles mettent en évidence la complexité des enjeux sociaux et politiques en matière de droits LGBT+, ces analyses ne devraient pas être interprétées comme une recommandation à ne pas s’insurger contre les différentes formes d’oppression de la société hétéro-normative. D’ailleurs, il n’y a certainement pas, dans ce dossier, de prescriptions quant au meilleur modèle à suivre pour tendre vers une société plus ouverte. Les auteur.e.s publié.e.s font état de situations existantes et les pratiques mises de l’avant semblent toutes motivées par une volonté de changement. Ainsi, la plupart des œuvres proposées témoignent d’une position revendicatrice et activiste, sous des formes allant des plus subtiles – par exemple en traitant de sujets universels tels la douleur et le deuil ou en privilégiant l’abstraction et la non--représentation – à d’autres faisant ouvertement appel à la résistance ou à la propagande d’agitation (l’agit-prop). Affirmer que l’art LGBT+ est un art engagé correspondrait à opérer une nouvelle forme de catégorisation. Cela étant dit, la revendication d’un espace queer est peut-être, somme toute, le lien qui rassemble le mieux les différences de chacun.e.s.

Légende photo :
Brandon Brookbank & Kyle Alden Martens, Peel, 2015. Photo : permission des artistes

90 - Féminismes - Printemps / été - 2017
Sylvette Babin
Joscelyn Gardner, Accubah, 2007. Photo : Normon Colton, permission de l'artiste

Joscelyn Gardner, Accubah, 2007. Photo : Normon Colton, permission de l'artiste

Plus d’un siècle s’est écoulé depuis les premières actions féministes et pourtant les débats sur la question de l’égalité homme-femme sont loin d’être épuisés. Il existe toujours, sous de multiples formes, de l’iniquité, de l’oppression ou de l’exclusion qui nous poussent à renouveler les réflexions autour du féminisme. On ne peut plus, aujourd’hui, concevoir un universalisme féminin regroupant les femmes dans une seule et même catégorie. L’approche intersectionnelle, lancée dans les années 1960, a mis au jour les nombreux aspects de la stigmatisation (raciale, sexuelle, économique) subie par différents groupes de femmes et nous incite à tenir compte de la multiplicité des expériences possibles. Il est donc maintenant plus adéquat de parler des féminismes.

Observer les féminismes dans l’art nous conduit aussi à tenir compte des actions menées dans la société, en l’occurrence dans les sphères politique et médiatique. En ouverture de ce dossier, l’analyse par Jennifer Griffiths de la nudité dans les manifestations féministes montre, d’une part, comment la réification du corps des femmes dans la culture visuelle le dépouille de sa fonction activiste et fait état, d’autre part, de l’appropriation du corps féminin par les luttes de pouvoir politique et culturel. L’exemple des Femen est prégnant, si l’on en juge par la spectacularisation médiatique d’images qui nous détournent parfois des enjeux initiaux. Le port du voile est un autre exemple notoire qui incite à se pencher sur les effets des récents débats à son sujet, dans la société, mais également au sein des groupes féministes. Valerie Behiery rappelle que « [l]es prises de position féministes qui nient toute agentivité aux femmes visiblement musulmanes reproduisent par inadvertance les discours dominants sur le voile ancrés dans le colonialisme ».

Le milieu de l’art ne fait pas exception et comporte son lot de situations préoccupantes. Nonobstant la présence majoritaire de femmes dans les études et la pratique des arts, elle reste minoritaire dans les institutions. La place accordée aux femmes artistes dans les grandes expositions est souvent l’effet de mesures de discrimination positive (expositions thématiques de femmes, quotas de représentativité, etc.). Ce numéro, signé uniquement par des femmes, pourrait d’ailleurs sembler adopter cette position ; le fait est que peu d’hommes ont manifesté un intérêt à y collaborer. Les préoccupations féministes seraient-elles encore considérées comme « une affaire de femmes » ? La sexospécificité n’est d’ailleurs pas absente de la scène artistique où l’on remarque certaines conventions tacites. On constate notamment que le développement des pratiques commissariales, qui a donné une voix aux commissaires travaillant initialement dans l’ombre, a peut-être aussi contribué à exacerber le caractère secondaire des rôles généralement occupés par des femmes. Nanne Buurman souligne à cet égard que « [l]’imposition de modèles masculinisés de l’art de relation a entrainé une forme d’héroïsation des commissaires d’exposition […] tandis que le déplacement du travail féminin de reproduction, d’entretien et de soins dans la sphère publique aboutit plus souvent à la précarité et à un maigre salaire qu’à l’apologie de réalisations exceptionnelles ». Prendre conscience de telles situations et les reconnaitre comme des faits seront certainement les premières étapes d’un changement de paradigme. Du reste, le sous-financement du secteur culturel, qui est l’un des obstacles majeurs au changement en ce qui concerne la précarité économique, ne serait-il pas justement une autre forme de stigmatisation des femmes par les pouvoirs politiques ?

Les questions liées aux féminismes dans le champ de l’art sont nombreuses. L’espace de cette tribune étant limité, nous avons décidé de l’élargir sur le web afin de faire entendre davantage de voix. Ainsi, nous avons proposé à des personnalités réputées pour leur apport au féminisme d’exprimer brièvement leur vision en répondant à la question : « Quel est selon vous l’enjeu féministe le plus important auquel le milieu des arts doit faire face aujourd’hui ? » Leurs réflexions sont publiées sur notre site web, au esse.ca/fr/parolesdefeministes.

L’ensemble du dossier et des portfolios propose une sélection de pratiques féminines et féministes, militantes ou non, issues d’approches et de communautés diverses. Dans ce contexte, la (re)présentation du corps est indéniable. Mais en contrepoids à la réification mentionnée précédemment, les artistes que nous présentons font appel au corps comme moyen d’émancipation ou d’affirmation identitaire propre à chacune. Selon Thérèse St-Gelais, « c’est parce que le corps relève à la fois du public et du privé qu’il peut s’avérer, parfois malgré lui, porteur de revendications ». Ces revendications, prises de position ou affirmations prennent autant de formes que le permet la diversité des artistes : subversion, soulèvement protestataire, remise en question des archétypes de genre et d’hétéronormativité, approche féministe postcoloniale, résurgence des pratiques ancestrales, représentation de soi, utilisation consciente et assumée de la séduction sont autant de manières de dire, encore, la nécessité des féminismes.

89 - Bibliothèque - Hiver - 2017
Sylvette Babin
Blinken OSA Archivum, Concrete Exhibition, 2008, détail. Photo : © Marta Rácz

Blinken OSA Archivum, Concrete Exhibition, 2008, détail. Photo : © Marta Rácz

La démocratisation des bibliothèques, amorcée au siècle des Lumières, a connu son essor au 20e siècle avec la création des bibliothèques publiques. Loin de ces établissements implicitement réservés à une élite bourgeoise ou intellectuelle, elles sont devenues des lieux de convergence de publics de plus en plus diversifiés. Or, depuis une vingtaine d’années, le déploiement du numérique donnant accès, sur Internet, à une multitude d’ouvrages et de documents d’archives nous a obligés à repenser de nouveau le rôle de l’espace physique des bibliothèques. Peut-on encore considérer ces institutions comme les principaux lieux de dépôt et de préservation de la mémoire écrite ? Conscientes de la nécessité de s’adapter rapidement à ce changement de paradigme, la plupart des bibliothèques publiques ont mis un soin particulier à développer des tiers-lieux (1) servant à bonifier l’expérience des usagers (les fab labs, ou ateliers de fabrication numérique, en sont un bel exemple). En parallèle, les citoyens ont eux-mêmes contribué à différentes formes de démocratisation du savoir par la circulation des livres, en démarrant de nombreux projets de bibliothèques participatives et de bibliothèques éphémères axés sur la notion d’échange et de partage (2). C’est donc dans un univers foisonnant d’interaction que s’inscrivent les interventions artistiques autour du thème de la bibliothèque.

Si, à l’origine de ce dossier, se trouvait une invitation à se pencher tant sur l’idée de la bibliothèque que sur les nouvelles formes d’archives numériques et les mégadonnées (big data), il se trouve que plusieurs auteurs et artistes ont plutôt été interpelés par la bibliothèque « traditionnelle » et les collections de livres qu’elle conserve. Il ne s’agit toutefois pas d’approches nostalgiques qui viseraient simplement à déplorer la disparition du livre imprimé, mais plutôt d’un désir de s’interroger, entre autres, sur le potentiel fédérateur de la bibliothèque, perçue comme agent de médiation, espace social ou encore lieu de performance. Le livre lui-même est considéré autant pour son pouvoir relationnel que pour son rôle dans la transmission des connaissances. Nombre d’artistes répertoriés dans ce numéro ont d’ailleurs adopté la posture du bibliothécaire ou de l’archiviste en produisant des œuvres ou en élaborant des systèmes de classification qui suscitent des réflexions sur la valeur accordée aux livres et les conséquences de certains choix sur ce que deviendra le savoir officiel. On se rappellera que le contenu d’une bibliothèque repose sur une collection formée à partir de sélections et de rejets. À mesure que de nouveaux ouvrages sont produits apparait l’obligation de se départir d’une quantité d’autres plus anciens ou « moins pertinents », avec pour effet d’influencer la construction de la mémoire culturelle. Ainsi, tel que l’indiquent Zsófia Bene et Olindo Caso, « l’étendue et les mécanismes de la mission et de la programmation d’une bibliothèque ne peuvent être dissociés du contexte idéologique qui prévaut ». Les livres délaissés, oubliés ou jetés, mais également ceux qui, au contraire, ont résisté au passage du temps en continuant d’alimenter l’imaginaire collectif, sont donc autant de motivations qui sous-tendent les pratiques dont il est question dans ces pages..

Dans l’ensemble des textes et des portfolios proposés, le livre, l’archive et la collection (de mots, de textes… et parfois même d’eau !) sont à l’honneur. Les pratiques infiltrantes, les bibliothèques personnelles, les œuvres livresques ou les projets mis de l’avant invitent à la lecture et à la redécouverte d’ouvrages oubliés sur les rayons des bibliothèques. « La mort de la lecture est une crainte qui nous habite aussi insidieusement que la mort du livre », souligne Paulina Mickiewicz. De ce fait, réinventer la bibliothèque actuelle et future permet pour un temps de redonner sa place à la lecture.

(1) « Le troisième lieu, notion forgée au début des années 1980 par Ray Oldenburg, professeur émérite de sociologie urbaine à l’université de Pensacola en Floride, se distingue du premier lieu, sphère du foyer, et du deuxième lieu, domaine du travail. Il s’entend comme volet complémentaire, dédié à la vie sociale de la communauté, et se rapporte à des espaces où les individus peuvent se rencontrer, se réunir et échanger de façon informelle. » Mathilde Servet, « Les bibliothèques troisième lieu : Une nouvelle génération d’établissements culturels », Bulletin des bibliothèques de France, no 4 (juillet 2010), p. 57-63.

(2) Pensons par exemple à la People’s Library du mouvement Occupy Wall Street et à BiblioDebout du mouvement Nuit Debout.

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