Re pour « réplique »

Sylvette Babin
Re pour « réplique »

Ce dossier sur le thème de la reconstitution a d’abord pris forme à travers le souhait de poser un regard critique sur la tendance – non pas nouvelle, mais néanmoins très actuelle – à reconstituer des expositions cultes ou à rejouer des événements historiques, d’une part, et à « reproduire » des performances ayant marqué l’histoire de l’art, d’autre part. Si dans le domaine des arts les œuvres de reconstitution sont souvent motivées par la réactualisation ou la relecture critique d’un événement social ou politique, celles qui sont liées à la reprise d’expositions ou à la remise en scène de performances (pour lesquelles le terme anglais re-enactment est souvent employé) semblent plutôt orientées vers la mise en valeur de l’œuvre d’un artiste ou d’un moment important de l’histoire de l’art, vers l’hommage, en quelque sorte. Deux directions assez distinctes se sont alors dessinées dans l’élaboration de ce numéro.

Les cas les plus éloquents de reprises de performances historiques sont certainement les célèbres re-enactments de Marina Abramović. Bien que souvent motivée par le désir d’entretenir la mémoire d’œuvres mythiques, la pratique du re-enactment provoque de nombreuses interrogations qui concernent autant la répétition, la représentation et la spectacularisation qui en résultent – spécificités théâtrales initialement remises en question par les performeurs –, que l’inévitable décontextualisation des œuvres et leur réinterprétation par un autre artiste. Ce dernier aspect relance par la même occasion le débat sur la signature et la propriété d’auteur, car, comme le souligne à ce propos Amelia Jones, « [e]n reproduisant une œuvre, l’artiste table sur un nom qui le précède pour faire avancer sa propre pratique ». Ces re-enactments mèneront d’ailleurs vers la marchandisation, réelle ou symbolique, des traces des « nouvelles » performances, une situation amplifiée lorsque les archives d’origine (parfois absentes ou de qualité médiocre) sont occultées par la documentation léchée des œuvres reconstituées.

L’analyse critique proposée par Amelia Jones en ouverture de ce dossier, qui permet de mieux comprendre les enjeux et les leurres de la reconstitution, nous est apparue suffisamment éclairante pour en faire le seul texte traitant du re-enactment de la performance. Nous avons donc priorisé dans ce numéro les essais relatifs aux reconstitutions artistiques qui revisitent différents moments de l’histoire, en l’occurrence politique, militaire ou judiciaire. Nous proposons notamment une mise au point sur la terminologie employée pour distinguer les différentes manifestations de la reconstitution et les nombreuses formes de reprises dans lesquelles la portée critique habituellement inhérente à la reconstitution tend parfois à se perdre. Se référant aux propos du philosophe R. G. Collingwood, Jacinto Lageira nous rappelle que le re-enactment invite à « repenser les idées et les conceptions du passé, et, surtout, [à] en faire une lecture critique, [à] émettre des jugements de valeur et [à] apporter les preuves historiques de ce que l’on avance ». Ainsi, précise-t-il en citant Collingwood, « l’objet à découvrir n’est pas le pur événement, mais la pensée qui s’y trouve exprimée ». Or, c’est bien cette orientation que les auteurs publiés dans ces pages ont choisi de mettre de l’avant, en sélectionnant des œuvres de reconstitution qui portent pour la plupart (1) un regard critique, voir satirique, sur les événements reconstitués. Les documents d’archives servant de source aux reconstitutions, et dont les contenus sont souvent eux-mêmes biaisés par des choix subjectifs ou par les limites de la documentation, sont alors revisités tantôt pour en questionner l’exactitude et leur restituer une certaine véridicité, tantôt pour en déjouer les approches propagandistes, ou encore pour leur conférer un sens nouveau. Il en résulte des œuvres de fiction qui, bien que tributaires des événements d’origine, acquièrent sans contredit leur propre identité. Il devient alors intéressant d’observer le thème de la reconstitution sous l’angle de la réplique (2), terme qui, en prenant aussi bien le sens de la reproduction que celui de la réponse ou de la riposte (à ce qui nous semble discutable dans l’événement source), recoupe implicitement les multiples positionnements des artistes et des auteurs publiés dans ce numéro.

NOTES

(1) L’exception se situe dans la mention des re-enactements de performances, de même que dans les reconstitutions d’œuvres artistiques, par exemple dans le travail de Adad Hannah dans ce dossier.

(2) Elitza Dulguerova, « L’expérience et son double, Notes sur la reconstruction d’expositions et la photographie », Intermédialité, no 15, printemps 2010, p. 53-71 : www.erudit.org/revue/im/2010/v/n15/044674ar.html [consulté le 30 juin 2013].

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