La ronde des éditoriaux ou se garder connecté avec la réalité

Le comité de rédaction

LA RONDE DES ÉDITORIAUX ou se garder connecté avec la réalité

Revient le temps d’écrire un éditorial, de se pencher sur le marasme épouvantable dans lequel baigne le monde actuel, d’identifier une situation qui nous touche plus particulièrement à ce moment précis, d’en dénoncer le caractère injuste… Puis revient encore le temps d’écrire un autre éditorial en s’attardant cette fois-là à un autre problème… Traiter de l’indécente attitude des privilégiés de cette planète face aux démunis? Ou, plus près de nous, de l’incompréhension (ou du mépris) des dirigeants politiques face à la situation économique précaire que connaît une grande part de la population? Du déraillage incontrôlé dans lequel se complaisent présentement les anglophones au pays?

La tête peut commencer à nous tourner… Quel conflit choisir parmi l’éventail possible? Et quand on sait à quel point on ne peut se dire informés par la seule lecture ou écoute des médias… Servons-nous plutôt de notre tribune comme périodique culturel pour nous garder connectés sur cette réalité trop souvent méconnue, qui vit et se débat à côté du système en place, de «ce bord-là des choses», expression empruntée à Victor-Lévy Beaulieu.

Un exemple parmi tant d’autres et qui concerne les personnes assistées sociales, qui sont tout de même au-delà de 800 000 au Québec — phénomène collectif qui nous concerne tous: diverses mesures récentes ne font qu’appauvrir davantage les prestataires, dont une coupure de 30 $ par mois à partir du 1er avril dernier, pour les prestataires aptes «participants» — ce qui n’est rien non plus pour les inciter à développer leur employabilité. Les décideurs ont vraiment perdu le sens des réalités pour ne pas se rendre compte que 30 $ ne représentent pas le même montant pour tout le monde: ce n’est rien dans un portefeuille bien garni; c’est tout autre chose dans celui d’un soutien de famille déjà sous le seuil de la pauvreté.

Si, en tant que société, il nous faut tous faire des efforts pour pallier une mauvaise gestion antérieure, qu’on ait la décence, quand on coupe 30 $ à des individus déjà dépourvus, d’en couper au moins autant aux salaires des députés, d’en retrancher au moins autant dans les frais administratifs nécessaires pour gérer ces coupures, d’aller en chercher au moins autant en revisant les évasions fiscales permises, etc.

On pourrait mentionner aussi, parmi tant d’autre abus, l’abolition du barème pour les personnes aptes, ce qui représente une ponction de 10 % dans le revenu des assistés sociaux, et la nouvelle loi sur l’assurance-médicament, qui laisse aux personnes assistées sociales le soin de payer le premier 100 $ et 25 % des 800 $ suivants. Quel sera le coût social futur de telles mesures? Et que dire des coupures dans les services de garderie et de garde en milieu scolaire? Coupures annoncées par une ministre, elle-même mère de quatre enfants qui n’a sûrement jamais dû avoir recours à ces services!

Pourtant, si on considère un tant soit peu les ressources du Québec dans son ensemble, on s’aperçoit qu’il suffirait d’un léger déplacement, qui ne ferait pas souffrir les mieux nantis, pour que tous bénéficient d’un niveau de vie d’une décence minimum et que nul n’ait à passer des nuits blanches à angoisser sur son avenir. Est-ce trop demander? C’est à croire qu’on est toujours à une époque où le roi et sa cour vivaient grassement alors que le reste des gens crevaient de faim. Certes, ce n’est pas aussi tranché aujourd’hui, mais il n’en reste pas moins qu’une classe sociale, une «élite», liée au pouvoir politique et financier, se tient les coudes pour protéger et même augmenter ses privilèges et profits, au détriment d’une grosse part de la population qu’on accule à des situations économiques de plus en plus intenables. «On aurait tout pour être heureux», pour reprendre une petite phrase à l’allure cucu.

Profitons également de notre tribune pour souligner des initiatives d’individus qui n’en cherchent aucune gloire. Comme celle de Robert Bouvier, musicien, qui, devant l’état des berges du Canal Lachine, a décidé de ramasser une partie des cochonneries qui y traînent en quantité. Ce geste permet, entre autres, aux employés des compagnies environnantes de disposer d’un lieu agréable pour y passer leur heure de dîner. (Malgré toute notre bonne volonté, nous ne pouvons éviter «l’humain dans toute sa grandeur»: comme Robert n’a pas les moyens de se payer suffisamment de sacs verts pour l’ampleur de la tâche, il a fait appel à ces compagnies environnantes pour en défrayer une partie. Refus. Et pourtant, dix sacs verts, même au prix réguliers, ne reviennent qu’à 2,49 $. Bel exemple de «partage»!)

Profitons-en également pour signaler une production artistique qui fait place à certaines questions d’intérêt social: qu’est-ce qu’on fait? où est-on rendu? au niveau des relations homme-femme, au niveau du Québec, au niveau mondial… Tel fut le cas du spectacle qu’a écrit, et joué en mai dernier à la petite salle de l’Espace La Veillée, Nathalie Derome, avec la complicité de Drae Rival (batterie, guitare, chant, répliques…). Dans Des mots, d’la dynamite-théâtre en fore de femme, Nathalie Derome, comme dans ses autres spectacles, se permet une très grande liberté. Ce qui n’est as très fréquent; son audace stimulante est donc bienvenue. Le public embarque avec Nathalie et chante son refrain: "Des mots, d’la dynamite/ Des pétards wow wow/ Des pétards wow wow/ Des saint-simonaques / De jériboire."

Pendant ce temps, et avec comme fond les mêmes considérations…, un nouveau ESSE paraît…

En ce qui concerne notre intérêt pour les régions du Québec- notre projet à longue haleine du moment-, nous en présentons deux volets dans ce numéro. Tout d’abord, le troisième DOSSIER de sa série «La visite s’en vient», sur la région de Lanaudière. Pour ce dossier, Pauline Morier s’est concentrée sur le domaine des arts visuels et a rencontré des membres des deux regroupements d’artistes situés à Joliette. Comme lors des dossiers précédents sur d’autres régions du Québec, la réalisation de la page couverture a été confiée à une artiste de la région, cette fois-ci de Lanaudière: Suzanne Joly.

Le portrait culturel de l’ensemble du Québec que nous sommes en train de tracer, peu à peu, rejoint les réflexions énoncées plus haut. Les individus font preuve d’initiative et de détermination pour assurer le développement culturel de leur territoire, avec le plus souvent des moyens réduits; les décideurs, eux, bien assis dans leurs bureaux, ne saisissant souvent pas à quel point le contexte est déterminant, leur rendent la vie dure en appliquant des mesures (et des coupures) déconnectées. C’est une histoire à suivre: le prochain dossier de cette série portera sur la région du Bas-Saint-Laurent.

Nous espérons, de nos visites en région, susciter des échos, des textes. Nous avons de quoi nous réjouir. Le deuxième volet de la «section-régions» de ce numéro comporte en effet un texte d’opinion très percutant, un «texte-nécessité» d’Adrienne Luce, artiste en art actuel que les lecteurs et lectrices de notre dossier précédent sur la Gaspésie ont déjà rencontrée. Le texte d’Adrienne s’ajoute à ce qui a déjà été dit dans le dossier sur la Gaspésie — rien n’est exhaustif - et permet de mieux apprécier des réalités difficiles à cerner pour qui ne les a pas vécues «sur le terrain». Il reflète évidemment l’opinion d’une seule personne, mais une opinion bien formulée, qui se tient, et qui de plus — on le comprendra à la lecture — ne dispose d’aucun lieu pour s’exprimer. Il propose des réflexions d’intérêt qui débordent de la Gaspésie et contribuent au débat actuel au Québec sur l’ouverture et l’identité, la régionalisation telle que prônée jusqu’à maintenant, en y apportant une optique différente, justement à cause de son point d’origine. Nous pouvons ainsi continuer, avec ce deuxième texte que ESSE fait paraître sur la Gaspésie, à renouer avec cette partie de nous-même, cette partie du Québec trop souvent méconnue. Le texte d’Adrienne est l’occasion de découvrir non seulement une pensée, mais aussi une écriture qui se déploie comme une vague — un raz-de marée plutôt! -, toute en images puisées à la «maritimité». Pour Adrienne, dotée d’une expérience concrète d’aide-pêcheur, l’expression "prendre la mer" n’est pas seulement une figure de style!

Puisque nous nous intéressons aux régions et puisque nous parlons d’écart entre les classes sociales et de désinformatisation émanant des médias, profitons-en pour replacer certaines sonnées. En mai dernier a eu lieu ce qu’on a appelé la «guerre du crabe», menée à partir du Nouveau-Brunswick mais affectant la Gaspésie — conflit peu, et mal, médiatisé (à Montréal à tout le moins). Il faut préciser que cette guerre s’inscrit dans le contexte d’une mauvaise gestion fédérale, une gestion bureaucratique de la pêche: on a laissé piller la mer jusqu’à épuisement, jusqu’au moratoire sur la morue en 1993. Cette année, le ministère fédéral Pêches et Océans, principal responsable du marasme actuel, décide de redistribuer les quotas de crabe pour permettre à tous les pêcheurs d’avoir droit à l’assurance-chômage, accordant ainsi aux pêcheurs côtiers (homardiers et morutiers) une part attribuée auparavant aux crabiers. Dans cette «guerre», on retrouvait d’un côté des bien nantis, crabiers millionnaires, dont les chefs sont au Nouveau-Brunswick, et de l’autre, des moins bien nantis, c’est-à-dire les travailleurs des usines de crabes (propriétés de ces crabiers) et les hommes de pont de ces mêmes crabiers, ainsi que les pêcheurs côtiers, notamment les homardiers. Ici aussi, il y a eu désinformation, les homardiers étant indistinctement présentés comme étant tous prospères, alors que ceux de la Gaspésie — sauf quelques-uns — ne le sont pas. Les biens nantis, dont les avocats n’ont pas réussi à protéger leurs quotas, ont alors dit à leurs travailleurs, menacés de perdre des revenus : «Allez récupérer votre part du contingent chez les pêcheurs côtiers», c’est-à-dire chez d’autres moins nantis. C’est ainsi que deux groupes de moins nantis se sont battus entre eux, pendant que des bien nantis les regardaient faire à l’abri, sans jamais penser partager un peu de leurs profits. Pendant ce temps, ça brassait, et assez violemment, sur les quais en Gaspésie, où les pêcheurs côtiers sont en minorité. Cette situation, même si "locale", se répète à divers niveaux; elle est typique du climat actuel dans le monde du travail où il y a beaucoup d’insécurité, et où les solutions avancées défavorisent souvent les plus démunis.

Notre chronique ACTION POLITIQUE de ce numéro s’adresse à d’autres «déconnectés de la réalité» : le Conseil de liaison des Forces canadiennes qui invitait récemment notre "entreprise" à engager parmi son personnel (!) un ou des membre de la Force de réserve (!!).

On pensait bien que la saga entourant le Regroupement des artistes en arts visuels (RAAV) était terminée. ESSE y a déjà consacré un dossier (no 22) et un feuilleton qui s’est étalé sur les sept numéros suivants. On avait toutes les raisons de la croire : l’AADRAV, «ennemie» du RAAV, étant morte, et ses membres, issus du Regroupement des centres d’Artistes autogérés, ayant intégré les rangs du RAAV et s’en trouvant satisfaits. Mais c’était sans compter le désir de survie des «moribonds»! À lire dans le COUP DE GRIFFE de Jocelyn Fiset. Ce qui est dommage cependant, c’est que cette saga occulte les actions menées par le RAAV…

Dans un autre ordre d’idées, et sur un ton quelque peu différent des Alzheimer social déjà parus dans la chronique GOSSAGE, le personnage de Djo, créé par Paul Grégoire, se fait plus songeur, philosophe même… à sa manière bien sûr…

Ce numéro contient aussi un autre épisode de la BD, Le chien de Sagrès, de Luis Neves et Denis Lord. Ce dernier signe également une suite québécoise, et aussi juteuse, à son article sur l’auteur hollandais Willem (ESSE no 28). Il traite de Henriette Valium, ce Québécois qui persiste comme bédéiste depuis une quinzaine d’années, et dont vient de paraître un album qui regroupe sa production de 1990 à 1995, sous le titre de Primitive Crétin, chez Fantagraphics Books à Seattle. Le milieu de la bande dessinée québécoise a toujours été vivant, contre vents et marées, grâce aux individus qui continuent à en faire et à en publier. Récemment, quelques faits témoignent de cette effervescence : l’événement de bédé alternative Komikaze, réunissant une soixantaine de créateurs québécois et tenu pendant trois jours fin mai-début juin dernier à Montréal, et qui a fait l’objet de la page couverture (couleurs!) du journal Voir (Montréal), et de l’article qui va de pair; la réapparition de Yves Millet, des ex-Éditions du Phylactère, qui reprend du service et, nouvelle stratégie, ouvre la boutique FichTre!, rue Bienville à Montréal, consacrée aux bandes dessinées québécoises et européennes en plus de recommencer le travail d’édition avec Zone convective qui a déjà publié plusieurs titres, entre autres, Le midi de la nuit de Luis Neves (la suite des aventures de son héros Quinquim).

Dans la chronique MONTRÉALITÉS, le texte de Sandrine Martinet donne l’occasion de prendre connaissance de la production de plusieurs artistes montréalais, la plupart encore rattachés à l’UQAM. Et de constater quels sont les thèmes qui intéressent ces artistes, ainsi que les formes de pratique qu’ils privilégient.

Enfin le DOCUMENT de Johanne Chagnon sur la destruction dans la performance québécoise se termine avec ce numéro-ci. Mais ce filon sur l’histoire de l’art contemporain au Québec n’est pas épuisé pour autant. Nous avons bien l’intention de continuer à réserver une section de ESSE à notre histoire de l’art récent, souvent si près de nous qu’on en oublie la trajectoire. Le paradoxe de l’oubli instantané.

À ESSE, «on se souvient».

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