Disparition

Sylvette Babin
David K. Ross, Martha Fleming/Lyne Lapointe: 50,400 seconds, 2008. Photo : David K. Ross

Nulle intention dans ce dossier portant sur la disparition d’annoncer la mort de l’art maintes fois prédite depuis quelques décennies. Tout au plus confirmons-nous, encore une fois, la tendance récurrente à délaisser l’objet d’art au profit du dispositif, de la rencontre ou de l’expérience artistique, une attitude qui a certainement marqué nos dernières thématiques (Déchets et Fragile), et dont nous aurions pu, avec celle-ci, faire une trilogie. Oserions-nous alors proclamer la disparition de l’objet ou plus précisément la fin du régime de l’objet d’art ? C’est notamment sur cette question que certains auteurs se sont penchés, réfléchissant sur le désir de nombreux artistes de « ne pas produire d’objet tangible tout en existant dans le système » (Desmet). C’est peut-être d’ailleurs le constat premier que nous pourrions faire ici : avec ou sans objet, visibles ou invisibles prônant l’éphémère, les artistes soi-disant sans œuvre persistent à s’insérer dans le système, à laisser une trace, une image, une histoire. Les pages qui suivent ne sont d’ailleurs pas dépourvues d’œuvres : pour la plupart, des photographies numériques de très hautes définitions. S’il n’y a pas toujours présence « d’objets » (dans de nombreux cas, nous sommes bel et bien devant des pièces vides), ce n’en est pas moins la preuve qu’il y a eu gestes d’art. Ces traces, dont les artistes ou les galeristes prennent grand soin, font maintenant office, personne n’en doute, d’œuvres d’art qui, une fois l’expérience dissipée, seront exposées dans différents lieux de monstration. Processus inévitable de préservation de la mémoire, l’intangible se matérialise inexorablement dans l’archive. Ainsi l’objet d’art résiste à sa disparition.

Le thème de la disparition n’a pas seulement été exploré en termes d’absence d’œuvres ou d’objets, mais aussi dans son rapport à l’immatérialité, à l’impalpable et à l’évanescent. Dispositifs œuvrant sur la perception, œuvres effacées aux regards, fictions poétiques sur la décomposition de la matière ou sur la mort sont des propositions qui, dans ce numéro, font plutôt référence à la disparition du sujet. D’ailleurs, en marge de ce dossier, nous retrouvons dans une approche plus politique et d’autant plus troublante un essai sur la disparition du citoyen au sein des régimes totalitaires (Vera). Ici toutefois, aucune trace n’a été laissée.

La participation active du public fait aussi partie des éléments récurrents dans ce dossier. Pour que les œuvres « disparues » reprennent leur statut d’œuvres et se retrouvent en ces pages, il a certainement fallu un travail de « reconstitution », qui dans plusieurs cas a été laissé aux soins de ceux qui ont prit part à l’expérience. Que ce soit en parcourant une œuvre pour la rendre effective (Schneider), en la cherchant (Fridfinnsson), en la mémorisant (Pope) ou en l’inventant littéralement (Tiravanija), le spectateur est devenu celui par qui l’œuvre a pu exister. Cette affirmation duchampienne, qui ne semble pas prête à disparaître dans l’art du 21e siècle, confirme peut-être que si l’artiste tend à faire disparaître l’œuvre d’art, il n’en remet pas moins à autrui le mandat de la faire réapparaître.

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