Dans le domaine de l'immatériel

Johanne Chagnon

Première immatérialité, immense et criminelle : les grandes entreprises de la planète ne réalisent plus leurs profits par la production de biens matériels – qui ne représentent qu’un faible pourcentage de leur chiffre d’affaires –, mais avec la spéculation.

Dans le domaine de l’immatériel, le monde actuel détient la palme. Une palme qui n’apporte cependant aucune fierté.

Théâtre d’illusions.
Spectacle sur lequel on veut attirer l’attention des spectateurs pendant qu’en coulisses se joue le véritable jeu.

Le présent dossier qui se penche sur les pratiques artistiques «sans objet» est, plus qu’on ne pense, relié au monde actuel, car celui-ci est lui-même un trésor d’immatérialité. Et je ne pense pas seulement à la toile d’araignée que tissent toutes les ondes qui nous transpercent à notre insu (cellulaires, satellites...) et nous bousillent le cerveau à petit feu.
Première immatérialité, immense et criminelle : les grandes entreprises de la planète ne réalisent plus leurs profits par la production de biens matériels – qui ne représentent qu’un faible pourcentage de leur chiffre d’affaires –, mais avec la spéculation. Des milliards de dollards changent de main chaque jour tout en engendrant des profits énormes. Phénomène plutôt inconcevable pour le commun des mortels! Ces valeurs financières ne sous-tendent plus des actifs réels, mais, volatiles, invérifiables; elles sont souvent négociées et converties avant même d’avoir existé.
Cette logique économique appelle la suppression du travail tel qu’on le connaît. En découle un leurre magistral : l’emploi – un concept maintenant denué de substance. La matière humaine, en termes de force de travail, est de moins en moins nécessaire au groupe restreint qui contrôle l’économie (et exerce le véritable pouvoir). Le concept de l’exploitation de l’homme par l’homme est dépassé : il n’est même plus besoin d’exploitation pour s’enrichir. La minorité nantie de pouvoirs économiques continue à promettre faussement le retour d’une situation favorable au plein-emploi parce que les individus représentent une clientèle électorale et consommatrice à préserver. Mais, dans le fond, pourquoi se soucierait-elle de populations qui veulent encore travailler de leurs mains et – agacement suprême – qui ont des réclamations quant à leurs familles, leur logement, leur santé, leurs droits...!? On occulte les véritables phénomènes tout en ayant le front d’entretenir chez les sans-travail un sentiment de honte essentiel au maintien de cette situation. Tenus responsables de ce dont ils sont victimes, ces marginalisés développent le sentiment d’être indignes, qui mène à toutes les soumissions.
Quelle ingéniosité, d’un machiavélisme incroyable, que l’exploitation de cette résignation! L’intelligence humaine ne connaît pas de limites quand elle est axée sur un seul but. Malheureusement, c’est le but ici qui pose problème : l’enrichissement excessif réservé à quelques individus.
Pour atteindre un tel objectif s’est développée cette autre immatérialité : nous vivons de plus en plus dans un monde sans responsables repérables. Les forces véritables qui contrôlent le monde sont des puissances distantes et compliquées, retranchées dans des zones d’immatérialité quasi ésotériques pour négocier leurs transactions clandestines. Quelle meilleure protection : insaisissables, de plus en plus impalpables, quasi hors d’atteinte!

Les vrais acteurs ont déserté la scène, à l’insu des spectateurs. Et ceux-ci demeurent assis aux mêmes bancs, dans les vestiges d’une société où leurs rôles ont été abolis.

Autre immatérialité déterminante : à partir du milieu des années 1980, plusieurs entreprises se sont orientées vers un «nouveau genre» où la production de marchandises ne représente qu’une part secondaire de leurs activités. Pensons aux Nike, Tommy Hilfiger, etc., qui ne vendent pas tant des produits qu’une expérience ou un mode de vie. Leur activité principale est devenue la mise en marché d’une identité dans des sièges sociaux nets et propres – pas question de se salir les mains! –, alors que les produits vendus sont fabriqués dans des zones franches aux conditions aberrantes. Le phénomène des fusions est, dans cette optique, une illusion : les entreprises fusionnées sont, en fait, en plein rétrécissement. «Leur taille apparente n’est que la façon la plus efficace d’atteindre leur but véritable : se débarrasser de l’univers des objets.» (Naomi Klein, No logo. La tyrannie des marques, Leméac/Actes Sud, 2001)

Le phénomène est confirmé par le fait qu’aujourd’hui, une importante valeur financière est assignée à une chose jusqu’alors abstraite et non quantifiable : la marque. Les mots tels Calvin Klein, Reebok, Benetton... ajoutent de la valeur à une entreprise, au-delà de ses actifs et de ses ventes annuelles. On a maintenant affaire à «une nouvelle génération de sociétés qui se considèrent comme des “courtiers en signification” plutôt que comme des “producteurs de produits”. [...] Le branding [...] relève de la transcendance commerciale.» (Naomi Klein) Un stade plus avancé a été atteint avec l’avénement de géants commerciaux sur Internet, tels Amazon.com. Finie même l’obligation d’entretenir des magasins!

Pourtant, le spectacle continue. Pendant qu’une vitre immatérielle se dresse entre scène et salle, intraversable.

Un autre mythe à déboulonner est celui de la «nouvelle économie», l’économie axée sur la production de biens immatériels. «Ce terme définit aux États-Unis la croissance tirée par les nouvelles technologies, et se caractérise par une absence d’inflation, le plein-emploi et une conquête du monde», écrit, le plus sérieusement du monde, le site français www.nouvelle-economie.net. (Quand on sait déjà que le plein-emploi est une supercherie!)
Ce secteur de l’économie a un certain impact, mais de l’ordre seulement d’environ 10 %. La productivité états-unienne – barème pour évaluer le taux de croissance – était plus forte dans les années 1960. C’est donc rien pour affirmer que nous sommes au bord de l’âge d’or! Ni pour proclamer que ces nouvelles structures économiques vont éliminer les disparités : comme si tout problème allait disparaître le jour où tous les Africains seront branchés à un ordinateur (entendre : pourront consommer les produits fabriqués par les pays riches). L’internaute moyen est encore un blanc anglophone – une élite planétaire minoritaire.
L’envers de la médaille apparaît de plus en plus : pendant qu’une élite jouit de bonnes conditions de travail, les autres se tapent des semaines de 60 heures et plus. Avec l’ordinateur, cet outil merveilleux et portatif qui ne s’éteint jamais, il n’y a pas de raison de ne pas travailler partout, de jour comme de nuit. Toujours, de petites lumières veillent, tels des yeux sans paupières! Il existe beaucoup de sous-traitance, de petites compagnies opérant dans des conditions précaires, du travail non payé ou payé par des actions de compagnies qui ont fait faillite. Des sites tels netslave.com regorgent d’histoires d’horreur sur le travail dans la «nouvelle économie» – échanges de trucs et d’information... On est loin du miracle annoncé!
De plus, le branchement à Internet connaît un plafonnement, le commerce électronique bat de l’aile. Le courriel ne remplace pas un vaccin contre le paludisme. Un satellite ne comble pas les besoins en eau potable ou en éducation.

Des médias présents à la représentation se sont emparés de ce mythe, friands d’expressions.com et de succès financiers rapides.

«Petite» immatérialité parmi tant d’autres : le bouclier antimissile états-unien ou programme de défense du territoire des États-Unis contre les missiles balistiques, projet qui serait opérationnel à la fin de 2005 – ce bouclier, difficile à concevoir, s’arrêtera-t-il net à la frontière canadienne et mexicaine, tranché au couteau(-missile)?
George Bush a indiqué que l’intérêt des États-Unis passe avant toute considération internationale. En est un exemple son rejet de l’accord de Kyoto qui prônait des contrôles beaucoup plus sévères contre les gaz à effet de serre. Peu importe si la présentation états-unienne de la menace n’est pas conforme à la réalité, la réalisation du bouclier antimissile ira de l’avant, malgré les perturbations stratégiques négatives qu’une telle décision pourrait entraîner. Car le programme de défense anti-missile représente un investissement de l’ordre de 60 milliards de dollars sur 15 ans. Et toutes les grandes entreprises de l’industrie de défense états-unienne – notamment les Boeing, Lockheed Martin, Northrop Grumman et Raytheon – vont être assurées de financements très importants.
Les États-Unis ne veulent compter que sur eux-mêmes pour assurer leur sécurité. Ils portent un attachement très vif à la protection et à l’intégrité de leur territoire, érigé au rang de sanctuaire. D’où la construction d’un dôme en accord avec l’arrogance démesurée des gardiens de ce sanctuaire. Pendant que ce pays s’enferme de plus en plus dans sa propre bulle, négligeant ses propres problèmes internes, il est en train de se construire une belle serre chaude qui va fermenter, risquant éventuellement d’imploser.

Vivons-nous dans un monde virtuel, aux prises avec des problèmes fictifs? Non. Au contraire. Il n’existe pas d’immatérialité sans matérialité, comme le soulignent les textes du dossier de ce numéro. Nous vivons dans un monde bien réel, avec des individus en chair et en os, qui connaissent des angoisses réelles. Un trop grand nombre d’humains n’a pas de quoi se nourrir suffisamment.
Dans un tel contexte, il importe de réfléchir à savoir comment les artistes, qui se servent de pratiques sans-objet-matériel-au-bout-du-processus, participent ou non à ce phénomène d’immatérialité du monde actuel.

À quand un nouveau scénario qui serait écrit par tous? Et qui refuserait l’illusion?

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