Le pouvoir du commissaire

Sylvette Babin

Le pouvoir du commissaire

La présence du commissaire en amont d’une exposition est maintenant convenue dans le monde de l’art. Néanmoins le foisonnement des réflexions, colloques ou débats autour de cette discipline montre une évidente effervescence pour les enjeux des pratiques commissariales (1). Parfois critiqué sans recul, parfois démesurément à l’avant-plan, le commissaire d’exposition persiste et signe sous de nombreuses figures : commissaire de formation ou travailleur culturel adoptant occasionnellement ce rôle, commissaire indépendant ou commissaire lié à une institution, commissaire-auteur ou artiste-commissaire, la fonction semble s’adapter sur mesure à tous les formats d’expositions et de manifestations artistiques, et bien sûr aux différents modèles institutionnels. Après une quarantaine d’années ponctuées par le passage de quelques commissaires-vedettes, où en est la pratique commissariale ? Il nous a semblé pertinent d’analyser quelques-unes de ses plus récentes occurrences, tantôt dans une perspective historique, tantôt en regard des préoccupations artistiques actuelles.

Une précision terminologique s’impose avant la lecture des textes de ce dossier. Si en anglais le terme curator (du latin curare : prendre soin) désigne indistinctement les conservateurs de musées ou de collections et les concepteurs d’expositions, en français les termes diffèrent. Alors qu’en France on emploiera, sous l’influence de l’anglais, « curateur » ou « curatrice » (et parfois « curator ») pour nommer le concepteur d’expositions, au Québec, on favorisa plutôt le terme « commissaire ». Dans d’autres contextes, préférant éviter les anglicismes, esse aurait priorisé l’emploi de ce terme dans l’ensemble des textes publiés en langue française. Toutefois, dans ce numéro particulier, nous avons choisi de respecter les formulations adoptées par chacun des auteurs, qui ont pris le parti d’utiliser l’une ou l’autre selon les contextes.

Ce dossier n’a pas l’objectif d’offrir un panorama détaillé des différentes expositions des commissaires ni de tracer le portrait des figures les plus en vogue. Nous présentons plutôt des réflexions d’auteurs proposant une lecture à la fois critique et analytique, et des textes de commissaires traitant plus intimement de leurs approches et réalisations. Les essais proposés soulèvent bien sûr des questions sur les stratégies adoptées par les commissaires ou les institutions, et ne sont pas sans critiquer au passage certaines manifestations considérées moins « honorables ». En contrepartie, tous reconnaissent l’importance du travail de ces « fourmis » qui œuvrent au développement d’une réflexion sur l’exposition des œuvres d’artistes. Somme toute, il y aurait de bons et de mauvais commissariats ? Tout est question de perspective. Rappelons néanmoins que l’une des critiques les plus tenaces adressées à certains commissaires est de se substituer aux artistes et d’utiliser les œuvres à leur profit (2). L’histoire se répète à un point tel que depuis les années 1970, « l’argumentation n’a pas pris une ride », souligne Jean-Philippe Uzel.

Que ce soit en réponse à cette situation, ou simplement dans la logique du décloisonnement des disciplines, on a vu au fil des ans se multiplier les différentes figures du commissaire, incluant les artistes qui agissent à l’occasion sous ce titre. Cela démontre certainement qu’ils sont tout à fait aptes à réfléchir sur la mise en scène des pratiques artistiques autres que la leur, mais le statut d’artiste ne les libère pas pour autant des obligations conceptuelles liées au mandat du commissaire, ni des impératifs économiques et organisationnels des établissements ou événements qui les accueillent. Cela vaut pour tous les historiens, critiques d’art ou travailleurs culturels qui endossent, occasionnellement ou de façon régulière, le rôle de concepteur d’exposition. Quant à ces institutions qui les invitent, auraient-elles un rôle à jouer dans l’orientation de certaines tendances commissariales ? Plusieurs aspects de la fonction et des défis du commissaire sont explorés dans ce dossier, que ce soit par leur présence et leur rôle dans ces institutions et leur coexistence avec les conservateurs, ou par les différentes stratégies qu’ils emploient et qui conduisent parfois à certaines dérives. Les critiques à leur égard sont observées de plus près, permettant une meilleure compréhension du système dans lequel ils gravitent. Quelques dispositifs d’exposition sont également examinés, notamment à travers le commissariat d’œuvres éphémères.

La documentation visuelle d’un dossier thématique repose généralement sur les œuvres des artistes analysées dans les essais. Dans ce cas-ci, le sujet et les propos nous amènent surtout à montrer « des œuvres de commissaires », soit des dispositifs d’exposition et des commissaires à l’œuvre. La section Portfolio a également été revisitée. Puisque l’ajout d’œuvres d’artistes liées à la thématique était dénué de sens, nous avons plutôt proposé à une jeune commissaire québécoise de concevoir un portfolio sur mesure pour le dossier. Allant au-delà d’un simple choix d’œuvres, Marie-Eve Beaupré s’est inspirée librement des textes de nos auteurs comme prémisse à une réflexion sur le geste du commissaire, y prélevant des extraits qu’elle commente. Il est donc possible de faire un aller-retour entre les essais des auteurs et les commentaires de Beaupré en se reportant à la pagination accolée aux prélèvements (en rouge).

En mettant ainsi le commissaire à l’avant-plan du dossier et du portfolio, avons-nous, nous aussi, utilisé les œuvres au profit de notre propos ? Conscients de cet enjeu, nous avons osé pousser un peu plus loin encore le questionnement sur le pouvoir du commissaire – et en l’occurrence de l’éditeur, puisque nous agissons en quelque sorte à titre de commissaires de ce dossier – en offrant à nos graphistes du studio Feed la possibilité de fragmenter, superposer ou intervenir sur les images et les textes pour faire éclater la mise en page à un point qui pourrait sembler irrévérencieux à certains. Une fois n’est pas coutume.

Notes
(1) Pensons par exemple à deux récents colloques au Canada : L’exposition mise en œuvre au Musée d’art contemporain de Montréal, en mars 2011, et Are Curators Unprofessional? au Banff International Curatorial Institute (BICI) d’Alberta en novembre 2010.
(2) Il serait pertinent de diriger le lecteur vers le numéro 57 de esse, dossier Signatures (printemps-été 2006), où les textes d’Anne-Marie Ninacs et de Jérôme Glicenstein portaient spécifiquement sur la signature du commissaire. À cet effet, nous avons décidé de rediffuser ces deux textes sur notre site web, en complément à ce dossier.

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