Combattez la peur

Sylvette Babin

Combattez la peur
Par Sylvette Babin

Jamais la peur n’aura été aussi fascinante à étudier que dans nos sociétés contemporaines. Phénomène naturel provoqué par l’instinct de survie, la peur, qui se manifestait initialement face à l’inconnu ou à un danger imminent, s’est considérablement transformée avec la civilisation. De toutes nouvelles peurs sont aussi apparues : angoisses existentielles et phobies modernes, peur de l’autre et de la différence, psychoses et paranoïas, autant d’inquiétudes ou de terreurs plus ou moins fondées mais néanmoins plus dévastatrices que le réflexe de protection ancestral. La peur est devenue aujourd’hui un outil de manipulation ou de propagande et un excellent moyen de contrôle des sociétés. En exploitant les peurs sociales que sont, par exemple, la xénophobie ou la peur du terrorisme, les instances de pouvoir ont entre les mains tous les prétextes nécessaires pour mettre en pratique des stratégies défensives, ou offensives, servant des intérêts souvent plus économiques que citoyens. Au nom de la sécurité publique, des sommes considérables sont investies dans l’armement et dans le déploiement des forces « préventives ». À ce sujet, au cours de la dernière année, les Forces armées canadiennes ont développé une importante et coûteuse campagne de recrutement. Dans des publicités télévisées et diffusées sur Internet, on peut lire : « Combattez la peur, combattez avec les Forces armées canadiennes. » Coup de maître publicitaire, le slogan est efficace et adaptable à toutes situations. Nul besoin de questionner la pertinence et les fondements d’un conflit armé, l’« ennemi » à combattre, la peur, est en chacun de nous. Qui pourrait en contester l’existence ? Qui pourrait mettre en doute la participation de l’armée dans tel ou tel conflit puisque c’est maintenant à la peur qu’elle s’attaque – peur que tous et chacun souhaitent vaincre, n’est-ce pas ?

Fort heureusement d’autres individus, moins férus d’armes et de combat, ont trouvé de superbes antidotes à la peur. Il y a l’art par exemple, et à travers lui la poésie et l’humour. On le constate notamment dans l’œuvre Fear de Nedko Solakov, présentée cette année à la Documenta de Kassel. Il s’agit d’une série de 99 dessins représentant diverses peurs ressenties ou observées par l’artiste, et dont les légendes qui les accompagnent sont à la fois drôles et empreintes d’un cynisme et d’une lucidité cinglante. On retrouve aussi cet humour mordant dans l’anagramme Run from fear, fun from rear, une inscription au néon de Bruce Nauman, exposée récemment au Musée d’art contemporain de Montréal. Si le sens de l’œuvre s’ouvre à de multiples lectures, suggérer le plaisir plutôt que la fuite semble pour ma part une intéressante solution pour apprivoiser la peur, et un soupçon d’irrévérence m’inciterait à proposer ce nouveau slogan aux Forces armées.

Le thème de la peur a soulevé beaucoup d’intérêt de la part des auteurs, c’est pourquoi nous avons décidé d’en faire le sujet de deux numéros consécutifs. Ce premier dossier propose notamment un regard sur le phénomène des théories du complot, sur la peur de l’autre – ou sur la peur de ne pas être reconnu par celui-ci – ainsi que des analyses d’œuvres, d’actions ou de lieux traitant de la peur et de la terreur. Par ailleurs, ce 61e numéro de esse inaugure notre passage au bilinguisme. Après 23 années de publications, notre présence de plus en plus importante sur la scène internationale nous incite à faire une place au lectorat anglophone, à qui nous souhaitons la bienvenue.

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