L’autre peur

Sylvette Babin

L’autre peur
Sylvette Babin

Il faut que la peur soit grande pour susciter autant de réflexions chez les auteurs et les artistes. Aussi la publication d’un second dossier sur le sujet nous permet de parcourir un peu plus le vaste territoire des inquiétudes humaines. Conçus comme un diptyque, les deux numéros se répondent graphiquement (déjà par le jeu de traduction en page couverture) et se complètent par leur contenu traitant de la peur sous ses différentes manifestations sociales et affectives, le tout par le biais d’un large éventail de disciplines artistiques. Ainsi, en plus du cinéma et la vidéo (que l’on associe plus spontanément au thème), la peinture, l’installation, la performance et l’art web ont été abordés dans ces dossiers.

De toutes ces peurs qui nous accablent – outre celle, ultime, de la mort –, la peur de l’autre semble la plus fréquente. Du moins est-elle la plus préoccupante, si l’on en juge par la multiplicité des conflits qu’elle génère. C’est une peur insidieuse, souvent basée sur l’ignorance, qui s’infiltre là où l’individu se sent le plus vulnérable – dans son identité culturelle par exemple – et qui se justifie socialement dans la reconnaissance collective d’une « menace ». De plus en plus, la peur de l’autre est une peur acceptée et même entretenue comme une attitude normale face à l’altérité. Dans un tel contexte, il n’est pas étonnant de constater que la peur de l’autre est évoquée dans la plupart des textes de ce numéro. On y traite notamment de l’étrangeté comme moyen artistique de susciter le malaise (Albano), de l’évolution de la peur dans différents climats politiques et économiques, ainsi que des attitudes adoptées par le citoyen ou par l’artiste, pour y répondre (Llevat Soy, Krpic), de la manipulation des informations pouvant créer des situations de panique et du rôle que jouent les médias dans la fabrication de la peur (Paris, Cramerotti). À ce sujet, la notion de « propagande créative » suggère que les campagnes de peur ne sont pas l’apanage des médias ou des structures de pouvoir, mais s’avèrent aussi des moyens de persuasion employés par des organismes engagés dans de « nobles » causes.

La peur n’est pas que politique, nous dit André-Louis Paré, elle est aussi une affection liée à notre être en commun. Ainsi, la peur de la mort, la peur du quotidien, la difficulté de vivre en société, la crainte de la différence ou du rejet de sa singularité sont quelques-uns des affects explorés par les artistes en ces pages. Par ailleurs, si la plupart des textes déplorent, en quelque sorte, les nombreuses attitudes de méfiance envers l’autre, Alberto Aceti exprime, quant à lui, non sans humour, sa crainte que les fondamentalismes religieux ne deviennent une entrave à la liberté d’expression. Une position qui pourrait certainement réactiver le débat sur la tolérance, mais qui nous rappelle aussi que l’ouverture à l’autre n’est pas qu’une belle théorie. L’exemple quasi cliché des accommodements raisonnables au Québec démontre bien que le nécessaire travail de reconnaissance et de respect des différences demande avant tout une capacité de se reconnaître soi-même pour se défaire enfin de la peur de perdre sa propre identité. À travers ces diverses réflexions, retenons finalement l’importance de la rencontre et de la présence pour contrer la culture de la peur. Car si l’être ensemble fait opposition à l’isolement et à la formation des opinions par le biais unique des médias par exemple, c’est aussi cet être ensemble qui permet l’apprentissage de l’autre.

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