Dossier | L’être désirant et désiré : Le croisement de la nourriture et de la beauté dans l’art contemporain

L’être désirant et désiré : Le croisement de la nourriture et de la beauté dans l’art contemporain
Par Lisa Paul Streitfeld

Désirer ou être désiré? Dans la culture américaine du prêt-à-manger, nous sommes devenus dépendants de la destination tout en étant résolus à esquiver le périple. D’une part, nous avons perdu le contact avec notre capacité «nourricière», alors que les aliments sont de plus en plus transformés. D’autre part, l’esthétique hautement travaillée du mouvement de l’alimentation biologique vient divertir en nous servant une série de déesses médiatiques de la gastronomie et en proposant un renouveau populaire de la photographie de nature morte.

Le rapport de la nourriture avec notre notion de la beauté est l’un des aspects les plus controversés de la culture contemporaine. Le centre COPIA (The American Center for Wine, Food and the Arts), situé à Napa, en Californie, utilise l’art pour étudier et célébrer la culture de table collective. Dans une entrevue téléphonique, Peggy Loar, directrice du centre, décrit la façon dont le concept de la fertilité stimule la démarche de l’image renouvelée du centre. Six ans auparavant, elle est arrivée au centre avec l’idée de concevoir un nouveau logo provenant de la plus vieille sculpture connue – la Vénus de Willendorf. «Tout le monde parlait de fertilité», se rappelle-t-elle. Le logo a pris la forme d’une femme agenouillée beaucoup plus mince, modelée sur Copia, déesse romaine de l’abondance, qui plante une vigne. La naissance de cette image iconique a conduit à l’adoption, l’an dernier, d’un nouveau nom pour le centre : COPIA.

COPIA a présenté, au début de 2003, l’exposition Sweet Tooth de la commissaire Sarah Tanguy. Le succès de cette exposition a permis à Tanguy d’être approchée par le Katonah Museum of Art (KMA), qui cherchait un commissaire dans le cadre d’une exposition sur la nourriture. L’exposition de Tanguy, Food Matters : Explorations in Contemporary Art, s’est ouverte en août 2003. Par ce passage de COPIA, au nord de la Californie – lieu d’origine du mouvement d’alimentation biologique –, au milieu de l’art représenté par KMA, situé à 40 minutes à peine de New York, la nourriture s’inscrit dans une nouvelle dialectique résultant de son croisement avec la beauté dans l’art contemporain.

De la nourriture
Dans le cadre de l’exposition Food Matters, Tanguy a présenté 22 œuvres d’art portant sur le concept de la nourriture à toutes les étapes : de la préparation à l’absorption, en passant par sa présentation en Amérique. Par inadvertance, l’exposition était encadrée par deux installations conçues par des femmes artistes qui montraient des représentations diamétralement opposées du féminin. Ces œuvres utilisaient le sujet de la nourriture pour étudier les notions de beauté.

Au «début» de l’exposition se trouvait l’œuvre de Bonnie Lee Holland, Potato Stone Song, une représentation organique évolutive de la forme féminine en tant qu’esprit contenu dans la matière. La clé de voûte de cette installation multimédia est une sculpture adhésive entrelacée ayant la forme tourbillonnante d’un cyclone dont l’espace rituel organique est constitué d’un montage de pommes de terre et de pierres dans la terre. Le message est relaté par l’ombre sur le mur, qui représente un esprit traversant le tissu de la forme féminine «débordante».

À l’entrée de la dernière salle, l’œuvre de Sandy Skoglund, Cocktail Party, présente un tableau synthétique qui reflète le rôle des aliments transformés dans l’homogénéisation de la vie américaine. Cette épreuve couleur offre une vue directe d’une installation éphémère d’un salon et de ses habitants dont les murs, le plancher et les meubles sont enrobés de Cheez Doodles.

À l’extrémité de cette dernière salle se trouve l’œuvre de Maureen Connor, Narrow Escape, une installation vidéo «absurde» dans une armoire viennoise de style néorococo à trois portes. Le spectateur est invité dans un environnement formel qui présente l’état critique de la beauté au sein du patriarcat comme la lutte pour pénétrer dans des espaces trop petits. D’élégantes jeunes femmes dans des robes très moulantes se faufilent par des portes étroites pour rivaliser dans un jeu de chaises musicales ridiculement trop effilées, présentées comme une installation sculpturale, et qui s’écroulent sous le poids des corps. À la fin, les femmes, toutes perdantes, capitulent en masse devant les pâtisseries délicieuses qui les ont appâtées depuis le début.

Pour lier les deux pôles, l’artiste chinoise Ming Fay insiste sur l’association symbolique de la nourriture dans la vie quotidienne. Son jardin luxuriant de délices sensuels Herbal Glyphs nous met au défi d’affronter notre rapport avec la nature pendant que nous absorbons inconsciemment la mythologie qui entoure son fruit visuellement délectable. Dans cette installation sculpturale, l’abondance des cerises surdimensionnées reflète ouvertement notre désir sexuel enfoui.

Une nouvelle dialectique de la beauté
L’artiste d’avant-garde de la deuxième vague féministe, Hanna Wilke, rompt avec les notions classiques de la beauté par son utilisation de la nourriture : elle moule son corps dans le chocolat pour des performances et utilise de la gomme à mâcher pour fabriquer des œuvres d’art. Parmi les découvertes plus récentes qui renforcent ce comportement transgressif, mentionnons l’œuvre de Maureen Connor, Taste Two (1992), un pèse-personne modifié par l’insertion d’un moniteur où apparaît une femme qui se gave et se purge lorsque la vidéocassette est en marche avant, et qui vomit la nourriture sur la table lorsqu’elle est en marche arrière. La même année, Janine Antoni s’est fait connaître grâce à Gnaw, une sculpture minimaliste en chocolat transformée par l’appétit féminin qui conteste la tradition de l’expressionnisme abstrait.

L’acte de planter figurant dans le logo de COPIA représente la mise en terre et la fertilité, ainsi que le cycle naturel de renaissance qui suit la mort et la décomposition. Connor évoque ce cycle dans Narrow Escape, son théâtre néoféministe de l’absurde, en dévoilant les archétypes à la base des comportements humains. Les femmes échappent à l’emprisonnement patriarcal par l’affaissement des images classiques avec l’écroulement des chaises. Si le rituel de se gaver suivi de l’abstinence est l’acte «bachique» de la Renaissance, le travail antérieur de Connor servait de présage. En effet, on pourrait placer l’œuvre néoféministe de 1996, Narrow Escape, aux côtés de la vidéo classique (1975) de Martha Rosler Semiotics of the Kitchen où une épouse «hachait» son chemin vers la folie.

Les rites anciens qui imitent le cycle éternel de la nature permettaient l’existence simultanée de l’être désirant et désiré. Lynn Bianchi, dans sa série déterminante The Spaghetti Eaters, atteint cet équilibre. L'œuvre conçue en 1998 ne faisait pas partie de l’exposition de KMA cependant elle continue de susciter la controverse en Amérique, alors qu’elle a été bien accueillie en Europe. Les élégants tableaux de ces photographies séduisantes sont construits et photographiés à la manière des dessins raffinés d’un maître de la Renaissance; pourtant, ils dépeignent des femmes obèses et très maigres qui se nourrissent en transgressant les canons de l’art occidental. De même, l’exposition Food Matters présentait Sugar Head, œuvre beaucoup plus sage de John Kirchner. Ce portrait figuratif, fabriqué avec 40 tasses de sucre moulé, transgresse la notion de permanence classique, car il se dissout au cours de l’exposition.

Une nouvelle définition de la beauté
Telle la notion classique de beauté, l’aliment perd sa capacité de procurer du plaisir par la décomposition. Néanmoins, la difficulté de traiter de la pourriture soulève un problème qu’il est possible de résoudre par une nouvelle interprétation de la beauté : une beauté sans cesse en mouvement, appelée à renaître après la dissolution.

En utilisant des matériaux éphémères dont le pourrissement est inévitable, les artistes œuvrent inéluctablement à la destruction dans leur traitement de la nourriture. «La nature fugitive de la photographie consiste à saisir le moment, affirme Loar. Je crois que l’idée de la nourriture associée à la beauté a débuté par le mouvement nourriture/cuisine, qu’elle a ensuite dépassé.» Elle attribue l’association artistique de la beauté et de la transmigration à l’artiste italien baroque Arcimboldo, qui peignait des visages en juxtaposant, entre autres, des fruits. L’exposition inaugurale du centre COPIA présentait l’œuvre de Gay Outlaw, Caramel Field, créée avec 1 200 livres de sucre. «C’était une installation magnifique et très architecturale, mais dont le but était de “saigner et pleurer” sur le plancher de béton, souligne Loar. Le titre de l’exposition était Active Ingredients

Une prochaine exposition de COPIA, Michiko Kon: Still Lifes, organisée par Aperture, pourrait alimenter la dynamique entourant une nouvelle définition de la beauté. Cette photographe japonaise crée des œuvres intemporelles en utilisant des objets éphémères tels un porte-jarretelles fabriqué avec du poisson, une paire de melons couverts de tentacules de pieuvre et une botte fabriquée avec des carapaces de crevettes.

Dans un paradigme où tout est étroitement lié et sans cesse en mouvement, la beauté n’est plus statique comme elle l’était dans l’idéal classique; elle est dans un état perpétuel de mouvement, oscillant sans arrêt entre la clarté et l’obscurité dans son périple le long du cycle de la vie et de la mort. Comme nous l’avons constaté, les artistes qui ont utilisé la nourriture comme moyen d’expression de ce nouveau modèle terminent leur démarche au moment où la nourriture introduit une nouvelle esthétique de la beauté au sein de la culture populaire. Cette dialectique a la possibilité d’atténuer la polarisation occidentale de l’être désirant et désiré chez les femmes en ramenant la Déesse dans l’art contemporain.

COPIA joue assurément un rôle. Une autre exposition, Sandy Skoglund: Enchanting the Real, présentera une artiste qui intègre audacieusement les rites et les symboles païens à la culture populaire. «Nous espérons que notre approche, qui se veut à la fois sérieuse et joyeuse, servira d’exemple à d’autres institutions, écrit Teller dans son courriel. La nature personnelle de la nourriture – tout le monde mange – permet certainement de rendre plus accessible l’œuvre d’art la plus difficile. J’espère que notre travail permettra de supprimer certaines barrières que rencontrent plusieurs individus devant l’art dans un contexte muséologique.»

D’autres artistes adopteront sans doute le goût populaire et utiliseront le dénominateur commun de la nourriture dans leur expression. Entre-temps, les artistes qui ont entrepris cette démarche présenteront d’une manière holistique un nouveau modèle d’interconnexion et de cycle éternel de la nature dans l’art contemporain. Le «problème» du commissaire est le délice du grand public, maintenant libre d’être séduit par l’attrait d’une magnifique imagerie dont la présentation excite les papilles gustatives.

[Traduction : Isabelle Chagnon]

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