Dossier | Les multiples facettes de la dérive urbaine

Les multiples facettes de la dérive urbaine
Par Marc Vachon

Le concept de la dérive, loin d’être statique, fut adopté et adapté par plusieurs avant-gardes culturelles du 20e siècle. Cette pratique urbaine sera éventuellement transformée par l’Internationale situationniste en une technique ou une méthode d’étude d’aménagement de la ville en fonction d’un programme d’urbanisme unitaire. Ainsi, avec le mouvement situationniste, le flâneur devient arpenteur. Ce dernier effectue une dérive en adoptant un comportement ludique afin de décrire et d’étudier le milieu urbain en fonction de la psychogéographie des unités d’ambiance. À ce titre, la pratique de la dérive urbaine est à la fois une critique de la planification rationnelle de la ville et une critique de la vie quotidienne associée à la société capitaliste. Nous sommes donc loin du flâneur qui observe et parfois critique la transformation de la métropole.

La dérive et le flâneur
La dérive trouve ses antécédents chez le flâneur du 19e siècle. Pour le flâneur, la ville est un spectacle : un lieu d’émerveillement (positif ou négatif) caractérisé par la mutation perpétuelle de la forme urbaine de la métropole moderne. À ce titre, la poésie de Baudelaire représente les observations d’un flâneur sur l’impact de la profonde transformation de la vie urbaine sur l’individu. Baudelaire exprime la transformation du citoyen dans le courant historique du 19e siècle avec la naissance du capitalisme industriel et le renouveau urbain. Ainsi, Tableaux parisiens et Le Spleen de Paris décrivent les innombrables changements de la vie urbaine liés au processus de modernisation de Paris sous Haussmann. Le poète est donc témoin de l’accélération du rythme de vie avec les nouvelles voies de circulation (boulevards) et le travail industriel (usine, prolétariat), la destruction des quartiers pauvres et l’arrivée de la foule sur la place publique. Il n’est donc pas étonnant de voir le flâneur s’écrier que «la forme d’une ville change plus vite, hélas! Que le cœur d’un mortel», affirmant ainsi que la ville est en constante mutation (1).

Baudelaire écrit donc sa poésie urbaine au cours d’une période de transition importante : la transformation de Paris encore largement médiévale en une métropole moderne. Ce processus incorpore la démolition et la construction de la ville invisible, avec de nouveaux réseaux d’égouts, de canalisations et de réservoirs, puis, en surface, avec les grands boulevards, les grands appartements et l’éclairage. Le flâneur est alors plongé dans un milieu urbain caractérisé par la mouvance et le changement. Qui plus est, les grands boulevards offrent un spectacle visuel et sensuel englobant avec les monuments, les cafés, les théâtres, et la foule. Le café du boulevard offre donc l’opportunité au flâneur d’observer et d’être observé par la foule. Sous ses yeux, les gestes et les actes les plus intimes sont maintenant exprimés sur la place publique. Ainsi, Baudelaire illustre et capture un aspect essentiel du processus métropolitain : ce en quoi la modernisation de la ville inspire et force la modernisation de ses citoyens.

Cependant, la flânerie ne conduit pas à transformer la ville. Flâner est à la fois une pratique culturelle et un mode de vie permettant d’observer la mutation perpétuelle du milieu urbain et la transformation de la vie quotidienne. Selon Walter Benjamin, la flânerie a plutôt contribué à la création de nouveaux consommateurs aux 19e et 20e siècles (2). Ainsi, les centres commerciaux d’aujourd’hui intègrent à la fois les principes des arcades et du flâneur (déambulation). Tout comme la métropole moderne a converti la classe ouvrière en une classe de consommateurs, la pratique urbaine du flâneur se résume au lèche-vitrine. Le flâneur moderne, c’est le consommateur qui déambule dans les centres commerciaux afin de regarder et consommer la multitude de biens de consommation.

La dérive et les mouvements d’avant-garde
Le mouvement futuriste italien n’est certes pas associé à la notion de flânerie. Toutefois, les futuristes ont été témoins d’une transformation radicale de l’environnement urbain au cours de leur existence. De 1860 à 1903, plusieurs innovations transforment la vie quotidienne. Le lampadaire (électrique ou à gaz), le téléphone, le télégraphe, le gramophone, l’automobile et les avions changent notre perception du temps et de l’espace qui devient de plus en plus compressée, immédiate et instantanée. Ainsi, contrairement au flâneur qui observe la modernisation et le caractère éphémère de la ville, les futuristes embrassent le mouvement, la vitesse et le progrès et cherchent à créer un rythme de vie dynamique reflétant la vie moderne et sa puissance de changement.

Selon Benjamin, le flâneur est en marge de la métropole et de la bourgeoisie, trouvant refuge et inspiration dans la foule (3). Avec le mouvement futuriste, le producteur culturel est projeté dans l’espace publique de la ville où il doit prendre part à la transformation du quotidien. La culture devient un instrument qui permet de provoquer et de participer aux débats idéologiques de la société. Le futurisme conçoit l’art comme un instrument d’action qui bouleverse la vie sociale. Or, cette vision caractérise les mouvements d’avant-garde subséquents, qui élaborent des programmes et des conceptions artistiques afin de transformer la culture et la ville de demain. Le flâneur (baudelairien) est une figure nostalgique qui déplore la destruction des quartiers historiques et craint la rapidité des changements. En ce qui concerne les futuristes, on ne dénote aucune nostalgie; au contraire, ils désirent impatiemment la destruction et construction de la ville en une métropole moderne. Sant’Elia, un architecte futuriste, glorifie le caractère éphémère de la ville en déclarant que «chaque génération devrait fabriquer sa propre ville (4)».

Il faudra attendre les années 1920, avec l’arrivée de Dada à Paris, pour renouer à nouveau avec la pratique du flâneur. Ainsi, les dadaïstes parisiens, à la recherche de nouvelles formes de scandales, organisent, le 14 avril 1920, une dérive urbaine à l’église Saint-Julien-le-Pauvre. L’excursion, organisée par Breton, Aragon, Arp, Tzara et Soupault, est caractérisée par l’improvisation. Toutefois, selon le dadaïste Ribemont-Dessaignes, l’expérience s’avère démoralisante (5). Trois ans plus tard, le mouvement surréaliste organise une dérive à partir de Blois, une ville de campagne choisie au hasard. Les surréalistes déambulent à travers la Sologne et plusieurs petites villes. Prévue pour dix jours, l’expérience se termine après trois jours dans une atmosphère de discorde. La dérive est donc un succès mitigé étant donné que, pour les surréalistes, cette pratique ne permet pas l’exploration du subconscient (6).

Ces excursions sont importantes parce qu’elles caractérisent la pratique urbaine des mouvements d’avant-garde future. Premièrement, les futurs surréalistes parisiens sont introduits à la dérive sous l’influence du dadaïsme. Deuxièmement, ces déambulations incorporent de nouveaux éléments et objectifs à l’expérience du flâneur. La dérive dadaïste est caractérisée par le jeu et un comportement ludique, alors que celle des surréalistes vise l’exploration du subconscient et la technique du sommeil éveillé. Dans les deux cas, flâner ne se limite pas à observer mais à transformer la vie quotidienne sur la base du hasard, de la coïncidence, de l’inconscient et du désir. Ainsi, le hasard livre les événements imprévus, crée l’action et l’histoire. Troisièmement, leurs expériences offrent une perspective différente de la ville en se concentrant sur la dimension affective du milieu urbain. Ces différents aspects sont mis en valeur dans certains romans de Breton (Nadja) et d’Aragon (Le Paysan de Paris). Ces derniers mettent en scène des flâneurs dont le quotidien est basé sur la dérive, reflétant ainsi leurs propres expériences à travers les rues de Paris.

À bien des égards, et malgré l’introduction de nouveaux éléments, les dérives dadaïstes et surréalistes demeurent ancrées dans la tradition du flâneur du 19e siècle. Ces excursions sont subordonnées à leurs programmes artistiques et limitées au champ culturel.

Du flâneur à l’arpenteur (7)
Le concept de la dérive est radicalement transformé par l’Internationale lettriste (1954-1957) et son successeur, l’Internationale situationniste (1957-1972). L’intérêt de cette avant-garde pour l’urbanisme et l’architecture fait écho au mouvement futuriste du début du siècle. Il existe toutefois une différence fondamentale entre ces deux mouvements. Le futurisme embrasse le courant de pensée rationaliste et fonctionnaliste moderne, alors que les situationnistes s’y opposent et proposent leur propre forme d’urbanisme et vision de la ville du futur.

Tout comme le dadaïsme et le surréalisme, l’Internationale situationniste (IS) désire intégrer l’art dans la vie quotidienne. À cet effet, le bilan critique des avant-gardes antérieures par l’IS est sans équivoque : ces mouvements ont été ou sont en voie d’être récupérés et intégrés au sein du système capitaliste et ils ont perdu la capacité de renouveler la culture et la société. Leur échec est dû au fait que leurs actions se limitent au champ culturel. Or, pour les situationnistes, le dépassement de l’art doit englober l’urbanisme et l’architecture. Cet aspect est d’autant plus important que l’IS considère que l’espace n’est pas neutre : il s’agit de l’espace de vie des influences du capitalisme et du communisme. L’urbanisme est donc l’une des principales sources d’aliénation et conduit à créer un milieu urbain fragmenté et homogène où le citoyen n’est qu’un spectateur. Un tel environnement limite l’action individuelle, l’interaction sociale et supprime l’imagination, le jeu et la créativité.

Selon l’IS, la transformation de la vie quotidienne nécessite la construction d’un milieu urbain passionnant et ludique et non pas juste utilitaire. Pour ce faire, cette avant-garde adopte comme objectif principal de créer une «structure passionnante de la vie» à travers l’expérimentation «de comportements, de formes de décoration, d’architectures, d’urbanismes et de communication propre à provoquer des situations attirantes (8)». Les situationnistes développent donc une nouvelle forme d’aménagement urbain : l’urbanisme unitaire. Ce dernier vise à transformer le milieu urbain à partir de «l’emploi de l’ensemble des arts et techniques concourant à la construction intégrale d’un milieu en liaison dynamique avec des expériences de comportement (9)». La psychogéographie, c’est-à-dire «l’étude des effets précis du milieu géographique consciemment aménagé ou non, agissant directement sur le comportement affectif de l’individu», et la dérive constituent deux composantes importantes de l’urbanisme unitaire (10). Ainsi, les concepts du flâneur et de la dérive urbaine, longuement limités au domaine culturel, sont maintenant adaptés et intégrés à un projet urbanistique.

L’évaluation critique des situationnistes par rapport aux expériences déambulatoires antérieures incorpore deux éléments fondamentaux. Premièrement, les situationnistes, déjà influencés par le concept de l’homo ludens de Huizinga, adoptent et adaptent le caractère ludique des dérives dadaïstes (11). Cet aspect s’étend également au milieu urbain et à l’architecture. Deuxièmement, Debord se méfie du rôle que le hasard joue dans la dérive urbaine des surréalistes et du flâneur. Cette méfiance s’inspire des études sur l’espace quotidien des individus par Chombart de Lauwe. Ces études, encore valables aujourd’hui, démontrent que le citoyen de la métropole circule dans un espace de vie très limité, confirmant ainsi la force de l’habitude dans les trajets quotidiens. Il n’est donc pas surprenant de constater que Debord considère que l’action du hasard tend «à tout ramener à l’alternance d’un nombre limité de variantes et à l’habitude (12)».

La dérive situationniste n’est donc pas entièrement basée sur le hasard, elle est «indissolublement liée à la reconnaissance d’effets de nature psychogéographique, et à l’affirmation d’un comportement ludique-constructif (13)». Ce processus de rationalisation de la dérive conduit a l’élaboration de nouveaux critères méthodologiques. À l’opposé du flâneur et des surréalistes, qui déambulent au hasard, et des dadaïstes, qui recherchent le scandale, les situationnistes transforment cette pratique en une technique ou méthode d’étude d’aménagement de la ville en fonction d’un programme d’urbanisme et d’architecture. La dérive a donc une double nature : elle est un mode de vie caractérisé par un comportement ludique-constructif et une méthode de relevé de terrain afin d’identifier les espaces psychogéographiques de la ville. Or, le rapport entre la dérive et la psychogéographie est problématique. Selon l’IS, l’itinéraire des déambulations urbaines est établi en fonction des unités d’ambiances. Le problème, c’est qu’afin de les identifier, il est nécessaire d’opérer une dérive. Ainsi, le concept situationniste de la dérive est marqué par une contradiction fondamentale puisque le processus d’identification des unités d’ambiances requiert un comportement complètement opposé à celui de l’homo ludique, soit analytique et rationnel. Cette contradiction naît de la difficulté d’établir une méthode de relevé de terrain qui permet d’étudier la dimension affective du milieu urbain. À ce titre, la psychogéographie permet d’identifier les unités d’ambiances, mais ne permet pas d’étudier les divers mécanismes (sociaux, affectifs, architecturaux et culturelles) qui produisent tel ou tel impact affectif sur l’individu.

Malheureusement, l’IS ne réussit pas à résoudre ces contradictions. D’autant plus qu’au cours des années 1960, le mouvement situationniste oriente son action dans le champ politique. Les innombrables débats, expulsions, et le danger d’institutionnalisation de l’urbanisme unitaire ont conduit à la reformulation de leur vision urbaine. Initialement réalisable au sein de la ville actuelle, ce programme d’urbanisme est reformulé comme un idéal urbain associé à une société postspectaculaire. Bref, la vision situationniste de la ville et de l’architecture rejoint le cimetière des utopies urbaines.

En incorporant le concept de la dérive au sein d’un programme d’urbanisme, les situationnistes n’étaient pas de simples flâneurs, ils étaient des arpenteurs. Les maquettes de New Babylon de Constant, les études psychogéographiques de Paris, la cartographie influentielle et les productions culturelles du mouvement situationniste illustrent ce passage du flâneur (observateur critique) à l’arpenteur (producteur). Au contraire du flâneur qui prend plaisir à observer la foule et la ville, l’arpenteur situationniste s’approprie et crée des unités d’ambiance dans la cité. Ce dernier procède donc a l’appropriation d’espaces urbains (des cafés à l’occupation de Mai 68) afin de remettre en question le sens de l’espace public et privé sous le capitalisme. Ainsi, l’arpenteur situationniste constitue une critique vivante du fonctionnalisme et de la vie quotidienne du consommateur aliéné au sein de la métropole capitaliste. Pour l’arpenteur situationniste, la ville est un terrain de jeu qui attend d’être quotidiennement approprié et redéfini par ses citoyens.

NOTES
1. Les situationnistes détournent cette citation de Baudelaire pour dénoncer la destruction des vieux quartiers parisiens, en particulier la rue sauvage. Voir G. Debord, «La forme d’une ville change plus vite…» dans Potlatch (1954-1957), Gallimard, Paris, 1996, p. 224-225.
2. Pour une analyse intéressante de Baudelaire et du flâneur en relation avec la modernité et l’aménagement urbain de Haussmann, voir H. Chorney, City of Dream, Toronto : Nelson, Canada, 1990 et M. Bernam, All that is Solid Melts Into Air, Penguin, New York, 1982.
3. Bien que Benjamin considère que le flâneur est en marge de la métropole et de la bourgeoisie, il n’en demeure pas moins que le flâneur est devenu une image associée à la bourgeoisie du 19e siècle.
4. A. Sant’Elia, «L’Architecture Futuriste – Manifeste (1914)», dans G. Lista, Futurisme, manifestes – proclamations, documents, L’Âge d’homme, Lausanne, 1973, p. 235. La Citta Nuova de Sant’Elia est une vision utopique de la ville moderne qui influencera le mouvement d’architecture et d’urbanisme rationnel et fonctionnel du 20e siècle.
5. G. Ribemont-Dessaignes, «History of Dada», dans R. Motherwell, The Dada Painters and Poets: An Anthology, George Wittenborn Inc, New York, 1967, p. 99-123.
6. Pour une description détaillée de la dérive, voir A. Breton, Entretiens 1913-1952, Gallimard, Paris, 1952.
7. Pour une analyse plus détaillée concernant la vision urbaine de l’Internationale situationniste voir M. Vachon, L’Arpenteur de la ville, Éditions Triptyque, Montréal, 2003.
8. G. Debord, Potlatch (1954-1957), Gallimard, Paris, 1996, p. 86.
9. «Définitions», Internationale situationniste, no 1, juin 1958, p. 13.
10. Ibid.
11. J. Huizinga, Homo ludens : essai sur la fonction sociale du jeu, trad. du néerlandais par C. Serisia, Gallimard, Paris, 1951.
12. G. Debord, «Théorie de la dérive» dans Internationale situationniste, no 2, décembre 1958, p. 20. À noter que Breton et Debord, à intervalles différents, reconnaissent également l’étroitesse géographique de leurs trajets quotidiens dans Paris. Voir G. Breton, Clé des champs, Éditions Jean-Jacques Pauvert, Hollande, 1967; G. Debord, Panégyrique (tome 1), Gallimard, Paris, 1993.
13. G. Debord, op. cit, p. 19.

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