Dossier | Hétérochronies

Hétérochronies
Par Daniel Rosenberg

Les contraires sont […] compatibles dans le même texte à condition qu’il soit narratif. La temporalisation crée la possibilité de rendre cohérents un «ordre» et son «hétéroclite». Par rapport à «l’espace plat» d’un système, la narrativisation crée une «épaisseur» qui permet de placer, à côté du système, son contraire ou son reste… Aussi est-elle l’instrument par excellence de tout discours qui vise à «comprendre» des positions antinomiques (1).
- Michel de Certeau

Les petits avenirs sont à la fois pénétrants et fugitifs. Ils ponctuent le paysage temporel de trous et de pauses. Moins uchroniques qu’hétérochroniques, ils fonctionnent sans les certitudes que procurent les grands récits narratifs. Si les grands avenirs relatifs au millénaire et à l’apocalypse sont censés s’abattre sur nous comme d’épais écrans de lumière ou de fumée, ces petits avenirs ne captent notre attention que momentanément. Ils s’épanouissent aux marges de nos attentes, dans des lieux où les grands récits narratifs échouent ou se multiplient de façon galopante (2).

Il y a quelques années, des articles ont commencé à paraître dans les journaux américains à propos de Smelterville, en Idaho, une ville minière en déclin du nord-ouest américain. Dans une démarche relevant à la fois de l’ironie et de la contradiction la plus totale, les résidents de la ville avaient entrepris une protestation contre un projet gouvernemental de nettoyage des couches de produits toxiques qui s’étaient accumulées au fil des décennies en raison des activités industrielles et minières. En dépit des résultats prometteurs constatés dès le début des travaux de dépollution, notamment une diminution des taux de plomb dans le sang des enfants de la région, les résidents craignaient qu’une poursuite du nettoyage les empêche de rester maîtres de leur destin. «On ne va tout de même pas manger la terre, alors elle peut bien rester là», a dit un résident (3).

Un article publié à l’époque par le New York Times sur la controverse qui faisait rage à Smelterville s’accompagnait d’une photographie frappante montrant un résident de la région debout devant une affiche. Sur cette image, les avenirs contestés de Smelterville deviennent étrangement apparents. Derrière les mots Bienvenue à Smelterville, on aperçoit une grande flèche représentant le temps émerger du passé et plonger dans le présent, puis se propulser vers l’avenir. À l’extrême gauche, tout près des mots Notre passé, se trouvent des icônes représentant la forêt, la terre ainsi que les cheminées géantes qui figuraient parmi les principales curiosités de la région avant qu’elles ne soient détruites en 1996, au début des travaux de dépollution. À l’extrême droite, au-dessus des mots Notre avenir, on aperçoit des satellites, des antennes paraboliques et une maison devant laquelle s’élève un arbre cultivé. Malgré le caractère schématique du dessin, l’arbre planté se distingue clairement de la forêt indigène. Les résidents, qui envoient la main, partent au travail avec leur porte-documents ou rentrent à la maison pour retrouver leur famille. Dans le ciel, des oiseaux ont remplacé les volutes de fumée des cheminées industrielles.

Les problèmes en jeu à Smelterville relativement aux attentes ne se présentent pas seulement dans les régions de l’arrière-pays. Quel que soit l’endroit où ils surgissent, ils indiquent un point dans la conjoncture où une puissante vague futuriste techno-industrielle frappe une histoire donnée et une communauté donnée, qui produit alors ses propres aspirations, peurs et récits. De Los Angeles à Las Vegas, des ruines de la vieille communauté socialiste de Llano del Rio aux abords protégés des installations militaires secrètes d’Area 51, l’Ouest américain est jalonné des restes d’innombrables avenirs passés, de villes champignon disparues, de trames narratives s’effilochant avec le déplacement des frontières (4).

Dans tout l’Ouest, des juxtapositions d’imaginaires industriels et post-industriels mettent ces phénomènes clairement en relief. À Irvine, en Californie, la plus importante communauté planifiée des États-Unis – la ville a été créée en fonction d’une entreprise –, se déroule une histoire contraire à celle de Smelterville (5). Ici, l’avenir émerge dans la séparation entre le foyer et l’industrie : une famille de banlieue imaginaire éclipse littéralement les fragments restants de la vieille économie agricole d’Orange County.

À Irvine, il n’est pas vraiment nécessaire de nommer l’avenir comme tel, car ce dernier est implicite dans la conception de la ville. Dans son paysage même, Irvine se définit comme un espace de contrôle, de protection et de culture. Dès le début, le plan d’aménagement de la ville a consisté à coordonner dans les moindres détails de grands et de petits avenirs. Malgré tout, ces avenirs n’ont pas été pleinement maîtrisés. On trouve un peu partout, à l’intérieur des placards et enfouis sous les tables, de petits signes de cet état de fait, comme des directives d’évacuation et des provisions en cas de catastrophe. Chacun de ces artéfacts renvoie aux irrégularités et aux disjonctions intégrées à l’expérience quotidienne des attentes ainsi qu’aux mécanismes par lesquels les autres expériences sont marquées comme étant autres (6). Chacun nous rappelle la fragilité des attentes et les curieuses façons dont les incertitudes sont tissées à même les rythmes réguliers de ces attentes.

Le long de l’autoroute, une autre ville choc des années 1960 essaie toujours de définir son identité. La ville de Carson a pris un autre chemin qu’Irvine. Ville multiraciale et multiethnique – ce qui la différencie d’avec Irvine de façon marquée –, Carson constitue une véritable coupe transversale de la main-d’œuvre californienne. Au milieu des années 1960, à l’époque où Irvine se définissait comme une zone post-industrielle, Carson imaginait les avantages qu’un avenir industriel allait lui procurer. Les bâtiments municipaux et les voitures de police portent encore le blason et le slogan adopté par Carson en 1965 pour exprimer sa confiance dans le développement industriel qui s’amorçait : Futur illimité. À Carson, d’un côté de l’autoroute, on peut voir le dirigeable de Goodyear amarré dans un vaste champ, et de l’autre, une énorme enseigne du syndicat regroupant les travailleurs des industries pétrolière, chimique et atomique. Les fruits et légumes produits localement sont cultivés juste à côté de la raffinerie Shell. Sur le sceau municipal, un golfeur profitant des installations récréatives de la ville se tient à l’ombre d’un groupe de cheminées industrielles rappelant la Smelterville d’antan.

Revenons à Smelterville. Les résidents espèrent la venue des touristes, et les entreprises s’inquiètent de ce que l’avenir de la ville se dessine davantage en fonction de la perception des gens qu’à l’enseigne d’une rentabilité mesurable. Dans une économie qui repose de plus en plus sur l’industrie des services, Smelterville espère devenir le centre d’une histoire de survie économique. Après tout, c’est dans l’Ouest américain qu’on a mis le plus spectaculairement de l’avant l’idée de présenter les restes d’un passé industriel révolu sous la forme d’une aventure bucolique évoquant le temps des pionniers.

À Smelterville, les aspirations, les peurs et les récits post-industriels établissent un lien de cause à effet autant entre le nettoyage de 1996 et la chute de la valeur des propriétés ainsi que la détresse économique qu’entre ces travaux de dépollution et la chute des taux sanguins de plomb. «Ils sont venus ici et ont tout retourné à l’envers, et ils ont ruiné nos champs – qui sont aujourd’hui envahis par les mauvaises herbes –, et je n’ai pas encore compris pourquoi», a dit un résident de la région, un vétéran qui a jadis travaillé pendant 43 ans dans les mines. Ensemble, les histoires que racontent les résidents présentent un problème du type de ce que Jean-François Lyotard a appelé le différend : leur caractère poignant et leur force viennent du fait qu’elles sont à la fois nécessaires et contradictoires les unes par rapport aux autres (7). Ici, comme ailleurs, le terme «avenir» renvoie à l’effort de toute une communauté de regrouper des effets disparates en une même pensée.

NOTES
1. Michel de Certeau, L’écriture de l’histoire, Gallimard, Paris, 1975, p. 124.
2. Daniel Rosenberg et Susan Harding (éd.), Histories of the Future, Duke University Press, Durham, N.C., 2005.
3. Sam Howe Verhovek, «In Twist, Idahoans Fight Toxic Cleanup»,The New York Times, 21 mars 2002, sect. A, p. 22.
4. À propos de Llano del Rio, voir Mike Davis, City of Quartz, Verso, New York, 1990; à propos de Area 51, voir Susan Lepselter, «Why Rachel Isn’t Buried at her Grave: Ghosts, UFOs and a Place in the West», in Rosenberg et Harding, op. cit.
5. Rob Kling, Spencer Olin, et Mark Poster (éd.), Postsuburban California: The Transformation of Orange County since World War II, University of California Press, Berkeley, 1991.
6. «Des espaces autres», in Michel Foucault, Dits et écrits II, 1976-1988, Gallimard, Paris, 2001, p. 1571-81.
7. Jean-François Lyotard, Le Différend, Minuit, Paris, 1983.

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