Déchets et voix. Entretien avec Sophie Castonguay

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« La famille est ce dernier rempart d’une logique non rentable où la réciprocité est implicite. »
Sophie Castonguay

Déchets et voix
Entretien avec Sophie Castonguay

« Par la présente, nous nous engageons à garder au sein de notre demeure nos déchets pendant un an et à les transformer en œuvres d’art. Nous faisons le serment de ne rien jeter [et de ne rien mettre au recyclage]. » (1) Tel est le pacte que Sophie Castonguay, artiste en art performance, a conclu avec sa famille (Mathieu Marcoux 42 ans, Anna 11 ans, Émile 10 ans) en février 2017. D’entrée de jeu, Sophie Castonguay précisera qu’il ne s’agit pas d’un «projet vertueux ». « Ce n’est pas un projet zéro déchet. […] Des citoyens se sont étonnés que nous ne fassions pas (encore) notre pain ni notre confiture. Comme tout le monde, on est coincés dans le temps néolibéral et on se demande parfois, face aux contingences du quotidien « qu’est-ce qu’on pourrait bien manger ce soir ? Et, parce qu’on manque de temps, on va chercher notre sauce à spaghetti préférée à l’épicerie. »

Judith Trudeau : Exister, vivre et jeter à l’ère néolibérale. D’où vient ce projet ?

Sophie Castonguay : Ce projet est né d’un sentiment d’impuissance face à la banalisation de la consommation de masse. Comme mère, il m’arrive de plus en plus souvent de ne pas savoir quoi répondre à mes enfants lorsqu’ils me questionnent sur notre relation avec l’environnement. « Maman, pourquoi est-ce qu’on n’arrête pas de polluer ? » Sans le vouloir, je transmets à mes enfants mon angoisse de la finitude et mon sentiment d’inadéquation entre les valeurs prônées par nos dirigeants et mes aspirations, plutôt localistes. Le gouffre est immense. La capsule numéro 9 de dechet.ca traduit bien la forme que prennent les inquiétudes de notre famille. À défaut de pouvoir renverser l’impératif de croissance adopté par les entreprises et les États, nous avons pensé réaliser tout au moins un geste poétique visant à faire apparaître l’ampleur de notre propre consommation.

La surconsommation est, entre autres, liée au fait qu’on ne voit pas les déchets qu’engendrent nos modes de vie. Cela me fait penser à un très bel énoncé de la philosophe Marie-José Mondzain. Elle affirme que « l’invisible tend à disparaître ». De nos jours, c’est comme s’il fallait à tout prix entrer dans le champ des visibilités pour se sentir exister, pour valider nos existences. C’est à mon avis un phénomène insidieux introjecté dans nos modes d’interactions. Ce champ des visibilités s’autorégule selon un cadre qui nous fait croire qu’il faut constamment nous renouveler et répondre à un temps de réception/perception de plus en plus court. Faire dans le percutant et dans le sensationnel est le moyen le plus efficace d’entrer dans le champ des visibilités. Cela se fait bien sûr de façon délibérée par les faiseurs d’images, les publicitaires et les relationnistes publics. Ce qui est plus inquiétant c’est que ce phénomène est désormais bien installé comme habitus dans notre conception de la réussite.

Ce qu’on ne voit pas ne nous fait pas mal, comme les huit baleines noires qui sont mortes l’été dernier aux abords du Saint-Laurent. On le sait qu’elles sont mortes, mais il faudrait une image plus forte pour véritablement sentir qu’elles le sont. Nous voudrions des funérailles nationales. Un geste poétique serait de sillonner le Québec avec les baleines sises sur des remorques de dix roues pour qu’on voie leurs corps, qu’on les sente, qu’on les pleure. Il faut voir les corps, on ne voit plus les corps.

Dans le cadre de Déchets, on s’est donné le mandat d’éprouver notre consommation en cohabitant avec ses effets immédiats. Ce qui d’ordinaire va au recyclage, qui disparaît et qui est géré par d’autres nous incombe. Nous passons de longs moments à observer nos déchets. Nous avons établi un protocole selon lequel nous devions maintenir nos habitudes de consommation pendant les trois premiers mois. Par la suite, notre protocole nous autorisait à diminuer notre consommation, mais rapidement nous avons pu constater que réduire notre consommation demande du temps. Nous constatons que nous sommes nous-mêmes coincés dans le temps néolibéral qui nous pousse à une logique d’efficacité. Nous faisons des efforts pour consommer moins, mais cela n’est pas suffisant. Nous sommes de grands consommateurs puisque presque tout ce que nous achetons est emballé et suremballé. Il y a un écart entre notre désir de décroissance et notre capacité à changer radicalement nos habitudes de vie. Ce constat nous fait souffrir.

J. T. : Baudrillard (2) dirait que cette souffrance est nécessaire pour que le système capitaliste poursuive sa logique. Que c’est justement dans ses contradictions qu’il se nourrit et prospère. Que pour mieux accepter le chaos extérieur, l’espace privé doit être un cocon sécurisant et serein. Or, justement, dans votre projet, vous avez décidé d’y accueillir le chaos ; l’externalité. Vous avez brisé la magie de la décharge.

S. C. : Oui, ceci dit, l’étanchéité des mondes tient de moins en moins. Le maître mot est l’affect. Il faut se laisser traverser et affecter. Il faut donc cesser de se limiter à une distanciation critique de notre monde. Les arts visuels comme univers, espace et façon d’habiter le réel permettent en partie la traversée à condition d’accepter de laisser tomber les repères construits par les disciplines respectives.

L’art actuel propose une relation d’altérité au monde. Il s’agit d’apprendre à éprouver l’autre en soi pour aller vers la possibilité de supporter le dissensus. Cette dynamique se pose dans une majorité de processus de création artistique. Sortir de sa zone de confort. Éprouver autre chose que ce que tu connais. Le projet Déchets nous fait sortir de notre zone de confort. Dans nos inconforts mutuels, un dialogue est peut-être possible. Encore faut-il modifier notre relation au temps. Cela peut se produire, de façon embryonnaire, dans notre relation au temps de l’œuvre d’art puisque l’œuvre peut induire le regardeur à décélérer.

J. T. : Et dans ce dialogue, cette rencontre possible, le temps peut paraître suspendu, dilaté : autre que celui de la logique productiviste ? Le temps est-il aussi un matériau ?

S. C. : Les artistes sont aussi pris dans cette logique néolibérale du temps. Nous aussi on est dans la production. On fait une expo. On crée des outils de promotion. On veut attirer des gens. Parfois on est déçus par le trop peu de personnes mobilisées et puis on passe à un autre événement. Ma première découverte est qu’un projet qui dure un an, ça crée une autre logique. On est moins dans la course aux champs des visibilités. On négocie autrement la logique de consommation. Ceci dit, j’aspire à plus de disparition que cela. Un peu à la manière du Comité invisible (3) : « disparaissons ». C’est peut-être utopique, je ne sais pas, mais cela correspond à un désir de cesser d’être un individu-entrepreneur de soi (4). Disparaître ici signifie échapper à la dépossession de soi introjecté par un asservissement normatif au néolibéralisme. C’est aussi cesser de croire qu’il faut en faire plus pour sauver la planète. On sait bien qu’en réalité il faudrait apprendre à en faire moins. Mais la pulsion liée au désir entre en quelque sorte en contradiction avec l’élan de création qui la caractérise. Il faut donc apprendre, possiblement, à gérer des pulsions de mort, à créer des formes en creux. Et puis, le temps est le matériau de prédilection en art. Décélérer sous prétexte qu’on fait œuvre est une des tactiques qui peut avoir un impact sur le réel.

J. T. : Raconte-moi un peu les capsules que tu mets sur la plateforme, comment vis-tu avec ce projet ?

S. C. : La plateforme web dechet.ca sur laquelle on ajoute des comptes rendus vidéographiques-poétiques permet aux gens de suivre notre processus. Sur cette plateforme, on s’applique à créer un imaginaire et à suggérer les formes que peut prendre l’accumulation de nos déchets liée à notre mode de vie. Concrètement, notre mode de vie se voit altéré par cet encombrement. Nous comptons sur la force du récit comme acte de fabrication ayant une incidence potentielle sur le réel pour affecter la vie sociale. C’est le propre de l’art contextuel que de tenter de modifier la vie sociale. Je dis bien « tenter » puisqu’on voudrait bien avoir une prise qui permettrait de modifier le contrat social actuel assujetti au libre-marché, mais à défaut d’avoir une telle prise, on jauge l’ampleur de l’emprise que ce contrat a sur nous.

J. T. : En te suivant de semaine en semaine, on en vient à croire à une certaine ontologie du plastique. Ça, ça déborde n’est-ce pas ?

S. C. : Le foutu Saran Wrap. Avant ce projet, cette matière m’était invisible. Elle disparaissait aussitôt dans la poubelle. On ne le regardait pas et on supportait sa présence comme un mal nécessaire. Un irritant auquel on s’est habitué. Pour ce projet, on le lave avec du savon à vaisselle. On l’étend. On le fait sécher. Il y en a beaucoup. On connaît maintenant l’odeur du Saran Wrap. Et on les voit. On les éprouve donc.

L’emballage plastique agit comme un préservatif à notre existence. La société a peur des bactéries. On veut des légumes parfaits, sans taches. On veut notre existence aseptisée. Et toute cette névrose génère l’empire du plastique. On a peur des corps. Le poisson, le poulet ; on ne les a pas tués. On n’a pas eu affaire à leurs corps. La salade, on ne veut pas voir son origine terreuse. Et puis, on n’a plus de corps social. Le déni de ce qui déborde de la voix c’est aussi un déni du corps qui, lorsqu’on creuse un peu, révèle un déni de la mort. Paradoxalement, ce déni qui mène à ce réel aseptisé nous conduit tout droit vers un mur, vers la fin de l’humanité telle qu’on la connaît.

J. T. : Et contre ce plastique, réel et symbolique, il y a la famille qui résiste, un peu comme un dernier rempart contre l’économie plastifiée ?

S. C. : Exactement. Et contre l’empire du factice, il y a le don, la générosité et la gratuité ; d’autres formes de débordements. La famille est ce dernier rempart d’une logique non rentable où la réciprocité est implicite. Il s’agit d’un contrat ouvert.

J. T. : Dans ton projet, y aura-t-il la présence d’autres artistes ? Et que convoites-tu pour la suite ?

S. C. : Nous avons présenté une réflexion de l’artiste David Gagnon dans la capsule numéro 5. Il lui arrive aussi de travailler avec des déchets. Il les collectionne. Il porte une attention particulière aux objets transformés par le temps, abandonnés et dévalorisés. Objets anonymes, il les choisit et les cueille pour leur forme, leur patine, leur texture. Cela lui permet d’avoir une réflexion sur l’apparence et la valeur. Aussi, nous avons reçu à Val-Morin des artistes en résidence grâce au centre Turbine (5). Après six mois de rétention de nos déchets, les artistes Georges Audet et Marie-Claude Gendron sont venus nous aider à transformer nos déchets en œuvres d’art.

S’il y avait à rêver une autre dimension à donner à ce projet, ce serait d’éprouver ensemble la consommation, dans un projet pilote où l’ensemble de la communauté du village où j’habite se prêterait au même processus que nous. Mais le préservatif social à l’image du plastique a bien fait son œuvre dans notre civilisation occidentale ; nous avons appris à avoir peur de l’Autre et à nous protéger par différentes clôtures.

La voie de sortie demeure le geste poétique ; peut-être à partir d’un récit fabulé ou d’un canular qui, à défaut de veiller à notre rédemption commune, agira en tant qu’effet placebo.

Notes

(1) Site officiel du projet, dechet.ca
(2) Jean Baudrillard, La société de consommation, Paris, Gallimard, 1970.
(3) Groupe révolutionnaire anonyme à qui on attribue trois œuvres : L’insurrection qui vient (2007), À nos amis (2014) et Maintenant (2017).
(4) Érik Bordeleau, Comment sauver le commun du communisme ?, Montréal, Le Quartanier, 2014.
(5) « Le centre Turbine réalise des projets qui introduisent les arts actuels au sein de diverses communautés en jumelant des artistes professionnels de toute discipline avec des pédagogues en art. » http://centreturbine.org, page consultée le14 juillet 2017.

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