De l’empathie à la bienveillance

Sylvette Babin
Sylvie Cotton, Perruques, 2016. Photos : permission de Sylvie Cotton & 3e Impérial, centre d'essai en art actuel, Granby

Si le mot « empathie » (Einfühlung) a d’abord désigné la relation esthétique qu’un sujet peut entretenir avec une œuvre d’art et ce qui lui permet de s’y identifier émotionnellement, son usage courant, simplifié à l’extrême, renvoie surtout à la capacité de ressentir l’expérience vécue par autrui. En 2013, Barack Obama affirmait dans un discours que la société contemporaine est en déficit d’empathie, une affirmation maintes fois reprise depuis. Pourtant, rarement a-t-on vu autant de prises de position collectives dénonçant des situations injustes, et qui sont vraisemblablement motivées par des élans de solidarité empathique (campagnes contre l’intimidation, mouvement #metoo, dénonciation de la discrimination systémique, émergence de l’antispécisme, etc.). Qu’en est-il réellement ? Éprouvons-nous, dans cette société largement alimentée par les réseaux sociaux, un regain d’empathie ou vivons-nous plutôt un inquiétant excès d’individualisme ?

La réponse dépend probablement des causes défendues et surtout de nos différents biais empathiques. En effet, aussi nobles que soient les intentions des personnes empathiques, ressentir (et faire siennes) les émotions d’autrui se fait toujours par le filtre de notre propre expérience ou de nos propres émotions. Nous développons donc plus facilement de l’empathie pour ce qui est proche de nous, pour ce qui nous ressemble. De là la multiplicité des biais, qui soulève d’importantes questions d’ordre éthique sur notre rapport au monde, d’autant plus que la compréhension de la douleur de l’autre ne nous rend pas plus aptes à agir pour améliorer son sort. Du côté de l’art, et particulièrement dans les œuvres à caractère social, le risque de solliciter l’empathie du public réside aussi dans le fait que la réaction empathique envers le sujet de l’œuvre se fait souvent aux dépens de son contexte, soit en l’ignorant, soit en le transformant.

Tous ces constats ont mené de nombreux intellectuels à mettre en doute le rôle, la portée et parfois les dérives de l’empathie, ce à quoi le présent dossier n’échappe pas. La notion d’empathie esthétique, notamment, y est abordée sous l’angle de la distanciation chère à Bertolt Brecht. Celle-ci permet d’éviter la lecture purement émotive d’une œuvre d’art et de s’émanciper du processus d’identification (à un personnage ou à une œuvre, mais parfois aussi à une stratégie politique ou commerciale), lequel conduit trop facilement à la perte du sens critique. Également, les notions de domestication et de dépaysement éclairent l’examen des processus de traduction affective suscités par l’empathie. La domestication équivaudrait à une appropriation de la souffrance de l’autre, par opposition au dépaysement qui, en mettant en valeur « l’intraduisible comme signe de résistance politique » (Page), transformerait l’empathie en véritable outil altruiste. On perçoit cette idée de l’intraduisible dans la notion du non-savoir, c’est-à-dire la capacité de s’ouvrir à l’inconnu (Dezember), ou dans l’appel au droit à l’opacité qui réfère aux « zones de non-connaissance irréductibles à toute tentative de catégorisation » (Boyadjian). Et de fait, la catégorisation d’une situation ou d’un individu conduit nécessairement à une forme de jugement, et fort possiblement de discrimination – des idées qui sont mises en lumière dans quelques-uns des textes de ce numéro.

En proposant ce dossier, nous voulions tenter de vérifier si l’art peut contribuer à tisser des ponts sensibles entre des personnes géographiquement, socialement et culturellement éloignées, dont les expériences divergent – et si, sous cet angle, les perceptions incarnées et l’ancrage corporel de l’empathie, plutôt que de freiner la pensée critique, ne pourraient au contraire l’aiguiser. Il ne s’agit donc pas ici de faire le procès de l’empathie, mais bien d’en souligner les écueils. Toutefois, en intellectualisant à l’extrême les revers de l’empathie, il ne faudrait pas non plus en arriver à une méfiance démesurée envers les actions et les œuvres qui la sollicitent. Celles que nous répertorions dans ce numéro montrent d’ailleurs qu’il est possible de faire preuve d’empathie tout en ayant conscience des enjeux.

Différentes études ont montré que l’empathie est une source de plaisir et qu’elle contribue à l’appréciation d’une œuvre d’art. Nous pouvons envisager qu’elle motive également une écoute attentive de l’autre et qu’elle insuffle une réelle volonté de répondre de façon éthique. En ce sens, l’empathie serait en quelque sorte une étape, le chemin vers une forme active de bienveillance et d’altruisme.

Légende photo : Sylvie Cotton, Perruques, 2016. Photos : permission de Sylvie Cotton & 3e Impérial, centre d'essai en art actuel, Granby

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