De la mémoire écrite à l’espace social

Sylvette Babin
Blinken OSA Archivum, Concrete Exhibition, 2008, détail. Photo : © Marta Rácz

Blinken OSA Archivum, Concrete Exhibition, 2008, détail. Photo : © Marta Rácz

La démocratisation des bibliothèques, amorcée au siècle des Lumières, a connu son essor au 20e siècle avec la création des bibliothèques publiques. Loin de ces établissements implicitement réservés à une élite bourgeoise ou intellectuelle, elles sont devenues des lieux de convergence de publics de plus en plus diversifiés. Or, depuis une vingtaine d’années, le déploiement du numérique donnant accès, sur Internet, à une multitude d’ouvrages et de documents d’archives nous a obligés à repenser de nouveau le rôle de l’espace physique des bibliothèques. Peut-on encore considérer ces institutions comme les principaux lieux de dépôt et de préservation de la mémoire écrite ? Conscientes de la nécessité de s’adapter rapidement à ce changement de paradigme, la plupart des bibliothèques publiques ont mis un soin particulier à développer des tiers-lieux (1) servant à bonifier l’expérience des usagers (les fab labs, ou ateliers de fabrication numérique, en sont un bel exemple). En parallèle, les citoyens ont eux-mêmes contribué à différentes formes de démocratisation du savoir par la circulation des livres, en démarrant de nombreux projets de bibliothèques participatives et de bibliothèques éphémères axés sur la notion d’échange et de partage (2). C’est donc dans un univers foisonnant d’interaction que s’inscrivent les interventions artistiques autour du thème de la bibliothèque.

Si, à l’origine de ce dossier, se trouvait une invitation à se pencher tant sur l’idée de la bibliothèque que sur les nouvelles formes d’archives numériques et les mégadonnées (big data), il se trouve que plusieurs auteurs et artistes ont plutôt été interpelés par la bibliothèque « traditionnelle » et les collections de livres qu’elle conserve. Il ne s’agit toutefois pas d’approches nostalgiques qui viseraient simplement à déplorer la disparition du livre imprimé, mais plutôt d’un désir de s’interroger, entre autres, sur le potentiel fédérateur de la bibliothèque, perçue comme agent de médiation, espace social ou encore lieu de performance. Le livre lui-même est considéré autant pour son pouvoir relationnel que pour son rôle dans la transmission des connaissances. Nombre d’artistes répertoriés dans ce numéro ont d’ailleurs adopté la posture du bibliothécaire ou de l’archiviste en produisant des œuvres ou en élaborant des systèmes de classification qui suscitent des réflexions sur la valeur accordée aux livres et les conséquences de certains choix sur ce que deviendra le savoir officiel. On se rappellera que le contenu d’une bibliothèque repose sur une collection formée à partir de sélections et de rejets. À mesure que de nouveaux ouvrages sont produits apparait l’obligation de se départir d’une quantité d’autres plus anciens ou « moins pertinents », avec pour effet d’influencer la construction de la mémoire culturelle. Ainsi, tel que l’indiquent Zsófia Bene et Olindo Caso, « l’étendue et les mécanismes de la mission et de la programmation d’une bibliothèque ne peuvent être dissociés du contexte idéologique qui prévaut ». Les livres délaissés, oubliés ou jetés, mais également ceux qui, au contraire, ont résisté au passage du temps en continuant d’alimenter l’imaginaire collectif, sont donc autant de motivations qui sous-tendent les pratiques dont il est question dans ces pages..

Dans l’ensemble des textes et des portfolios proposés, le livre, l’archive et la collection (de mots, de textes… et parfois même d’eau !) sont à l’honneur. Les pratiques infiltrantes, les bibliothèques personnelles, les œuvres livresques ou les projets mis de l’avant invitent à la lecture et à la redécouverte d’ouvrages oubliés sur les rayons des bibliothèques. « La mort de la lecture est une crainte qui nous habite aussi insidieusement que la mort du livre », souligne Paulina Mickiewicz. De ce fait, réinventer la bibliothèque actuelle et future permet pour un temps de redonner sa place à la lecture.

(1) « Le troisième lieu, notion forgée au début des années 1980 par Ray Oldenburg, professeur émérite de sociologie urbaine à l’université de Pensacola en Floride, se distingue du premier lieu, sphère du foyer, et du deuxième lieu, domaine du travail. Il s’entend comme volet complémentaire, dédié à la vie sociale de la communauté, et se rapporte à des espaces où les individus peuvent se rencontrer, se réunir et échanger de façon informelle. » Mathilde Servet, « Les bibliothèques troisième lieu : Une nouvelle génération d’établissements culturels », Bulletin des bibliothèques de France, no 4 (juillet 2010), p. 57-63.

(2) Pensons par exemple à la People’s Library du mouvement Occupy Wall Street et à BiblioDebout du mouvement Nuit Debout.

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