Dazibao, Montréal, Chantal duPont

86
2016
Dazibao
  • Chantal duPont, Cartes et territoires, un parcours, image tirée de la vidéo, 2015. Photo : permission de l'artiste
  • Chantal duPont, Cartes et territoires, un parcours, image tirée de la vidéo, 2015. Photo : permission de l'artiste
  • Chantal duPont, Du front tout le tour de la tête, image tirée de la vidéo, 2000. Photo : permission de l'artiste
  • Chantal duPont, Du front tout le tour de la tête, image tirée de la vidéo, 2000. Photo : permission de l'artiste
  • Chantal duPont, Trois tours et puis s'en vont, image tirée de la vidéo, 1992. Photo : permission de l'artiste
  • Chantal duPont, Trois tours et puis s'en vont, image tirée de la vidéo, 1992. Photo : permission de l'artiste

Chantal duPont
Dazibao, Montréal, du 19 février au 18 avril 2015

L’hiver dernier, la galerie Dazibao accueillait dans sa salle de projection une rétrospective de 11 œuvres vidéos choisies de l’artiste québécoise Chantal duPont. La sélection avait été faite par France Choinière en collaboration avec l’artiste. Orchestrée selon les liens thématiques et formels entre les vidéos plutôt que de manière chronologique, elle comprenait une nouvelle création, Cartes et territoires, un parcours (2015). Étaient également projetées des œuvres d’autres artistes – Laetitia Bourget, Belinda Campbell, Bertrand R. Pitt, Victoria Stanton, Lisa Steele et Esther Valiquette – qui abordent des thèmes se rapprochant de ceux du travail de duPont.

Formée en tant que plasticienne, duPont a d’abord été une artiste de l’estampe. C’est au début des années 1980 qu’elle s’est tournée vers la production vidéographique. Ses œuvres vidéos se démarquent par leur caractère hautement sensoriel – grande attention portée à l’œil, bien sûr, mais aussi au toucher et à l’ouïe – et des thèmes récurrents : le corps et sa mutabilité, les espaces domestiques et la nature, les frontières entre le privé et le public. S’il m’a été impossible d’assister à la programmation entière en une seule séance, ce n’est pas tant en raison de sa durée de presque trois heures qu’à cause de la densité de chacune des propositions vidéographiques. Qu’elles durent 2 ou 45 minutes, les vidéos de duPont sont en effet particulièrement prenantes. Néanmoins, malgré une grande intensité tant sur le plan de la forme que du fond, l’œuvre est régulièrement ponctuée de moments de légèreté et de plaisir.

Le panorama présenté par Dazibao trace un fil conducteur dans l’œuvre de duPont – œuvre que l’artiste décrit comme étant ancrée dans les expériences plurielles du corps. On y décèle, au-delà des préoccupations de toujours – l’autobiographie, la mémoire, l’identité et la sensorialité –, un langage visuel éminemment personnel, que l’artiste utilise à diverses fins. Dans Trois tours et puis s’en vont (1992), par exemple, duPont emploie pour la première fois la technique du balayage panoptique : la caméra tourne sur elle-même, horizontalement, pour donner une vue complète des alentours. Si, en 1992, l’usage de cette technique relevait d’un intérêt pour la surveillance et le voyeurisme dans les espaces publics, il réapparait plus tard dans des œuvres autobiographiques pour au contraire communiquer un point de vue intime. En effet, dans Du front tout le tour de la tête (2000), c’est le monde entier qui semble basculer autour de l’artiste, qu’on voit assise dans la même position que sa caméra-témoin. Le balayage panoptique qui fait le tour de son studio dédouble et inverse les prises de vue qui, à d’autres moments, font « tout le tour » de sa tête. DuPont, qui suit des traitements médicaux durant les neuf mois de tournage du journal vidéo, change radicalement d’apparence. Elle se livre à une mascarade ludique, utilisant son crâne dénudé par la chimiothérapie comme canevas pour tenter des expérimentations avec des objets divers. La caméra anonyme qui jadis observait subrepticement les places publiques s’est transformée en caméra hautement subjective qui transmet l’ivresse de la solitude et de la peur tout comme les plaisirs sensoriels que procurent les déguisements.

C’est cette caméra sensorielle qui refait surface dans l’œuvre la plus récente, Cartes et territoires, un parcours, composée principalement de matériel inédit provenant des archives de l’artiste, ainsi que d’autres images tournées pour des œuvres vidéos antérieures. DuPont replonge dans ses voyages à Bali, en Catalogne, en Chine et à New York. L’entrée dans chacun de ces univers se fait toujours de la même façon : on voit et on entend les mains de l’artiste qui déplient une carte et en parcourent la surface. Étrangement, cette manipulation de l’imprimé donne déjà un indice quant au terrain qu’on apercevra : on retrouve, par exemple, les Pyrénées Orientales dans l’apparence vallonnée de la carte de Llívia, tandis que le plastique lisse et rigide de la carte de New York reproduit le plan en damier de la ville. La vidéo d’archives du lieu en question émerge en fondu dans l’image, comme si elle provenait de l’intérieur même de la carte : bruits et aperçus de scènes urbaines et rurales tournées en Asie, en Europe et en Amérique pour enfin revenir au Québec et suivre le fleuve Saint-Laurent. En Chine, on voit passer des effigies d’hommes politiques. En Catalogne, des habitants discutent de questions d’identité, de territoire et d’appartenance. Au Québec – seules prises enregistrées au moment de la production de cette nouvelle création –, la caméra suit le cours du fleuve sur la carte pour ensuite se fondre dans la mappemonde numérique générée par Google Maps : un grossissement de plus en plus prononcé permet de repérer les coordonnées exactes du lot de la demeure de l’artiste, certificats de localisation à l’appui. Du plus loin de la Terre et des archives de l’artiste, on arrive au cœur de sa maison actuelle, dont duPont nous permet d’explorer tous les recoins. Points de vue nombreux à partir de fenêtres sur l’extérieur – autre caractéristique récurrente de son œuvre, cet espace limitrophe entre le privé et le public qu’est la fenêtre et qui servait auparavant de support à ses gravures – jusqu’à ce que la caméra nous propose des vues de l’intérieur du corps de l’artiste. Des images médicales à l’apparence presque pointilliste témoignent du retour de la maladie.

La cartographie vidéographique présentée dans cette œuvre est bien celle de duPont – celle de son parcours professionnel d’artiste, mais aussi de sa démarche où elle cherche à tisser des liens entre l’identité et l’espace propre. Le territoire dont il est question, c’est celui qu’a traversé sa personne, des rizières lointaines de Bali jusqu’à l’espace qu’elle occupe présentement dans sa demeure. En fin de compte, le territoire de Chantal duPont, c’est celui des expériences de son corps, présentes dans toute son œuvre vidéographique.

Numéro: 
Artistes: 

S'abonner à l'infolettre

 Retrouvez nous sur Twitter !Retrouvez nous sur Facebook !Retrouvez nous sur Instagram !

Encan


Informations



Contact

esse arts + opinions

Adresse postale
C.P. 47549,
Comptoir Plateau Mont-Royal
Montréal (Québec) Canada
H2H 2S8

Adresse de nos bureaux
2025 rue Parthenais, bureau 321
Montréal (Québec)
Canada H2K 3T2

E. : revue@esse.ca
T. : 1 514-521-8597
F. : 1 514-521-8598