Article | Danser avec le Berdache de Kent Monkman : Pour danser autrement

  • Kent Monkman, Trappeurs d'hommes, 2006. Photo : permission de l'artiste

Danser avec le Berdache de Kent Monkman : Pour danser autrement
Par Ariane De Blois

«C’est l’une des coutumes les plus dégoûtantes et les plus inexplicables qu’il m’ait été donné de voir au pays des Indiens. [...] Il serait souhaitable qu’elle s’éteigne avant même qu’on puisse en attester encore davantage.»
– George Catlin

La coutume à laquelle fait référence George Catlin, peintre blanc américain «spécialiste» de la représentation des mœurs amérindiennes, est celle du berdache. Indifféremment utilisé pour «désigner l’homosexuel, le bisexuel, l’androgyne, le travesti, l’hermaphrodite ou l’eunuque (1)», le terme «berdache» est plus précisément associé aux hommes et aux femmes qui, dans certaines tribus amérindiennes, choisissaient librement d’investir le rôle social du sexe opposé en se travestissant et en accomplissant au quotidien les tâches de leur genre d’adoption. Apposée à titre de préambule sur le mur adjacent à la salle d’exposition du Musée des beaux-arts de Montréal, qui présentait du 6 mai au 4 octobre 2009 l’œuvre Danse au Berdache de Kent Monkman, la citation de Catlin (2), largement ethnocentrique et fortement puritaine, happe sèchement le spectateur, lui renvoyant avec justesse une image sombre des dérives ethnologiques. Or, si comme on le sait l’entreprise coloniale a réussi à faire disparaître le berdache, Monkman en signe fièrement le retour.

Artiste multidisciplinaire d’origine anglo-irlandaise et crie, Monkman pose, par l’ensemble de son travail, un regard critique sur les canons artistiques de l’Amérique du Nord. À coups de citations et de références visuelles, il s’emploie, à travers divers médiums, à revisiter le répertoire visuel à partir duquel s’est constituée l’imagerie du «Nouveau Monde», et ce, en portant une attention toute particulière aux portraits tirés des Premières nations. Sortes d’allégories généalogiques de la représentation en sol nord-américain, les œuvres de l’artiste cherchent ni plus ni moins qu'à déconstruire les mythologies coloniales afin de rétablir un certain équilibre (multi)culturel.

À la manière et avec la maîtrise des paysagistes romantiques du 19e siècle, Monkman reprend certains tableaux connus pour leur insuffler une autre vie, un autre point de vue, plus contemporain et critique. Acquis dernièrement par le Musée des beaux-arts de Montréal, l’imposant tableau Trappeurs d’hommes (2006) met, par exemple, curieusement en scène un groupe d’hommes dans un paysage sublime d’Albert Bierstadt (1830-1902), originellement intitulé Among the Sierra Nevada, California (1868). Sous le pinceau de Monkman, la Sierra Nevada devient un tableau vivant, en partie anachronique, dans lequel se jouent des rapports de force entre les différents personnages. On retrouve notamment Edward S. Curtis (1868-1952), un photographe blanc américain qui – bien que déconcentré par l’apparition d’une Vénus masculine travestie en femme – s’apprête à saisir un cliché «traditionnel» de deux Amérindiens (il est à noter que l’un des deux modèles est sur le point de mettre une perruque aux longs cheveux noirs munie d’une plume). Au centre, on voit Jackson Pollock (1912-1956) s’en prendre à Piet Mondrian (1872-1944) en train de peindre un de ses «damiers» aux couleurs primaires. L’altercation entre les deux hommes entraîne une coulée de peinture sur une peau d’animal servant de canevas à un artiste amérindien. À côté de ce dernier, un peintre du 19e siècle – sans doute George Catlin (1796-1872) – recueille des notes et gribouillis portant sur le monde autochtone.

En plus de renfermer de nombreuses références historiques, plastiques et iconographiques se rattachant à des figures marquantes du monde de l’art ainsi qu’à des œuvres anciennes, le travail pictural de Monkman, à la fois kitsch et caustique, se voit manifestement chargé d’une forte tension homoérotique qui renvoie notamment au désir – souvent trouble et malveillant – de l’Autre. Tout en insinuant qu’un certain nombre d’échanges (autres que matériels) ont eu lieu entre Amérindiens et Européens, le travail de l’artiste soutient que l’oppression sexuelle des Premières nations est allée de pair avec l’oppression raciale. Porté par les valeurs judéo-chrétiennes, le regard ethnographique européen – masculin, blanc, hétérosexuel – a condamné (et parfois même occulté) certaines pratiques sexuelles, tel le berdache, qui ne convenaient pas aux principes moraux importés du «vieux continent».

La dernière installation vidéo de Monkman répond à la 56e lettre des mémoires de Catlin, condamnant l’existence du berdache, mais aussi à l’un de ses tableaux, intitulé Danse au Berdache, portant sur une cérémonie en l’honneur de ce personnage singulier. Comme on s’en doute, loin de réprouver l’hybridité du berdache, l’œuvre de Monkman l’encense. D’entrée de jeu, une main gantée de rouge dessine sur quatre écrans de projection en forme de peaux de bison des silhouettes «primitives» en aplat qui soudainement s’animent et prennent vie sous les traits de guerriers autochtones. Vêtus de costumes rouges, blancs et noirs faisant référence aux habits traditionnels amérindiens, remis au goût du jour, les guerriers-danseurs se trémoussent de façon athlétique sur des rythmes musicaux scandés momentanément par des chants a cappella, des flûtes, des respirations et des cris (3). Différents mouvements musicaux, ponctués chacun de crescendo, entretiennent une certaine tension dramatique entièrement soutenue par l’expression des danseurs. Ces derniers, placés en ronde autour d’une cinquième «peau de bison» suspendue dans l’espace, semblent attendre impatiemment la venue du célébré.

D’abord accroupi, le berdache apparaît comme un mirage, un peu flou. Puis il s’élève, sur ses chaussures plateformes, au centre de la pièce qui s’illumine tout à coup sous son aura. Ses longs cheveux noirs, sa robe à longues franges et son foulard rouges volent au vent. Et sur un rythme techno plutôt entraînant, il se met à pivoter sur lui-même en se déhanchant langoureusement. Tout comme dans l’œuvre de Catlin, le berdache qui nous est ici présenté est un homme travesti en femme. Pour être plus précis, il s’agit de Miss Chief Eagle Testickle, l’alter ego imaginaire de Monkman. Un personnage flamboyant, fier et glamour, ou si l’on veut, une drag queen brave et audacieuse qui, présente dans la plupart des œuvres de l’artiste (4), vient métaphoriquement récupérer les territoires qui lui sont dus.

Alors qu’on déploie aujourd’hui beaucoup d'efforts pour contrer l’homophobie, Monkman nous rappelle avec un juste retour du balancier que ce sont les colons anglais et français qui, par leurs valeurs conservatrices, ont cherché à imposer des normes sexuelles restrictives dans nos sociétés. Certes singulier, le berdache n’était pas pour autant marginalisé dans bon nombre de communautés amérindiennes qui, sexuellement plus libertaires, laissaient libre cours à ce troisième sexe. La christianisation a malheureusement eu, selon l’artiste, des conséquences néfastes sur la sexualité des Amérindiens (5). En raison de l’inculcation de l’homophobie, les êtres androgynes ont disparu des communautés autochtones.

«Est-ce que les peuples européens ont des berdaches dans leurs cultures?», demande la commissaire Cathy Mattes à Miss Chief Eagle Testickle. «Non, répond Miss Chief, et cette figure manquait dans leur monde puisqu'elle offrait une médiation bienfaisante entre les sexes (6)». Jouant de façon tout à fait désinvolte au berdache, Miss Chief Eagle Testickle administre un électrochoc transculturel contre l’homophobie et la discrimination raciale. C’est à nous maintenant d’entrer dans la danse et de libérer notre esprit.

NOTES
1. Pierrette Desy, « L’homme-femme. (Les berdaches en Amérique du Nord) », dans Libre – politique, anthropologie, philosophie, Paris, Payot, 1978, no 78-3, p. 57-102. L’article est accessible en ligne dans la collection « Les classiques des sciences sociales », Université du Québec à Chicoutimi.
2. Cette citation de George Catlin, affichée au Musée, est tirée de ses mémoires From Letters and Notes on the Manners, Customs, and Conditions of North American Indians, publiés à Londres en 1844.
3. Inspirée par les pow-wow traditionnels et la danse contemporaine, la chorégraphie des danseurs a été conçue par Michael Greyeyes et la musique par Phil Strong.
4. C’est Miss Chief Eagle Testickle que l’on retrouve en Vénus dans le tableau Trappeurs d'hommes (2006).
5. Kent Monkman, L'influence du christianisme sur la sexualité autochtone, Cybermuse, [En ligne] http://cybermuse.beaux-arts.ca/cybermuse/docs/MonkmanClip6_f.pdf
6. Cathy Mattes, « An Interview with Miss Chief Eagle Testickle », dans Kent Monkman, The Triumph of the Mischief, Hamilton, Art Gallery of Hamilton, 2007, p. 110. [Trad. libre]

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