Montréal - Usine C, Freetown

80
2014
Montréal
  • Dood Paard, Freetown, 2013. photo : © Sanne Peper

Freetown
Dood Paard, Usine C, Montréal, les 22 et 23 novembre 2013, Nederland / Nouvelles scènes des Pays-Bas

Freetown, produite par Dood Paard, une compagnie d’Amsterdam qui a 20 ans au compteur, était la seule réalisation proprement théâtrale de Nederland / Nouvelles scènes des Pays-Bas, un événement multidisciplinaire présenté à l’Usine C. Inspiré par Vers le sud, le film de Laurent Cantet, le spectacle a retenu mon attention parce qu’il est porté par une critique sociale aussi féroce que désopilante.

Le texte de Rob de Graaf – projeté en français et en anglais – est joué (en néerlandais) et mis en scène par Ellen Goemans, Lies Pauwels et Manja Topper. L’action se déroule quelque part en Afrique de l’Ouest, plus précisément dans l’enceinte hautement protégée d’une station de tourisme destinée aux Européens. Un vrai petit coin de paradis, jusqu’à ce qu’un sujet s’invite, puis parvienne à s’imposer dans les conversations. On a beau s’engourdir de soleil, de sexe et d’alcool, le réel finit toujours par nous rattraper. Tout juste de l’autre côté du mur, la misère du monde devient impossible à ignorer, surtout quand on sait très bien que cette pauvreté, c’est notre propre mode de vie qui la fait perdurer.

Sur le plateau, pour évoquer la plage sur laquelle trois femmes se retrouvent chaque jour, on a déversé des tonnes de canettes. L’effet visuel – et sonore, lorsque les comédiennes entrent et sortent de scène – est saisissant. Pour ajouter au caractère artificiel du tableau, on a planté au centre de ce chaos métallique une douzaine de chaises de patio en plastique blanc, autant de trônes emblématiques de cet indécent sentiment de supériorité, de cette déconcertante suprématie que la civilisation occidentale entretient envers ce qu’on appelle commodément le tiers-monde.

Au fil du temps, les échanges de nos trois vacancières en mal de sensations sont de plus en plus chargés de condescendance, d’abord et avant tout envers l’homme noir, absent sur scène mais omniprésent dans les conversations, source de désirs puissants et contradictoires. Il faut voir ces femmes dans leurs ensembles aux motifs de pelages d’animaux, vautrées dans leurs chaises. Il faut les entendre passer, dans la même tirade, des plaisirs de la séduction à ceux de la domination et du colonialisme, de l’empathique Occidentale éduquée à la consommatrice cruellement insatisfaite.

L’intelligence de ce spectacle, qui traduit une forme d’engagement sans pour autant faire la morale, réside dans la manière dont s’entrecroisent dérision et dénonciation, tout d’abord grâce au texte, assemblage de monologues et de scènes de groupe, brillant parce qu’il donne mille et une raisons de rire (de nous) tout en provoquant autant de frissons d’effroi, puis grâce au jeu des comédiennes. Racistes, égoïstes et impérialistes, les femmes qu’elles incarnent sont d’abord et avant tout désespérées, si bien qu’on ne parvient jamais à les détester complètement.

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