Montréal – Musée d’art contemporain

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Musée d’art contemporain de Montréal, du 2 mai au 7 septembre 2009

Dans un corridor du Musée d’art contemporain de Montréal, un ruban adhésif collé à même le sol a pour fonction d’encadrer la série photographique se trouvant à l’entrée de l’exposition de Robert Polidori. En évoquant l’interdit que l’on associe habituellement au cordon en velours séparant le public de tel ou tel artéfact, ce dispositif muséal incite le spectateur à se rapprocher. Ce faisant, le geste du musée ne fait qu’étayer le sentiment de fascination éprouvé par tout spectateur devant les œuvres de Polidori. Or, les couleurs semblent surgir de la surface du papier photographique à la manière d’une projection tridimensionnelle, les formes représentées encouragent le spectateur à les toucher et à en tracer les contours avec le bout des doigts, enfin tout concourt à ce que le spectateur agisse en fonction du besoin – qui est presque un instinct – de regarder les choses de près.

Cependant, les leitmotivs de la série – décadence, pauvreté, désastre – déjouent une telle fuite dans la contemplation esthétique. Or, il n’est pas question ici de ruines édifiantes ou de restes sublimes affirmant l’humanité du regardeur, pourvu que ce dernier ait adopté au préalable le regard désintéressé prôné par l’esthétique kantienne. Et pour cause : les vestiges des anciennes civilisations privilégiées par les peintres de paysage des 18e et 19e siècles ne peuvent véhiculer une expérience du sublime que dans la mesure où ces traces nous mettent sur la piste des limitations de nos facultés sensibles et nous font sentir notre propre mortalité, tout en montrant comment notre raison, c’est-à-dire notre destination morale, franchit les bornes de nos sens. Autrement dit, en dépit de la nature éphémère de la vie humaine, la contemplation de telles ruines fait appel à notre faculté morale afin que cette dernière puisse triompher, les produits de la culture à l’appui, et poursuivre ses projets de création, les objets eux-mêmes et l’effort soutenant la production culturelle étant emblématiques de la liberté humaine.

Mais chez Polidori, une certaine perversité séduit le regard, de la série Versailles jusqu’aux ruines de Pripiat et Tchernobyl. Ce poète de la catastrophe présente les traces abjectes de la civilisation, y compris ce kipple que nous expulsons, pour employer un terme inventé par Philip K. Dick, auteur de science-fiction. En tant que symptôme des excès du capitalisme, qui accompagnent les effets de la guerre nucléaire, le kipple est le signe de l’entropie sociale. Ainsi, notre posture de visiteurs de musée, qui est liée à un certain confort, est le lieu d’une subtile i-ronie : alors que nous regardons de près les images, le contexte politique – excessivement chargé – de tels événements cités par les photographies de Polidori nous rappellent que nous, spectateurs, sommes les créateurs de la culture. Nous aussi sommes impliqués dans les réalités auxquelles ces images renvoient.

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