Chloë Lum et Yannick Desranleau, avec Sarah Wendt, The Rules – Les règles, Festival d’arts vivants (OFFTA), Montréal

Théâtre La Licorne
  • Chloe Lum & Yannick Desranleau avec Sarah Wendt, The Rules – Les règles. Photo : Edwin Isford
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Chloë Lum et Yannick Desranleau, avec Sarah Wendt, The Rules – Les règles
Festival d’arts vivants OFFTA, Montréal, Théâtre La Licorne, du 2 au 3 juin 2016

La pratique des artistes visuels Chloë Lum et Yannick Desranleau s’articule autour du modèle collaboratif, l’investissant de part et d’autre en lui attribuant un statut pivot au sein de leur démarche commune. Depuis 2015, le duo collabore notamment avec la chorégraphe Sarah Wendt afin de proposer des performances permettant d’activer leurs objets protéiformes. The Rules – Les règles met en scène diverses constructions matérielles produites par Lum et Desranleau et trois interprètes (dont Wendt) qui, tout au long de la pièce, sondent les potentialités et les limites de ces accessoires sculpturaux.

Le spectacle débute au timbre d’un assemblage de textures expérimentales et de sonorités musicales et, déjà, l’installation occupant la scène semble se languir d’être animée par son comparse humain. De fait, trois danseuses pénètrent dans l’espace scénique l’une après l’autre et s’entame alors un exercice alambiqué de tentatives relationnelles autant entre elles qu’avec les objets. Les questions « How can one transform into an object? », « How may an object become part of me? » et « How can my body as an object influence the interaction with the other performers? » sous-tendent essentiellement les règles de la performance(1). L’interaction est prismatique, multipliant les couches de sens au fur et à mesure qu’elle se déploie à divers niveaux : les interprètes se parlent, s’adressent à l’audience, manipulent l’inanimé de manière à activer sa performativité et à concevoir de nouveaux tableaux en remaniant les rapports entre les différents états matériels. On assiste, par exemple, à une intéressante scène de « collaboration temporelle » alors que trois vidéos sont projetées sur des écrans constituant en partie le décor du spectacle. Préalablement réalisées, les vidéos présentent chacune des performeuses interagissant avec quelques-uns des objets de The Rules, et fonctionnent à la façon d’un mode d’emploi performatif. Si la médiation vient habituellement après la performance, elle procède ici d’une temporalité antérieure, déstabilisant ainsi la linéarité temporelle de l’évènementiel. À travers un chevauchement des codes du théâtre, de la danse, et de la comédie musicale s’élaborent des « constellations dynamiques »(2). Un véritable écosystème prend forme, au sens où tout est là, autonome, complet ; même Lum et Desranleau font acte de présence sur la scène lorsque des impressions grand format de leur visage déguisent les interprètes pour un moment.

Au cœur du spectacle réside un questionnement soutenu des règles et de leurs contextes d’application, à la fois celles établies pour et dans le cadre de The Rules mais également celles préexistant à l’évènement. Cela apparaît on ne peut plus clairement lorsque Wendt se met à fredonner à répétition : « It doesn’t bother anyone that no one is following the rule, as long as everybody lies by pretending that they’re following the rule. » Si la performance tend à réévaluer la pertinence protocolaire (et la capacité) de « suivre » les règles, elle en engendre surtout de nouvelles par la création successive de modèles alternatifs répondant de la recherche qui se réalise dans l’immédiat de la performance. L’objet performatif, tout en étant le moyen par lequel les règles sont invalidées et ré-imaginées, constitue et la cause et le produit d’une telle situation dialogique. (Re)performant sa nature au fil des interactions qui l’animent, il s’actualise en même temps qu’il interroge instantanément son « nouvel » état. Abordé comme collaborateur, il est prothèse, extension corporelle, et même co-performeur à ses heures. En ce sens, l’agentivité du corps dansant est mue par la construction matérielle et ses comportements plus ou moins anticipés. L’objet-dispositif permet et restreint, contrôle et est contrôlé à son tour. Les mouvements du matériau deviennent autant de bouleversements par rapport auxquels doivent constamment se réajuster les performeuses.

Avec The Rules, Lum, Desranleau et Wendt signent un travail de reconfiguration. En présentant des expériences singulières occasionnées par une panoplie d’objets absurdes, le spectacle investit et manipule certains codes du paradigme productiviste et réussit ainsi à remanier les conventions liées à l’interaction entre humain et matériel. Par un décuplement des possibilités de transmission, il repense activement la dichotomie corps/objet et pourrait, en ce sens, suggérer des pistes pour un futur de la collaboration.

*

Avec cette 10e édition, l’OFFTA a su honorer sa volonté de décloisonnement des pratiques artistiques contemporaines en mettant fortement de l’avant des évènements misant sur l’expérimentation comme forme et fin en soi. Du 30 mai au 8 juin 2016, le festival a rassemblé des créateurs brouillant les frontières de la danse, du théâtre et de la performance, et questionnant particulièrement l’expérience qui relève du performatif et de ses modes de production. En collaboration avec les Productions Onishka, l’ajout d’une programmation spécifique d’arts vivants autochtones (Scène contemporaine autochtone) marque, espérons-le, un tournant dans la démarche du festival. La diversité des pratiques embrassées par le OFFTA 2016 témoigne de la complexité identitaire de la scène émergente locale ; complexité identitaire qu’il est nécessaire de promouvoir pour aborder pertinemment un éventail d’enjeux liés aux politiques de l’art vivant.

Même si une majorité de la programmation a été présentée dans des espaces scéniques conventionnels, nombreux sont les artistes et collectifs qui ont ré-envisagé les logiques de la scène, de la représentation et du spectaculaire au sein de leur création respective. La question du méta-spectacle a effectivement dynamisé à la fois les formes et les contenus de l’édition 2016 du festival. Si l’intérêt d’une telle tribune n’est plus à démontrer, son interrogation des modes de la représentation bénéficierait peut-être d’un investissement plus soutenu des espaces liés aux arts visuels, autrement chargés que ceux des arts de la scène.

NOTES

(1) Tel que mentionné par Sarah Wendt dans une brève introduction que l’on retrouve dans le programme du spectacle.

(2) Wendt parle de « dynamic constellations », ibid.

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