Dossier | Ceci n’est pas une plaisanterie : l’irrévérence chez les QQistes

Ceci n’est pas une plaisanterie : l’irrévérence chez les QQistes
Par Manon Tourigny

Tout art est immoral
- Oscar Wilde

La notoriété, c’est comme les cacahuètes : quand on commence, on ne peut plus s’arrêter.
- Andy Warhol

Se qualifiant eux-mêmes de Laurel et Hardy de l’art, les QQistes seraient-ils des bouffons venus divertir la cour ? Leur récente présence dans le milieu des arts visuels québécois pourrait apparaître comme une farce, un pied de nez au système qui fabrique de l’art et des artistes. Cependant, au-delà de cette apparente plaisanterie (1) se cache une réflexion sur le monde de l’art et ses codes, ses acteurs et consorts. La démarche de Jocelyn Guitard et Marc-Antoine K. Phaneuf, tous deux historiens de l’art en devenir, serait à envisager comme une prise de position et une réflexion sur le milieu, une sorte de manifestation vivante de la postmodernité, entendue comme lieu de réappropriation et de recyclage d’idées et d’images. Comme le résume Yves Boisvert pour définir le postmodernisme, « [p]eu importe dans quel champ se développe cette esthétique, elle est toujours marquée par une attitude narcissique, c’est-à-dire une volonté constante de questionner sa discipline et le statut du sujet […] (2). » Dans une entreprise oscillant entre une volonté éducative et subversive, le duo revisite le passé et jongle avec différents concepts afin de rendre compte du ridicule de certaines situations. Dans leur cas, tout est question d’attitude. Le duo affirme d’ailleurs, non sans ironie, que la vérité émane d’eux. Ici, il faut définir l’irrévérence comme une stratégie critique qui s’adresse tout particulièrement aux acteurs qui gravitent dans ce « beau milieu (3) ».

Afin de mieux situer l’irrévérence chez les QQistes, deux propositions retiennent mon attention. La première, leur Balade au cœur de la Vérité de l’art, présentée lors de la troisième édition de la Manifestation internationale d’art de Québec au printemps 2005, s’inscrit dans une volonté d’éduquer le public sur l’art. Placées un peu partout dans la ville et dans l’exposition principale, des plaquettes dorées proposent des citations de théoriciens, d’artistes et de différents intervenants du milieu. Cependant, pour l’œil averti, ces citations ont quelque chose d’inhabituel voire de trafiqué. Il faut donc prêter attention pour être en mesure de saisir la supercherie. Par exemple, les QQistes citent une célèbre phrase de Maurice Denis répétée dans les cours d’histoire de l’art : « Se rappeler qu’un tableau, avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées. » La version proposée par les QQistes est la suivante : « Avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, une sculpture est essentiellement un amas de fientes de pigeons en un certain ordre assemblées. » Ce détournement opéré par le duo met en perspective l’usage intempestif de citations faisant office de dogmes. Ce procédé se rapporte à un fragment que l’on prélève d’une œuvre pour lui attribuer une signification nouvelle, c’est-à-dire que l’extrait choisi n’appartient plus à son contexte de création. Or, nous pouvons faire dire ce que nous voulons à un auteur. Et les QQistes s’amusent abondamment avec ce principe. Ils ne se contentent pas d’utiliser une phrase telle quelle pour la présenter joliment sur les murs mais la détournent en la remaniant. Confondre le public, c’est donc lui faire croire que tout ce qui est écrit est une vérité en art. Le lieu d’inscription des plaquettes n’est pas anodin. Les QQistes ont judicieusement choisi des endroits chargés de sens, que ce soit au pied d’une statue, près de la rue du Trésor ou encore dans le hall du Musée national des beaux-arts de Québec. Ce vandalisme soft ne laisse pas indifférent puisque certaines plaquettes se sont vues arrachées, vandalisées ou encore intégrées à l’œuvre comme ce fut le cas de l’installation picturale in situ de Ziad Naccache. Avec l’accord de l’artiste, les QQistes ont placé une plaquette dans l’installation picturale de ce dernier. À son tour, Naccache a répondu en peignant une fleur par-dessus celle-ci, s’appropriant cet élément « parasite » afin de l’intégrer à sa propre murale. Ces différents actes anonymes ou connus deviennent des réponses instantanées au travail de détournement des QQistes qui permettent un dialogue entre le public et le duo. Dans cette balade, il y a manifestement un refus d’obéir au dogmatisme imposé par la discipline. En jouant avec cette matière qu’est la théorie ou les discours d’artistes, les QQistes s’imposent comme maîtres d’œuvre, comme porteurs d’un nouveau message. Il y a dénonciation du système mais aussi volonté de s’y inscrire en le critiquant et, pourquoi pas, de faire école.

Avec Luxe du vernissage, happening présenté au Centre d’art Amherst cet automne à Montréal, nous entrons dans une autre sphère, celle du burlesque. Prenant à partie le concept même du vernissage, le duo pousse les limites en orchestrant une magnifique mise en scène. En fait, nous sommes conviés à un événement dont nous sommes les héros. L’accès à la salle est bloqué par une planche de bois stratégiquement placée à hauteur du regard et qui porte la mention suivante : en entrant dans cette salle, vous acceptez d’être photographié ou enregistré. Le visiteur signe un contrat tacite le liant avec les QQistes. Il peut accepter de prendre part à cet événement et devenir figurant ou rester à l’écart et n’être qu’un témoin, voyeur de la scène.

Ayant passé la barrière, nous pénétrons dans un local où il n’y a pas d’œuvres, mais une foule hétéroclite rappelant la galerie de personnages du film Freaks (1932) de Tod Browning. Dans cette pièce exiguë, un malaise est palpable puisque à la foule habituelle qui court les vernissages se greffent des nains, une jeune femme brûlée, un homme déguisé en lapin et arborant des implants mammaires, une mascotte de centre d’achat, etc. L’étrangeté de la situation suscite des réactions allant d’un refus de jouer le jeu, une certaine perplexité quant à la valeur de cet événement ou une réelle envie de faire partie de ce délire. L’aspect kitsch de l’ensemble (le buffet contenant des icônes de la malbouffe en version sucrée et salée gracieusement offerts par les commissaires Julie Aubin et Catherine Nadon, la table de vente de la revue Chasse et pêche, le peintre à l’aérographe portraiturant les QQistes, etc.) permet de questionner la notion même de goût. Tout ce qui est présenté désobéit à la culture imposée par les institutions. Cette incursion dans le populaire pose la question suivante : que légitime-t-on comme art aujourd’hui ? Dans cette optique, il faut comprendre que la thèse des QQistes s’appuie sur de multiples dichotomies : art versus kitsch, artistes versus historiens de l’art, œuvre versus non-œuvre, beau versus laid, etc. Ces pôles contraires provoquent des questionnements sur ce que l’art doit être et la façon dont nous cautionnons les pratiques. Ce qui en ressort, c’est l’idée que tout peut être de l’art – il suffit que l’artiste, le critique ou l’historien de l’art le décide. Par ailleurs, il y a un brouillage entre le travail du duo et celui des commissaires invitées. Dans ce cas-ci, il faut se demander quel est le rôle du commissaire dans ce genre d’entreprise. En fait, il faut comprendre que la mention des commissaires sur le carton d’invitation agit davantage comme une forme de légitimation du travail des QQistes. Les commissaires font surtout acte de présence dans la logistique de l’événement (la création du buffet en est l’exemple le plus frappant) de manière à donner un coup de main aux QQistes dans la mise en œuvre de leur happening. Le duo aurait donc pu agir lui-même en tant que commissaires ou assumer pleinement son rôle de metteur en scène de l’événement. Le vide de la représentation est également exploité, comme Yves Klein et d’autres artistes jadis l’ont questionné. Il n’y a plus besoin d’objets d’art pour faire œuvre, l’événement devient art. L’accent est mis sur le vernissage comme moment privilégié et devient une carte de visite pour se faire connaître auprès du public. C’est d’ailleurs ce qui ressort dans Soixante-quatorze luxes (le luxe du vernissage – l’après) qui a suivi l’événement. Dans le même espace, tout est redevenu calme. La seule trace du happening nous parvient de 74 photographies domestiques low tech et de la bande son où restent encore imprégnés des airs de polka. Cette pièce ne fait pas nécessairement œuvre, mais sert plutôt à archiver l’instant afin de rendre compte de ce qui a existé un certain samedi d’octobre. Et c’est là que nous voyons les ficelles de l’entreprise des QQistes, soit de confronter le public en lui montrant le cirque dans lequel nous sommes, nous évoluons. La preuve étant que le duo avait engagé et payé des gens pour assister à leur vernissage. C’est donc dire que tout se transige, même la présence d’un public.

Les QQistes sont peut-être des citoyens provocateurs qui viennent titiller nos conceptions de ce que doit être un artiste et son rôle au sein de la société, mais également du système qui soutien cette « mascarade ». À une époque où tout semble avoir été fait, les propositions du duo apparaissent comme un moyen de fabriquer du mythe, comme Warhol a su le faire avec sa Factory. En participant à leur projet, nous sommes conviés à un événement qui aura peut-être une place dans l’histoire de l’art. En fait, reprenons. Pourquoi ne pas dire immédiatement que c’est UN événement important puisque notre société privilégie les idoles instantanées fabriquées à l’usine du show business. Le milieu des arts visuels n’échappe pas à ce phénomène de société et c’est ce que soulignent en partie les QQistes. Pour faire partie du groupe, il faut se faire voir, assister aux vernissages, imposer sa marque, se présenter, discuter. L’artiste devient son unique représentant et s’il veut percer, il doit savoir se vendre, peu importe la qualité esthétique de son travail. Ce que proposent les QQistes doit être vu comme une critique d’un système qui ne se renouvelle pas, qui se complaît dans le mimétisme. Ils mettent ces codes en scène pour en souligner l’absurde, l’effet pervers.

Bien que l’on puisse discuter des qualités plastiques des propositions présentées par les QQistes – même s’il ne s’agit pas d’œuvres mais d’actions et de gestes –, il ne faut pas perdre de vue que leur irrévérence se manifeste dans le questionnement qu’ils posent sur le système de l’art. Sans rien révolutionner, leur pratique s’inscrit en filiation avec d’autres pensées d’artistes tels que les dadaistes, fluxus ou les nouveaux réalistes qui, pour se dire et exister, ont pris le parti de remettre en cause certains postulats à la mode. Ironiquement, leur réflexion est consciemment ancrée dans une volonté de s’inscrire dans le système qu’ils dénoncent et critiquent et, pourquoi pas, de s’imposer dans les ismes historiques. Cette irrévérence va-t-elle au-delà du milieu qui est remis en cause ? Jouant avec des codes très précis en art, les QQistes visent ceux qui sont en mesure de décoder ce vers quoi ou qui ils décochent leur tir. Le duo nous renvoie une image dépassée de certaines pratiques, que ce soit par l’usage abusif de la citation pour tout expliquer ou encore du vernissage comme lieu de rassemblement mondain qui occulte bien souvent les œuvres qui sont exposées. Certains pourraient qualifier les QQistes d’arrivistes, terme lourd de sens, mais qui se réfère tout de même au contexte actuel empreint d’individualisme, de recherche de succès dans un monde où l’argent et le capital prédominent. Néanmoins, Jocelyn Guitard et Marc-Antoine K. Phaneuf assument ce rôle en prenant des allures de dandys contemporains, un brin impertinents et au-dessus de tout. Reste à savoir si leur refus de se conformer ne s’essoufflera pas à trop vouloir faire partie du système de l’art.

NOTES
1. Que souligne assez clairement leur choix de dénomination « cucul » se référant à « une niaiserie naïve ou qui est démodée » selon le Petit Larousse illustré, Paris, Larousse, 1996, p. 297.
2. Yves Boisvert, Le postmodernisme, Montréal, Les Éditions du Boréal, 1995, p. 53.
3. Ce terme est emprunté à l’acteur Raymond Cloutier qui a rédigé, il y a quelques années, un essai polémique sur le milieu du théâtre et ses failles. Le beau milieu, Outremont, Lanctôt, 1999, 142 p.

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