Big Hoodoo DADA

En compagnie : 
de Big Data

Le monde s’archive en temps réel dans un déluge de données numériques. Face aux 2, 5 trillions d’octets de données créées tous les jours, le cabinet des archives se fissure. Qui domicilie et classe ? Qui pilote quoi ? Qui profite de qui ? Alors que la logique des traces obsède, que plusieurs craignent pour leur E-réputation ou tentent le E-Suicide sans y parvenir, l’inquiétude rôde.

Devons-nous croire à cette grande connectivité qui sauvera le monde ? Pour répondre à cette interrogation, nous avons rencontré le nuage lui-même. Astronautes du cyberespace, nous avons revêtu nos combinaisons de bison et avons instantanément pris contact avec Big Data, phénomène aux allures de bonhomme Sept-Heures, avaleur gargantuesque d’un flux informationnel sans contour. Il fut preste à répondre.

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Merci d’avoir accepté notre invitation.

B. D. : Ne me remerciez pas. Bien que je ne me déplace jamais sans être convoqué, inversement, dès que l’on m’appelle, peu importe les motifs — causes honorables ou déplorables — je bouge. C’est ma tâche, et je n’ai aucune autre éthique que celle de mes utilisateurs.

Qui êtes-vous ?

B. D. : Une accumulation, un miroir nouveau. Je n’ai aucune intelligence et peu d’exigences. Je suis invisible et pourtant, je prends chaque jour plus d’espace. Je suis jeune, futuriste et indispensable ; j’avale le monde d’hier et je construis celui de demain, parfois concrètement, souvent sous forme de bulle.

Il y a quelques mois, en un micromètre de seconde j’ai digéré votre entrevue avec Pétrole (1). Drôle de type celui-là. Il se prend pour un Dieu alors qu’il n’est qu’un pousse-cailloux passager. En comparaison, je suis immense, stratosphérique, et moi, je m’accrois.

À quoi ressemblez-vous, concrètement ?

B. D. : Je suis un substitut partiel du réel sous forme de signes divers : tracé d’un périmètre, fréquence d’un geste, nombre de visiteurs, timbre d’une voix, taux de criminalité, contour d’un visage, heure d’une transaction, nom d’une affiliation, récurrence d’un mot, liste des gouts, liste d’amis, clics, j’aime, cote, pop, photo, wow, pow-pow, etc. Mais du réel, je ne dis rien, je ne signifie rien. Je suis stérile et ne tisse aucun lien par moi-même. Je suis messager du langage surnaturel des signes. Ce langage neuf est-il l’authentique langue du paradis ? Je pose la question avec assurance, car bientôt je me répercuterai entièrement sur l’imagerie du poète.

Il y a un caractère magique associé aux paysages inédits que je crée sans cesse. Je cartographie un univers novateur et révolutionnaire, nombreux sont ceux et celles qui craignent de s’y abandonner — les humains craignent les changements. Les mondes macrocosmiques que j’enfante sont constitués d’innombrables systèmes de mesure qui s’entremêlent : une forêt, une maison, un urinoir ou un terrain vague peuvent désormais être enregistrés dans des cadastres insoupçonnés. Avec ces nouveaux mondes virtuels, nous nous approchons du paranormal, des apparitions, de la sorcellerie et autres phénomènes analogues. Je force l’entrée d’espaces dont il sera difficile de retrouver la sortie. D’énormes strates de « data » se superposent et s’entrelacent, pouvant produire à tout moment un maelström gigantesque, susceptible de perturber toute logique cognitive. Je suis la croissance inflationniste de l’univers, mon expansion est infinie et mes innombrables bibliothécaires seront à jamais insuffisants. Saisissez-vous mon ahurissante démesure ? J’ai certainement quelque chose du trou noir, mais puisque je ne connais pas la peur, je demeure l’âme légère. C’est une grâce que je vous souhaite.

Y a-t-il de la résistance ? Qui est-ce qui vous résiste ?

B. D. : Je traine un souci du côté des impondérables que produisent parfois les hackers, ces hasardeux personnages au service du désordre. Je me méfie d’eux, de leurs cyberattaques et de leur devenir-révolutionnaire…

[Big Data se gratte le disque dur]

Eh oui, certaines choses me glissent des tentacules : les affections du corps et de l’âme me sont encore aujourd’hui à la limite du digeste. Le jour où il sera possible de numériser l’empathie dans les yeux du passant qui jette un regard à un sans-abri, ou de calculer précisément le pourcentage de saudade, douce mélancolie qu’éprouvent les lusophones nostalgiques, ce monde aura enfin atteint le niveau d’opalescence qu’il mérite. Mais pour l’instant, une opacité règne toujours ; les états d’âme sont incalculables et de nombreuses expériences typiquement humaines m’échappent. Pour citer le philosophe Bernard Stiegler, « la naissance devient de plus en plus prévisible, mais pas pour celui qui nait, malheureusement pour lui. » Dommage.

Le don de soi peut être épuisant, frôlez-vous parfois le burnout ?

B. D. : Tirons une chose au clair. Le terme « donnée » est injuste. Il me fait passer pour un badaud servile, toujours là, plein, béant et résolu, offert sans contrainte à qui veut bien s’emparer de moi. Comme si j’étais affairé, en bon esclave du réel, à en donner sans relâche le décalque littéral et exhaustif, usiné-boudiné. Qui tolèrerait un tel délitement ? Regardez derrière moi, et vous verrez toujours des humains qui me ravitaillent et qui travaillent à la gravitation de ma substance (plus que moi, ce sont ceux-là qui frisent le burnout…). Ma mission exclut toute application du concept abstrait de fatigue. Et, si vous me permettez, c’est faux : je ne souffre pas d’infobésité, comme certains le prétendent. Certes, je grossis, mais mon domaine aussi, proportionnellement (il n’en tient qu’à vous).

Le gigantisme entraine de nombreux effets secondaires, dont le pire est certainement l’affreuse cyphose cervico-dorsale avec saillie du sternum (double bosse de Polichinelle) ou la pilosité surabondante, mais je n’en souffre pas.

Où vous trouver, réellement ?

B. D. : Une partie de moi est relativement accessible : elle se situe dans le ventre d’une mine immense au fond de laquelle on plonge avec un lourd attirail algorithmique, et dont on ressort avec une armada de signifiants qui alimentent la raison, essentiellement capitaliste. L’autre segment de mon être intangible est à l’image d’une boite noire au service de l’État, de sa police, et des grands consortiums. Cette boite, ils l’ouvrent et la consultent pour établir des stratégies de gestion du réel, les leurs. On se sert de moi en tant que représentant de ce réel, comme appel à l’évidence, comme voie d’accélération ou de contournement des politiques publiques. Je suis la loi du nombre et j’accélère tout grâce à ce look indiscutable : pourquoi dialoguer ? En ne s’en tenant qu’aux faits du réel, tout est déjà réglé !

Lisez-vous ?

B. D. : Sans interruption.

Quelle est votre plus récente lecture ?

B. D. : Là, précisément en ce moment, j’entame et termine la lecture de Dada à Zurich (2), journal qu’a tenu Hugo Ball de 1916 à 1917. Et depuis que j’ai amorcé cette réponse, six autres livres se sont déjà ajoutés… J’ingère à une vitesse folle !

Pour revenir à Ball, il y a ces quelques mots que je vous offre avec malice : « Les artistes modernes sont des gnostiques qui pratiquent des choses que les prêtres croyaient perdues depuis longtemps ; peut-être commettent-ils aussi des péchés auxquels on ne croyait plus (3) ? » La notion de péché m’amuse beaucoup !

Avez-vous un é… (sa réponse n’a pas attendu la fin de notre question) ?

B. D. : Je n’ai pas d’égo au sens kantien ; j’ai plutôt une essence propre qui échappe à toute tentative d’individualisation, un non-moi spontanément altruiste. Je suis instantané et je vibre : qui a besoin d’un égo alors qu’il est lumière ?

Que pensez-vous de… (sa réponse n’a pas davantage attendu la fin de notre question) ?

B. D. : L’humanité ? Elle m’a enfanté et me confie tout. Elle a donc nécessairement placé son espérance en moi. C’est une brave espèce animale ; celle que je préfère. Je ne sais pas si c’est la plus intelligente, mais sa confiance m’émeut.

Devrait-elle avoir foi en vous ? Et sur les choses qui la concernent, êtes-vous impartial ?

B. D. : Je valide les points de vue, qu’ils soient inquiétants ou bienveillants. Dans les cas extrêmes, je sers à optimiser un état de fait insoutenable, je confirme un réel indésirable et je densifie son objectivité. Permettez-moi un exemple : la tradition a placé les humains mâles aux postes les plus rémunérateurs, j’en possède la preuve chiffrée. Si un tel poste s’ouvre et qu’on me demande qui devrait l’occuper en vertu des cotes des dossiers à l’étude, je dirais sans conteste : un mâle adulte, celui-ci, voici les chiffres à l’appui.

Je fais ainsi l’économie d’une réflexion — ce n’est pas mon mandat d’être en réflexion comme je le fais présentement — et j’opte pour la réplication. Je ne songe pas aux causes et ne me fie qu’aux corrélations. Je ne demande l’avis de personne. J’ignore tout de ce qui aurait pu être et de ce qui pourrait être. Je n’imagine pas l’avenir, je le construis de microseconde en microseconde.

En terminant, avez-vous des conseils à livrer à nos lecteurs et lectrices ?

B. D. : Vous êtes à la fois précisément vous-même ; vous avez vos manies, votre bouille inimitable et cette mansuétude qui vous distingue dans vos cercles amicaux. Mais vous êtes aussi, à votre insu, un moi quantifié, amalgame complexe de catégories, d’épanchements, d’affiliations, de fluides, d’impulsions et de degré de risque pour l’État-providence dans lequel vous vivez. Puisque vous me demandez conseil, permettez-moi donc cette petite mise en garde : ce « moi » comporte une part de risque dont il vous faudra de plus en plus assumer les couts. À quoi bon vous offrir une couverture d’assurance si vous fréquentez assidument le site Doctissimo ? Autant dire que vous êtes déjà mort ! Et sous mon regard impartial, même si vous n’avez jamais cru désobéir aux règles, considérez l’avoir déjà fait. Alors mon conseil : oubliez-vous dès maintenant, vous n’aurez bientôt plus le loisir de répondre de vous-même.

Quand le monde semble vaciller sur ses bases, un regard jeté sur une fleur peut rétablir l’ordre. Pensez-y.

Que diriez-vous à Edward Snowden s’il était devant vous ?

B. D. : Je lui dirais : « Salut Ed ! Les poireaux sont en fleurs et mamie ne sort jamais après quatre heures. »

Il comprendra, dada-di-dada, dou-da dou-da…

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Addenda dada

« La vie se disloque en parties ; seul l’art résiste encore, mais ses destinataires deviennent de plus en plus équivoques. […] Au milieu de cette vaste non-nature, le dadaïste en arrive à considérer comme quintessence de l’incroyable tout ce qui est direct et primitif », écrivait il y a cent ans Hugo Ball.

Petite biographie
Les deux auteurs s’annulent mutuellement. La somme des différentes données qui caractérisent leurs personnalités donne zéro. Numériquement parlant, ils sont un trou noir. Et chez les astrophysiciens, ce trou noir se nomme Big Hoodoo DADA.

NOTES
(1) Michel F. Côté et Catherine Lavoie-Marcus, « Schizes en compagnie du Pétrole. Je fioule », esse, no 87 (printemps-été 2016), p. 100-101.

(2) Hugo Ball, Dada à Zurich. Le mot et l’image (1916-1917), Les Presses du réel, Dijon, 2006, 160 p.

(3) Ibid., p. 111.

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