De la ville... au port

[Extrait]

[...]

Silophone

Dans le Vieux–Montréal, de plus en plus d'activités socio–culturelles sont organisées, comme des festivals, fêtes historiques, etc. Depuis déjà quelques années, les symphonies portuaires du Musée de Pointe–à–Callière font partie du paysage culturel [5]. Un nouvel événement a vu le jour en juin 2000, Silophone, dont les activités se poursuivront jusqu'en juin 2001. Cet événement, c'est d'abord un hommage rendu au Silo n° 5 – un monument industriel transformé en instrument de musique –, mais c'est aussi une série d'événements échelonnés sur une année alliant tout autant la musique, le patrimoine, l'architecture [6].

À Montréal, au tournant du siècle dernier, on construisait d'énormes élévateurs à grains à proximité du port. Ces équipements étaient importants, voire essentiels pour le commerce du grain. Durant plus de 200 ans, les céréales empruntèrent le fleuve pour être exportées. Ces élévateurs furent donc fonctionnels jusqu'à il y a une dizaine d'années. Parmi les six ensembles d'élévateurs construits, seul le n° 4 demeure toujours en activité; le n° 5, érigé à partir de 1906, fut mis hors service en 1996. Les autres élévateurs furent tout simplement démolis. Situé le long du bassin de la Pointe–du–Moulin et à l'embouchure du Canal Lachine, il est composé de trois parties distinctes reliées entre elles par des galeries aériennes. Les trois parties laissent voir les diverses phases de construction et l'évolution des techniques de construction, sans que l'ensemble paraisse disparate. Walter Gropius tout comme Le Corbusier furent fascinés par la pureté des formes de ces bâtiments. "Pour l'avant–garde architecturale européenne, dans les années 1920, l'architecture industrielle américaine est à la source d'un nouveau langage formel. Par ailleurs, lors de l'Exposition universelle de Paris en 1937, le Canada, le grand grenier à blé nord–américain, est représenté par un pavillon dont les formes imitent celles des Silos [7]. "

Le Silo n° 5 est constitué de gigantesques cylindres verticaux qui ont une acoustique hors du commun avec une réverbération de plus de 20 secondes [8]. Peu importe les sons produits à l'intérieur du silo, ils se métamorphosent, ils prennent une dimension totalement nouvelle. Tout auditeur qui a la chance d'y pénétrer pour goûter cette expérience sera transporté par les qualités de cette enceinte acoustique. Ce sont donc ces qualités particulières qui sont mises à contribution pour réaliser l'expérience inusitée du Silophone par Thomas McIntosh, architecte, et Emmanuel Madan, compositeur, du collectif [The User].

À partir d'imprimantes informatiques mises en réseau en 1997, [The User] conçut une œuvre baptisée Symphonie pour imprimantes matricielles. Cette œuvre présentée à plusieurs reprises s'est méritée des éloges unanimes. Ce collectif opte dans sa pratique pour des approches alternatives de revitalisation de sites industriels désaffectés, pour les utiliser à des fins culturelles. Silophone constitue une suite logique de leur exploration acoustique de l'environnement urbain, tout en questionnant la notion de désuétude. L'œuvre ainsi réalisée devient un outil de sensibilisation pour une prise de conscience collective, afin de trouver une solution durable pour la préservation de cet élévateur.

Une combinaison de technologies de communication sert de cordon ombilical virtuel pour alimenter cet instrument. Tous peuvent participer en tout temps à l'œuvre. Par le biais de lignes téléphoniques ou du réseau Internet [9], le son pénètre à l'intérieur du silo, en provenance des quatre coins de la planète, et résonne dans les imposants cylindres de béton. Transformées, les mutations sonores sont captées par des microphones et rediffusées simultanément vers l'extérieur. L'instrument produit une matière sonore en constante évolution par l'apport des sources extérieures. Il offre la possibilité de faire voyager les sons en établissant une véritable interaction pour explorer les propriétés acoustiques du silo. Ce type d'interaction n'est pas sans rappeler Earth to the unknown power (l'Abbaye virtuel), un concert en simultané entre New York et l'Abbaye du Thoronet près de Nice (France). L'œuvre, interprétée depuis The Kitchen à New York, bénéficiait, en temps réel, de l'acoustique de l'abbaye [10]. Pour toute la période d'exploitation du silo, des artistes seront invités à composer des œuvres originales destinées à l'instrument.

Les caractéristiques intrinsèques de conception du Silophone en abolissent les limites physiques. Par l'adjonction d'un réseau informatique au Silo n° 5, celui–ci devient un instrument à dimensions "variables". Si nous sommes ouverts à l'expérimentation, nous pouvons accéder à un univers sonore en perpétuelle évolution. Plus encore, nous nous intégrons à une œuvre se jouant du temps et de l'espace.

NOTES :

6. Le Centre d'histoire de Montréal présenta l'automne dernier une exposition d'histoire, d'art et d'architecture permettant une meilleure compréhension de l'intérêt porté aux anciens élévateurs à grains. Des visites commentées du port et du Faubourg des Récollets furent organisées. Docomomo Québec organisa une charette d'architecture visant à stimuler des propositions de recyclage du silo. Docomomo International est une organisation vouée à la DOcumentation et la COnservation de l'architecture du MOuvement MOderne et est représentée dans une quarantaine de pays et régions du monde.
7. Jacqueline Hallé, Analyse architecturale : Élévateur n° 5 – Port de Montréal, étude commandée par Patrimoine Canada.
8. Il s'agit d'une structure de 200 mètres de long, 16 mètres de large et 45 mètres de haut. La partie principale du bâtiment est composée de 115 cylindres ayant un diamètre de 8 mètres et une hauteur de 30 mètres.
9. Pour accéder à Silophone : www.silophone.net; ligne téléphonique (1 877 511–Silo ou (514) 844–5555 à Montréal). Plusieurs organismes sont impliqués dans la diffusion de concerts Silophone, tel le Navire night (Canada), Quartier éphémère (Canada/France), StaalPlaat (Allemagne/Pays–Bas), The Wire (Royaume–Uni), l'ACREQ (Canada), Alien8 (Canada), l'échangeur (Paris), ou le festival Acousticon (Belgique).
10. André Greusard, "Musique et technologies... nouvelles?", ESSE, n° 39, printemps 2000, p. 44–51.

S'abonner à l'infolettre

 Retrouvez nous sur Twitter !Retrouvez nous sur Facebook !Retrouvez nous sur Instagram !

Encan


Informations



Contact

esse arts + opinions

Adresse postale
C.P. 47549,
Comptoir Plateau Mont-Royal
Montréal (Québec) Canada
H2H 2S8

Adresse de nos bureaux
2025 rue Parthenais, bureau 321
Montréal (Québec)
Canada H2K 3T2

E. : revue@esse.ca
T. : 1 514-521-8597
F. : 1 514-521-8598