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Petite géographie insulaire

La hutte se découpe à l’horizon : un mélange rudimentaire de glaise et de paille colmate les ouvertures d’une armature de branches montée en tressage. Deux cages à homard imbriquées sur le dessus font office d’yeux donnant à l’abri une apparence vaguement animale. Sur ce site – une dune de sable interminable s’ouvrant sur une baie d’un bleu profond –, le regard avait l’habitude de s’égarer. Mais voilà que quelqu’un y a fait son nid; l’étrange îlot végétal conçu par Christopher Varady-Szabo humanise l’immensité, lui donne des dimensions habitables. À côté de cette intervention artistique qui fait dans la domestication soft, l’édicule sanitaire pour les besoins des plaisanciers, friands de la planche à voile ou du cerf-volant, ne peut que contraster.

La cohabitation entre les pratiques artistiques et les infrastructures de loisir n’est qu’un des effets fortuits qui aura marqué le Symposium en arts visuels des Îles-de-la-Madeleine lors de sa quatrième édition qui a eu lieu en juin 2004 (1). Sous le cocommissariat de Jean-Yves Vigneau et de Viviane Paradis, le symposium avait pour titre Les islomanes, terme inventé par l’écrivain britannique Lawrence Durrell pour parler de l’islomanie, ce « dérangement de l’esprit qui fait que des gens apparemment normaux ressentent les effets d’une indescriptible intoxication à la vue d’une petite parcelle de terre entourée d’eau ». Vue de loin, peut-être même imaginée, l’île de l’islomane annonce donc une fascination à distance. Les neuf artistes participants étaient pourtant bien invités sur place par les commissaires pour réaliser une œuvre in situ sur le territoire de l’archipel.

Intervenir de près, sur le site même, mais regarder à distance, voilà un peu le paradoxe où se trouvaient les artistes. Le « fait sur mesure » dicté par l’in situ ne peut rien contre le fait que l’artiste n’est pas vraiment chez lui; il est irrémédiablement un étranger en visite. Aux Îles, ont rappelé certains propriétaires, ne s’installe pas qui le veut, où il le veut. Les pourparlers et les prospections des artistes, relatés en partie dans les Livres de bord des Islomanes réunis au centre d’artistes AdMare (2) à la fin du symposium, ont témoigné de la difficulté de la tâche. Refus de cohabitation, zones protégées, incompatibilité du projet avec le lieu sont les raisons évoquées pour rendre compte de ce premier contact avec le territoire.

Avec raison, on objectera que ces obstacles sont communs à la plupart des projets in situ et autres aventures artistiques hors les murs. On aurait tort cependant de ne pas voir ce que la stratégie de l’in situ, désormais quasi implicite à tous les événements estivaux de cette nature, pouvait apporter de singulier aux Îles, là où le caractère encore « sauvage » du territoire est convoité par les touristes, qui par leur arrivée massive depuis les dernières années en menacent justement l’intégrité (3). Dans ce contexte, toute « occupation » des lieux prend des allures suspectes ou du moins intensifie et ramène à la conscience les rapports au territoire dans ses usages même les plus familiers.

Ces enjeux concernant le territoire ont d’ailleurs été soulevés lors de la table ronde animée par Alain-Martin Richard (Québec) qui s’est tenue le deuxième dimanche du symposium. Réunissant des acteurs culturel, communautaire et municipal de l’archipel (4), les échanges portant sur le thème général de la culture insulaire n’ont pas manqué de rappeler également, et surtout, certains débats publics qui font l’actualité dans l’archipel et qui ont trait justement à l’occupation du territoire. Qu’en est-il de la préservation du patrimoine naturel et culturel des Îles en ces temps de tourisme intensif ? Quelle attitude face au plan d’aménagement controversé proposé par la municipalité dans un effort de conservation du patrimoine bâti ? Quelle est la juste mesure entre les intérêts individuels et collectifs quand il est question de revendiquer un droit sur le territoire ? L’identité insulaire est-elle forcément définie par l’isolement, et que provoque son ouverture aux visiteurs de plus en plus nombreux ? Bref, avec comme toile de fond ces débats, on pouvait s’attendre à ce que les interventions artistiques du symposium aient précisément ces enjeux dans leur mire pour que, avec la distance critique du visiteur-artiste, certaines de ces questions soit soumises à la réflexion.

Cependant, l’invitation faite aux artistes par les commissaires n’avait pas nécessairement insisté sur les aspects du « paysage culturel », lesquels semblent avoir été évoqués sur le tard durant le symposium. C’est pourquoi, parmi les œuvres réalisées durant les trois semaines d’activité, la douce folie insulaire s’est plutôt manifestée à l’abri de ces considérations pour flirter davantage avec une poétique de glaneur. Quelques œuvres ont en effet résulté d’éléments industriels ou naturels prélevés sur les sites. Cette stratégie, qui est une modalité possible de l’in situ, n’est pas mauvaise en soi et n’est pas non plus incompatible avec une approche critique du territoire humanisé; la plupart des interventions avaient moins pour objectif de contraster avec le paysage que de questionner plus généralement sa naturalisation et l’inévitable processus d’idéalisation auquel il est soumis.

Glaner, marquer, relever

Au nombre des glaneurs du « naturel », outre Varady-Szabo (Gaspé) au Parc Jomphe, confronté malgré lui aux activités des férus de la planche, s’ajoutait Marie Berger (Îles-de-la-Madeleine) qui a conçu des personnages colorés à partir de bois de grève pour les fixer face à la mer près du Phare du Bourgot. Ces vigiles de fortune souffraient cependant d’une transposition trop littérale du travail délicat que l’artiste fait habituellement en galerie.

Dans un autre registre, mais travaillant aussi à partir d’éléments naturels, André Lapointe (Moncton) a sculpté le grès rouge du Nouveau-Brunswick pour en faire 25 pièces en forme de larves plus ou moins grandes. Les éléments ont d’abord été réunis sur la plage de la Dune-du-Sud de façon à évoquer le déplacement des Acadiens pour ensuite être dispersés par l’artiste à divers endroits sur les îles afin de leurrer le passant. Potentiellement confondues avec le grès rouge si caractéristique des falaises de l’archipel, ces sculptures, supposées naturelles, mais à la forme insolite, devaient accentuer la propension du promeneur pour la trouvaille inédite, inévitablement espérée lors d’une balade sur la plage. Véritables « appâts pour les raconteurs » suggérait l’artiste, ces sculptures s’inscrivaient dans la lignée de l’« objet animé » cher aux surréalistes et proposaient, à travers la feinte, une fine prise en compte du site. Il a fallu très peu de temps d’ailleurs pour que quelques-unes de ces sculptures soient subtilisées.

Dans la veine du land art, une avenue déjà explorée quelques années plus tôt au même endroit, Lapointe, en collaboration avec Serge Dupreuil, participant à cette édition du symposium et complice des projets antérieurs, a recouvert une roche de sable noir de la Nouvelle-Écosse. Marquage sobre forcément furtif, mimant en cela le mouvement entropique qui gruge toujours davantage les falaises de grès rouge, le travail ne se laissait approcher qu’en forçant quelques pas au-delà d’un trajet le plus souvent piétiné par les touristes.

Les falaises de la Dune-du-Sud ont aussi fasciné Lilian Cooper (Amsterdam) qui en a arpenté le relief pour restituer ses moindres détails sur papier. Ces relevés minutieux, scrupuleusement crayonnés au quotidien, s’inscrivent dans le projet Coastline, qui était de dessiner l’intégralité du littoral de l’Atlantique Nord. De cet audacieux projet, peu cependant devait être livré au public, l’artiste ayant choisi d’exécuter au centre AdMare une murale dessinée au grès rouge reprenant, à partir d’une photographie, une partie du motif linéaire de la falaise. La conjonction entre la substance du référent et son motif feignait une proximité illusoire, l’objet de fascination s’effaçant finalement avec la multiplication des intermédiaires. C’est en cela aussi que le projet, inachevé et appelé sans doute à le rester, confortait sa nature mythique.

Récupérer, assembler

Une visite au centre de recyclage en début de symposium a fourni à trois artistes les matériaux nécessaires pour leurs interventions induisant une modalité de l’in situ forgée à partir d’éléments trouvés. Du nombre, Serge Dupreuil (Iles-de-la-Madeleine) a utilisé deux réservoirs en métal rouillés pour redonner sa verticalité à l’épave du Corfu située depuis 40 ans à la dune de l’Étang-du-Nord. Faute d’avoir pu être délogée du sable, la carcasse de métal a depuis longtemps été rasée à sa base, éventrée au grand jour. Visiblement un habitué du territoire – un terrain de jeu en somme puisqu’il y a grandi –, Dupreuil a su se mesurer au colosse de métal par une intervention relativement simple qu’il a accompagnée d’un propos à saveur légendaire sur la provenance du bateau, la Grèce, et sa possible renaissance aux Îles après toutes ces années. Le geste de l’artiste montrait en quoi tous les vestiges de tragiques histoires de naufrage peuvent engager l’imaginaire et semer le doute sur la véracité des histoires qu’ils engendrent. Il est connu en effet que la population locale comme les touristes n’ont de cesse de recomposer avec plaisir le récit qui a conduit ces restes à l’endroit où ils se trouvent.

Dominic Lefrançois, mieux connu par les gens de l’archipel pour ses peintures de facture expressionniste, a délaissé les pinceaux pour intervenir au grand air avec les bancs rouges de l’ancien cinéma Fatima, aujourd’hui fermé et remplacé par le moins pittoresque Cyrco, un complexe multisalles à Cap-au-Meule. Lefrançois a mis la main sur le mobilier délaissé pour le disposer judicieusement sur la Butte-du-Vent et ses vallons environnants, le point de vue le plus élevé de l’archipel tout juste après Big Hill, situé à l’Île d’Entrée. Ce cinéma ouvert, plus soucieux de montrer le regardant en train de se regarder et de multiplier les points de vue plutôt que d’en magnifier un seul, s’écartait de la pratique de la carte postale souvent associée à ces paysages grandioses. Seul le regard devait finalement être sollicité par le dispositif de Steve Heimbecker (Saskatchewan) qui projetait de faire entendre le va-et-vient du vent avec des sommiers de lits montés sur un cadre en bois évoquant une fenêtre ouverte sur le large. L’intensité déployée par l’artiste pour donner un fini soigné aux sommiers les a rendus muets alors qu’ils devaient grincer une fois agités. Même le mouvement devenait prisonnier de ce dispositif plutôt encombrant qui faisait oublier que l’artiste avait déjà montré dans des projets antérieurs qu’il savait avec finesse encoder le vent pour lui donner des envolées plus subtiles.

Dialoguer, s’immiscer

Alors que la plupart des propositions collaient physiquement au site ou étaient générées par des matériaux puisés à même le site, les contributions de Pierre Bourgault (Saint-Jean-Port-Joli) et de Nicolas Dickner (Québec) ont frayé avec un territoire élargi où intervenait davantage le facteur humain, faisant de ces deux projets les plus stimulants du symposium. Sans toutefois qu’ils aient pris en charge la question du territoire pour les résonances que lui donnait la conjoncture évoquée plus haut, ces deux projets étaient moins repliés sur eux-mêmes et traduisaient avec plus d’éloquence l’immersion dans la culture de l’archipel. Jeune auteur, Dickner a tenu un weblog (www.islomanes.net/dickner.htm) dans lequel il évoquait, presque au jour le jour, le territoire insulaire soit par le relais de la carte, des toponymes, de légendes locales ou de récits personnels. Entre le factuel et la fiction, les propos de l’auteur commentaient le quotidien vécu au symposium et rendaient compte de la tessiture complexe du travail in situ. Les commentaires des lecteurs, impliqués grâce à l’espace-temps relationnel du Web, ont rappelé la dimension extrêmement flexible de cette notion.

De son côté, Pierre Bourgault a adressé un hommage senti à l’intellectuel militant Pol Chantraine – réalisé en collaboration avec André Lapointe à partir d’un bloc de sel sculpté et appelé à fondre avec le temps – pour ensuite mener un projet dont la réalisation a été semée d’embûches. Intéressé d’une part à poursuivre ses trajets sur l’eau avec son zodiaque et son GPS pour en restituer le dessin sur une carte, il a voulu, d’autre part, impliquer les pêcheurs des îles en sollicitant leurs propres tracés en mer. Au centre AdMare, Bourgault a fini par réunir le tracé erratique d’un pêcheur âgé quasi aveugle, témoignant d’un rapport au territoire maritime où le tâtonnement personnalisé l’emportait sur la grille systématique qu’une logique commerciale est en droit de programmer. Tout le caractère artisanal du métier refaisait surface ainsi que la lente quête du pêcheur que le travail sur les côtes et en haute mer permettent rarement de jauger de visu. Les trajets en mer, sur trois ans, d’un autre pêcheur figuraient aussi sur le mur, l’accumulation des trajets définissant moins un tracé qu’une délicate traînée de poudre autour de l’archipel; l’important brouillage des données minait la fonction initiale du GPS, lui donnant une fonction poétique insoupçonnée. La participation finalement réduite des pêcheurs, peu enclins à partager avec l’étranger un savoir transmis de père en fils, aura forcé l’artiste à constater les limites de son intervention. Pour celui qui prétend cultiver un art de plus en plus effacé, il devenait évident, au bout des trois semaines du symposium, que c’étaient bien les pêcheurs qui l’avaient transformé, et non lui qui avait pu opérer quelques modifications en eux. Ainsi, même devant une situation qu’il croyait pouvoir maîtriser, l’artiste admettait devoir se parer de respect et de modestie.

Ces limites de l’intervention, Alain-Martin Richard les aura lui aussi mesurées alors que le temps à la radio locale qui lui avait été accordé pour informer la population des activités du symposium a été considérablement réduit. Les responsables de la radio ont en effet résisté à laisser toute la marge de manœuvre souhaitée par Richard dans la façon de réaliser ses capsules d’informations, mais les deux partis ont finalement compris que cette collaboration ne pouvait pas faire l’économie d’un apprivoisement réciproque et d’une ouverture à l’autre. Au terme de l’événement, une émission spéciale d’une heure a été conçue à laquelle Jocelyn Robert (Québec) a également contribué au moyen d’échantillonnages sonores et d’entrevues réalisées avec les artistes du symposium. Durant cette émission, chaque participant a vu son portrait tracé en mots et en musique sur les ondes; sans être un exercice complaisant de personnification du travail artistique, ce projet s’est affiché comme un travail exploratoire intelligent – dans la forme et dans le contenu –, mais aussi comme une brillante façon de documenter l’événement avant qu’il ne soit complètement consommé, ce que la formule du symposium permet difficilement de contourner. Du reste, si Richard et Robert ont voulu que la cueillette sonore traduise des ambiances captées sur le vif, ils ont aussi fouillé dans un répertoire musical déjà existant et parfois spécifique aux Îles. Par exemple, un air de Yvon Quinn a été diffusé lors d’une émission hebdomadaire consacrée au symposium. Si le nom de Quinn alimente encore les histoires chez les résidants et que le minuscule musée de l’Île d’Entrée lui a édifié un hôtel depuis sa mort en 2002 – son fidèle chapeau de cowboy, des photos et sa guitare en guise de fétiches –, c’est que le personnage cumulait de façon singulière les fonctions de maire, d’épicier et de musicien amateur.

En plus d’offrir une avenue où la population locale était mise à contribution, la radio s’est révélée un moyen de communication puissant pour l’événement qui proposait d’étendre ses limites à l’ensemble de l’archipel, un défi de taille à relever. La dispersion des œuvres, leur camouflage sur le site, réduisaient considérablement leur visibilité, marquant une rupture avec un symposium de peinture mieux connu de la population qui établi ses pénates sur la Grave-à-Havre-Aubert. L’autre mérite du symposium est d’avoir multiplié les ponts entre les artistes et la population en organisant notamment des 5 à 7 au cours desquels les artistes ont tour à tour présenté leur travail devant un public varié (5). La réussite de cette formule était sans équivoque, le cycle coutumier de la saison touristique s’en voyait modifié et les cafés de l’archipel ouvraient plus tôt que d’habitude. Ce symposium aura proposé une façon de faire de l’in situ qui ne réduisait pas le lieu à une surface d’inscription physique, mais qui tenait compte parfois de la population, au risque de donner au projet artistique une direction inattendue ou de le voir apprécier aussi pour ses effets secondaires.

NOTES
(1) L’auteure remercie l’Office du tourisme des Îles-de-la-Madeleine et la compagnie C.T.M.A. pour lui avoir gracieusement offert le déplacement en bateau jusqu’à l’archipel.

(2) L’exposition s’est tenue du 21 juin au 11 juillet 2004. Initié par le regroupement des artistes professionnels en arts visuels des Îles-de-la-Madeleine, le centre d’artistes AdMare, voué à l’art actuel, inaugurait ses nouveaux locaux à Cap-aux-Meules avec l’ouverture du symposium.

(3) L’arrivée des touristes en saison estivale fait presque tripler la population de l’archipel et engendre d’importants problèmes dans la gestion des services, dont celui de l’approvisionnement en eau potable.

(4) Étaient présents à cette table ronde : Micheline Couture, propriétaire de la défunte galerie Point sud; Claude Richard, agent de développement pour la Conférence générale des élus de la Gaspésie et des Iles-de-la-Madeleine; et Réjeanne Lapierre, citoyenne. L’urbaniste Serge Bourgeois, impliqué dans le projet d’aménagement du territoire, devait également participer à la discussion, mais s’est finalement désisté.

(5) Une exposition collective réunissant quelques œuvres des artistes participant au symposium a également été présentée au Musée de la mer à Havre-Aubert afin de contextualiser les pratiques de chacun.

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