Dossier | L’art de l’embrouille en politique : stratégies perverses et paranoïas collectives

L’art de l’embrouille en politique : stratégies perverses et paranoïas collectives
Par Lynda Dematteo

Depuis les attentats du 11 septembre 2001, il nous est donné d’observer la diffusion dans des franges de plus en plus vastes de l’opinion publique des « théories du complot » qui favorisent en retour les extrémismes (1). L’ouvrage de Thierry Meyssan, L’effroyable imposture, est sans doute l’exemple le plus frappant de cette nouvelle vague conspirationniste. Selon la thèse de l’auteur, les attentats du 11 septembre ne seraient pas une attaque de l’organisation terroriste internationale Al-Quaïda mais un coup d’État perpétué par un groupe secret de l’exécutif américain qui chercherait par cette voie détournée à imposer une ligne dure au président Bush. Pour preuve du complot, c’est un missile américain et non un avion qui aurait frappé le Pentagone, comme le démontreraient plusieurs détails : la taille du trou dans la façade ou encore l’absence de débris sur la pelouse. La thèse s’est propagée sur Internet, puis sous la forme d’un livre, vendu à 300 000 exemplaires, avant de faire le tour du monde, en 27 langues.

Le mythe du complot apparaît avec l’exercice moderne du pouvoir, il est l’envers négatif du politique, son ombre en quelque sorte. L’apparition de la pensée conspirationniste se confond avec la naissance d’un ordre sociopolitique non plus immuable et traditionnel mais soumis à l’action transformatrice de la volonté humaine. Elle prend forme peu après la révolution française dans les milieux contre-révolutionnaires : en 1797, l’abbé Barruel interprète ces évènements comme le produit d’un complot franc-maçon (2). Cette rhétorique est toujours à l’œuvre dans l’extrême droite actuelle : la modernité serait le produit d’un complot et tous les groupes détenant, réellement ou supposément, un quelconque pouvoir, seraient ainsi susceptibles de voir leur influence fantasmée. Ces théories conspirationnistes épousent l’histoire : même si de nouveaux pouvoirs occultes apparaissent (juifs, capitalistes, américains, etc.), la forme du récit conspirationniste reste substantiellement la même. Elle est le propre des extrémismes qu’ils soient de droite ou de gauche. Depuis quelques années de nombreux spécialistes ont attiré l’attention sur ce retour de fortune des théories du complot et alerté le public. Les angoisses engendrées par la mondialisation alimentent le conspirationnisme : les discours anti-mondialistes (et anti-américains), qui prolifèrent et voyagent d’un extrême à l’autre, prennent souvent la forme de théories du complot et constituent un écueil pour la pensée politique. Cette prolifération inquiète les spécialistes, car la pensée conspirationniste est chargée de violence : en attribuant à un groupe une volonté de puissance d’une malignité démesurée, elle justifie le passage à l’acte par un mécanisme de projection. Les idéologies d’extrême droite sont typiquement des théories du complot – le complot judéo-maçonnique étant le plus connu, parce qu’il fut la matrice du nazisme.

Dans Masse et puissance, Elias Canetti utilise les mémoires du magistrat Paul Daniel Schreber pour établir un parallèle entre la folie privée de son auteur et la folie publique d’Adolf Hitler (3). Le cas de ce magistrat autrichien fut rendu célèbre par l’analyse que fit Sigmund Freud des mécanismes de « retournement en son contraire » et de projection caractéristique de la schizophrénie paranoïaque (4).

La métaphore psychiatrique est régulièrement invoquée pour saisir le pouvoir dans ses manifestations les plus outrancières et les plus destructrices. Les personnalités des dictateurs nous ont rendu sensibles à cette réalité : le fantasme du paranoïaque sans pouvoir devient la réalité de tous lorsqu’il l’obtient, car le paranoïaque n’est pas seulement celui qui fantasme la persécution, il est aussi celui qui persécute réellement en retour, lorsqu’il en a les moyens. Le délire paranoïaque est réversible : celui qui en est affecté projette sur ses victimes ses propres fautes pour mieux les en punir.

Pour Canetti, le propre du despote, et de tout souverain, c’est d’agir en paranoïaque. Le délire paranoïaque « est le modèle précis de la puissance politique qui se nourrit et se constitue de la masse ». La paranoïa, parce qu’elle vient chercher la folie du pouvoir qui nous habite tous, se propage au groupe. Sous la conduite du despote, c’est la société toute entière qui entre dans un délire de persécution. Nous ne sommes pas face à une oppression qui viendrait se surimposer de l’extérieur à une société d’hommes libres, mais à des tendances paranoïaques intrinsèques que la figure du despote viendrait actualiser pour nous. Autrement dit, le despote se nourrit de nos peurs avant de s’en présenter comme la solution, et nous sommes apparemment assez stupides pour nous en remettre à lui pour qu’il nous en délivre. Les auteurs qui se définissent comme « schreberiens » cherchent dans les écrits de ce magistrat autrichien les racines du proto-nazisme.

Paru en 1972, L’Anti-Œdipe de Gilles Deleuze et Félix Guattari fit beaucoup pour relayer l’idée que le pouvoir était d’essence paranoïaque. De manière significative, ces réflexions se sont développées dans le sillage de mai 1968. Elles entendaient répondre à la question posée par le psychanalyste Wilhelm Reich (5) : comment expliquer que les masses aient pu désirer le fascisme ? Ou encore, dans la terminologie de Canetti, comment comprendre la diffusion de la paranoïa du despote à la masse ? Ce questionnement vaut également pour le « désir de sécurité » qui s’est affirmé ces 20 dernières années dans les sociétés occidentales, car force est de reconnaître qu’il n’est pas uniquement le produit du 11 septembre et des campagnes médiatiques antiterroristes qui s’en sont suivies, même si elles lui ont donné une intensité encore jamais atteinte.

C’est cette perversion du désir collectif qu’il faut expliquer. Selon Deleuze et Guattari, le désir de répression est le produit d’un « refoulement secondaire (6) ». Lorsque la « machine territoriale primitive » ne suffit plus face au désordre engendré par la mondialisation capitaliste, la « machine despotique » revient établir un surcodage : « le capitalisme dans son processus de production, produit une formidable charge schizophrénique sur laquelle il fait porter tout le poids de la répression, mais qui ne cesse de se reproduire comme limite du procès ». Voilà pourquoi la question de la répression est liée au développement d’un capitalisme oscillant entre les deux pôles de la libération des flux et de la grande unité surcodante permettant de les contrôler : « déterritorialisation et re-territorialisation », pôle schizophrène et pôle paranoïaque.

La paranoïa n’est donc pas uniquement une pathologie mentale qui affecterait certains individus, elle est aussi une modalité de la pensée sociale alimentée par les incertitudes et les angoisses de la modernité. Dans ses travaux sur le maccarthysme (7) l’historien Richard Hofstadter parvient à saisir les principales caractéristiques de ce sentiment de persécution collectif qu’il baptise paranoid style (style paranoïaque). Selon l’anthropologue George Marcus, la crise de la représentation consécutive à la fin de la Guerre froide contribue au développement du paranoid style (8).

Le désir de sécurité est d’autant plus fort que nous avons fantasmé la remise en cause du capitalisme mondial qu’incarnaient les tours du World Trade Center. De manière significative, le lendemain des attentats, nous étions tous « américains ». Jean Baudrillard a immédiatement saisi la logique de cette réaction : « Que nous ayons rêvé de cet évènement, que tout le monde en ai rêvé, parce que nul ne peut ne pas rêver de la destruction de n’importe quelle puissance devenue à ce point hégémonique, cela est inacceptable pour la conscience morale occidentale, mais c’est pourtant un fait, et qui se mesure justement à la violence pathétique de tous les discours qui veulent l’effacer (9). »

De fait, depuis cette date, si nous considérons la création d’une coalition internationale contre le terrorisme et la mise en place de dispositifs de sécurité, nous sommes tous devenus des terroristes en puissance. C’est du moins ce que semble nous dire le pouvoir d’État à travers les dispositifs de contrôle qu’il a déployé d’un point à l’autre du globe pour nous « protéger ». Six ans plus tard, au regard des résultats obtenus, il semble difficile de penser que ces dispositifs ne visaient pas les garanties démocratiques de nos libertés plutôt que les islamistes qui n’ont que trop manifestement réussi leur coup.

En effet, comme le souligne Baudrillard : « L’acte répressif parcourt la même spirale imprévisible que l’acte terroriste, nul ne sait où il va s’arrêter, ni les retournements qui vont s’en suivre [...] Et c’est ce déchaînement incontrôlable de la réversibilité qui est la véritable victoire du terrorisme. Victoire visible dans les ramifications et les infiltrations souterraines de l’évènement – non seulement dans la récession directe, économique, politique, boursière et financière, de l’ensemble du système, et dans la récession morale et psychologique qui en résulte, mais encore dans la récession du système de valeurs, de toute l’idéologie de liberté, de libre circulation, etc., qui faisait la fierté du monde occidental, et dont il se prévaut pour exercer son emprise sur le reste du monde (10) ».

Les terroristes ne sont pas des idiots, ils savent pertinemment que leurs actions vont déclencher une action répressive qui dépassera de loin leurs propres moyens de nuisance, mais cela sert leurs intérêts, car la violence du pouvoir d’État vient justifier a posteriori leur combat et grossir les rangs de leurs troupes. En fait, la répression du terrorisme ne fait que répondre aux injonctions secrètes des terroristes. Quelle victoire symbolique sur la puissance du Bien ! Nous sommes confrontés à un acte pervers masochiste : le terroriste par son martyre dévoile la véritable nature du pouvoir d’État en l’entraînant dans une spirale de violence. Il est nécessairement contre-productif de répliquer par la violence, car en engageant ce qu’il appelle la « guerre à la terreur » (qui est déjà en soi une contradiction dans les termes), George W. Bush fait objectivement le jeu de Ben Laden.

L’État tire en effet profit de la persistance du terrorisme lorsque son pouvoir et sa légitimité sont affaiblis (11). Cela apparaît avec une telle évidence que certains auteurs en viennent à développer des théories conspirationnistes mettant en cause certains groupes politiques ou même certains secteurs de l’appareil d’État comme les services secrets. Ce n’est pas tout à fait sans fondement puisque l’on sait que de telles techniques (dites contre-insurrectionnelles) ont effectivement pu être mises en œuvre par la police ou par l’armée dans différents contextes. Le fait est que l’attentat terroriste sert finalement la politique mise en œuvre par les autorités.

Pour mettre en échec cette pensée conspirationniste qui porte atteinte à l’effort de vérité, il est sans doute plus judicieux de se pencher sur les stratégies rhétoriques des représentants de l’autorité politique, car elles nous en apprennent bien plus sur l’entreprise de terreur que les réseaux terroristes eux-mêmes et les pseudo-complots du pouvoir. Peu importe finalement qu’il existe ou non des structures occultes susceptibles d’élaborer des stratégies perverses lorsque les manipulations politiques de la violence terroriste sont aussi évidentes. Nul besoin de donner dans la théorie du complot, il suffit de lire la presse pour saisir une autre forme de violence coercitive, moins spectaculaire mais tout aussi efficace, celle du contrôle social.

Les campagnes de peur relèvent donc elles aussi d’une stratégie perverse. Pier Paolo Pasolini voyait dans l’usage politique que les démocrates-chrétiens firent de la peur du terrorisme pour renforcer le contrôle social dans les années 1970 en Italie un « nouveau fascisme (12) ». En fait les hommes politiques se comportent exactement comme de petits chefs mafieux qui se proposent de nous « protéger » contre un danger qu’ils contribuent eux-mêmes à alimenter ! Les politiciens ne cherchent pas nécessairement à dissiper nos peurs en privilégiant la « transparence ». Au contraire, ils contribuent à alimenter les incertitudes et les paranoïas de la population par leurs campagnes médiatiques. Certains d’entre eux sont passés maîtres dans l’art de l’embrouille.

Si les anthropologues américains étudient volontiers les représentations populaires paranoïdes, ils se penchent rarement sur la conception du pouvoir que cela sous-tend et encore plus rarement sur les représentations des élites qui invoquent chaque jour davantage la « transparence » dans l’exercice du pouvoir démocratique. George Marcus avance qu’il serait plus productif de s’interroger sur l’articulation entre la transparence et la conspiration dans le nouvel ordre mondial (13).

Les usages politiques de la peur du terrorisme rappellent les logiques de terreur de la mafia lorsque celle-ci cherche à maintenir l’ordre et l’omertà. Certains spécialistes de la mafia ont avancé que celle-ci constituait un véritable système totalitaire (14). L’art de l’embrouille est non seulement mis en œuvre, mais aussi mis en scène. Peut-on ignorer cette dimension du pouvoir ? Les faux complots délégitiment les vrais. Dans cette optique, il faut concevoir la théorie du complot comme une arme politique : elle permet de recréer de la cohésion, de crainte d’être soit soupçonnée de sympathie pour l’ennemi, soit accusée de sombrer dans le conspirationnisme. L’autocensure ainsi distillée rectifie les déviations qui remettraient en cause l’équilibre fragile du système.

Il faut en fait appréhender le terrorisme et sa répression comme un Janus biface : l’un alimente l’autre, et la terreur qui nous accable au quotidien grandit à mesure. Dans le film de Michael Moore, Fahrenheit 9/11 (2004), on suspecte une connivence, dont on ne précise pas la nature, entre les familles Bush et Ben Laden. Dans une mise en scène parodique contenue dans le film des frères Wachowski, V for Vendetta (2006), le terroriste contestataire et le dictateur médiatique n’ont qu’un seul et même visage. Cet étrange amalgame est porteur d’une vérité : dans le terrorisme, l’essentiel n’est pas l’acte terroriste en soi, mais sa résonance médiatique, et, en l’espèce, on ne sait plus qui sert qui. La médiatisation crée de la confusion. Les élucubrations qui résultent de cet acte sidérant y participent : les théories du complot qui entourent les actes terroristes font partie de l’entreprise de terreur. Elles servent des intérêts politiques qui s’affrontent autour de l’évènement. Il est tout à fait significatif qu’on ne cherche pas à dissiper l’imaginaire conspirationniste. Dans ces conditions, comment s’étonner de voir réapparaître les « machines despotiques » de la paranoïa ?

NOTES
1. Guillaume Dasquié, Jean Guisnel, L’effroyable mensonge, thèse et foutaises sur le 11 septembre, Paris, La Découverte, 2002.
2. Pierre-André Taguieff, Les Protocoles des Sages de Sion. Faux et usages d’un faux, Paris, Fayard, 1987.
3. Elias Canetti, Masse et puissance, Paris, Gallimard, 1966.
4. Sigmund Freud, « Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa (Dementia paranoïdes. Le Président Schreber) », dans Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954.
5. Wilhelm Reich, La psychologie de masse du fascisme, Paris, Payot, 1998.
6. Gilles Deleuze, Félix Guattari, L’Anti-Œdipe, Paris, Minuit, 1972, p. 40.
7. Richard Hofstadter, The Paranoid Style in American Politics and Other Essays, New York, Random House, 1967, p. 4.
8. George E. Marcus, Michael G. Powell, « From Conspiracy Theories in the Incipient New World Order of the 1990s to Regimes of Transparency Now », Anthropological Quaterly, n° 76 (2), 2003, p. 323-334.
9. Jean Baudrillard, L’esprit du terrorisme, Paris, Galilée, 2002, p. 11.
10. Ibid., p. 41.
11. Zygmunt Bauman, Le présent liquide. Peurs sociales et obsession sécuritaire, Paris, Seuil, 2007, p. 26.
12. Pier Paolo Pasolini, « L’article des lucioles » (1er février 1975), dans Écrits corsaires, Paris, Flammarion, 1987, p. 180-189.
13. George E. Marcus, Michael G. Powell , op. cit., 2003, p. 233.
14. Leonardo Sciascia, La Sicile comme métaphore, Paris, Stock, 1979, p. 50.

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