Anne Thériault et Martin Messier, Con Grazia, Festival TransAmériques, Montréal, du 1er au 3 juin à l’Espace Libre

Espace Libre
  • Martin Messier et Anne Thériault, Con grazia. Photo : © Martin Messier, permission du Festival TransAmériques
  • Martin Messier et Anne Thériault, Con grazia. Photo : © Martin Messier, permission du Festival TransAmériques

Anne Thériault et Martin Messier, Con grazia,
Festival TransAmériques, Montréal, du 1er au 3 juin 2016 à l’Espace Libre

Bâche au sol, éventail de structures en métal au fond, planche sur tréteaux au centre et murs de béton; la scène attend ses performeurs. Anne Thériault d’abord, puis Martin Messier, protégés par des lunettes de chantier, se lancent dans une entreprise de destruction méticuleuse. Elle, délicate. Lui, nonchalant. De la boule de Noël à la pastèque, à chaque « corps » correspondent l’outil et la posture appropriés. Chaque coup asséné est simultanément capté et amplifié par le dispositif sonore de Messier. La table de « bricolage » sur laquelle Thériault s’échine à écraser des pommes se confond bientôt avec une console de mixage. La saynète aux allures de cartoon s’affirme rapidement comme une performance électroacoustique.

Et puis, le plateau est plongé dans l’obscurité, mettant un terme à cette casse sans colère. Équipée d’une lampe torche, la performeuse éclaire par intermittence les indices du crime et la main de l’auteur, magnifiés par un jeu d’ombres ciselées. Le halo de lumière met en évidence marteau, matraque et gants, dont les images, captées en vidéo, sont projetées sur un large écran en fond de scène, dispositif que l’on retrouve par ailleurs dans The Black Piece. Alors que la chorégraphe belgo-néerlandaise Ann Van den Broek emprunte largement son esthétique au cinéma d’horreur contemporain (caméra infrarouge à l’épaule), le duo canadien Messier-Thériault préfère celle du polar.

Après une séquence de matraquage acharné, sec et brut qui glisse, au fil des gestes répétitifs et de la cadence, vers le concert de percussions urbaines, les structures métalliques aux allures de pompes à pétrole se réveillent. Le mouvement imperturbable et autonome du chœur de fer suspend alors la crise : le culte productiviste commande au chaos. Cet intermède annonce la mise à mort d’une assiette et d’une tomate, défouloirs de prédilection pour qui souhaite exprimer son mécontentement. Sous les rires étouffés du public, le gémissement des violons de Tabula Rasa d’Arvo Pärt se mêle à celui de la porcelaine, caressée par le marteau qui la fendra. Filmée en gros plan et projetée en direct, la scène de supplice, lente voire sensuelle, acquiert une dimension quasi mystique. La captation vidéo déplace l’action de théâtre vers les arts visuels. Elle la sublime en un tableau mouvant, presque néo-classique, aux touches rouge vif, produites par la tomate écrasée. L’analogie avec le corps humain est consommée.

Au gré de séquences successives, Thériault et Messier expérimentent plusieurs processus de démolition et traversent autant d’états dans la violence, sans jamais atteindre l’anéantissement complet, suggéré au début de la pièce par l’équipement des performeurs et le contraste entre matériaux fragiles et robustes. La chorégraphe et le compositeur dérogent donc aux attentes du spectateur. Ils gardent la maîtrise du geste, millimétré, jusqu’à ce que les objets eux-mêmes prennent le relais. Con Grazia n’est pas un défouloir mais une symphonie visuelle et sophistiquée de musique concrète. Indissociable de la performance chorégraphique et de l’installation, elle se veut une œuvre d’art transversale voire totale, au risque de tomber dans la démonstration de prouesse technique.

Dans un ultime tableau, l’humain disparaît, les grues métalliques deviennent les chefs d’orchestre. Elles tiennent à leur merci et dans un interminable tremblement un service de porcelaine, posé sur des baffles. Le cliquetis des tasses est synchronisé avec le rythme de la machine autonome. Désormais, celle-ci peut poursuivre froidement et sans hésitation la mécanique de destruction. Con Grazia rend hommage aux champs sonores et plastiques ouverts par les médiums électroniques, progressivement remplacés par le numérique. Il ne s’agit plus ici de remettre en cause une société matérialiste, déjà en voie de dématérialisation, mais d’interroger davantage l’intention que l’on tend à prêter aux objets et leur statut quand les avancées techniques et technologiques actuelles favorisent l’avènement du post-humanisme.

Journaliste française de presse écrite, Orianne Hidalgo-Laurier collabore à la revue bimestrielle Mouvement, spécialisée dans la création contemporaine et transdisciplinaire. Elle est diplômée d’un Master 2 professionnel « Journalisme Culturel » de l’Université Paris Sorbonne Nouvelle depuis juin 2014.

S'abonner à l'infolettre

 Retrouvez nous sur Twitter !Retrouvez nous sur Facebook !Retrouvez nous sur Instagram !

Publications



Archives


Rubriques



Boutique

Encan


Informations



Contact

esse arts + opinions

Adresse postale
C.P. 47549,
Comptoir Plateau Mont-Royal
Montréal (Québec) Canada
H2H 2S8

Adresse de nos bureaux
2025 rue Parthenais, bureau 321
Montréal (Québec)
Canada H2K 3T2

E. : revue@esse.ca
T. : 1 514-521-8597
F. : 1 514-521-8598