Anne-Renée Hotte, Galerie Trois Points, Montréal

Galerie Trois Points
  • Vue d'exposition, Galerie Trois Points, 2018. Photo : Jean-Michael Seminaro, permission de l'artiste et de la galerie
  • Vue d'exposition, Galerie Trois Points, 2018. Photo : Jean-Michael Seminaro, permission de l'artiste et de la galerie
  • Vue d'exposition, Galerie Trois Points, 2018. Photo : Jean-Michael Seminaro, permission de l'artiste et de la galerie
  • Anne-Renée Hotte, Natural Gesture (Nageuses), 2018. Photo : permission de l'artiste
  • Anne-Renée Hotte, Natural Gesture (Dos), 2018. Photo : permission de l'artiste
  • Anne-Renée Hotte, Natural Gesture (Nuit 4), 2018. Photo : permission de l'artiste
  • Anne-Renée Hotte, Natural Gesture (Nuit 9), 2018. Photo : permission de l'artiste

Anne-Renée Hotte, Natural Gesture
Galerie Trois Points, Montréal du 10 mars au 21 avril 2018

Fascinée par la complexité des relations humaines, Anne-Renée Hotte examine les réseaux physiques, culturels ou émotifs qui organisent et lient les gens entre eux. Natural Gesture approfondit cette recherche dans la perspective singulière de l’étude du geste comme expression condensée du rapport corporel. L’artiste examine différents types de contact humain dont la texture intimiste varie du soin à la sensualité en passant par la danse et le combat. Hotte documente et collectionne ces gestes puis les met en scène tel un parcours sensible au cœur de la matière vivante. Les vidéos et les photos cohabitent et se contaminent de sorte que l’exposition propose une installation quasi archétypale de la gestuelle et des comportements interrelationnels.

Natural Gesture présente un regard frontal et anthropologique sur le geste exposé sans cadre narratif. Les récits sont accessoires aux actions dont les manières et les mouvements s’affirment comme sujets des œuvres. Hotte décline ainsi les rencontres physiques selon leurs formes d’engagement. Illustré en introduction et en conclusion de l’exposition, le soin thérapeutique ou esthétique se manifeste comme disposition première du geste. Ce type d’attention portée au corps témoigne d’une confiance certaine fondée sur un souci de contact précautionneux et prévenant. Pourtant, le cadre fixe et soutenu de la vidéo dévoile tranquillement une pointe d’étrangeté. Le geste devient intrusif, comme si le soin du corps en exaltait la vulnérabilité. La délicatesse du bain ou de la pose de cils se mue en une lente agression appuyée par la peau rougie de l’un et les instruments de l’autre. La minutie s’exerce avec une discrète violence que Hotte oppose à la dynamique conviviale d’un mosh pit. Filmée en plongée, la vidéo révèle la structure collaborative de ces rapports plus souvent réduits à leur brutalité. Les corps se dépensent, se heurtent et se bousculent selon une chorégraphie improvisée par la valse déchainée de leurs pairs. Cette réactivité des corps de même que leur épuisement graduel dans la bataille amusée trouvent un écho formel dans la figure des jeunes lutteurs. Le combat concentre une intimité impossible dans le quotidien particulièrement en contraste avec la gêne ou l’embarras attendu d’un corps pubère. En variant les prises de vue, Hotte parvient à saisir la subtile rencontre du contrôle et de l’animation des corps. Les oscillations, impulsions et à-coups révèlent en ce sens la sage anticipation des actions de l’autre. Dans une autre vidéo, des nageuses synchronisées consolident cet examen de la réponse corporelle en troquant le toucher pour un calcul précis de la présence d’autrui. Ces nageuses captées durant l’entrainement mesurent leurs trajectoires à celles des autres de sorte que le corps de l’une détermine les limites de chacune. Cette interprétation nuancée du geste montre l’ajustement constant des personnes aux autres. Les erreurs et arrangements des nageuses notifient le long travail parfois inconscient d’adaptation, voire de synchronisation, sociale. L’apprentissage gestuel est balisé de plusieurs moments charnières tel le premier baiser ici complètement désexualisé par la caméra documentaire de Hotte. Le long plan fixe tente une approche presque scientifique du sujet de manière à mettre en lumière le ballet instinctif du baiser. Le bruit moite des lèvres rappelle celui autrement plus ferme des pirouettes des lutteurs comme la lente ronde de leur étreinte évoque les soubresauts circulaires du mosh pit. La démarche analytique de Natural Gesture expose en fait la codification implicite des interactions physiques. Qu’ils soient culturels ou naturels, les gestes se réfèrent à des règles ou à des normes que le regard neutre de Hotte met en exergue. Les comportements et postures dévoilent ainsi leur communicabilité, comme un langage du corps que l’artiste intercepte par l’image.

Une série de photos de plantes, comme incarnation vivante de la vacance comportementale, est intercalée dans ce lexique gestuel. Ces plantes photographiées de nuit à l’aveuglette avec une pellicule périmée mettent l’emphase sur l’acte de regarder. Le flash isole et décontextualise les sujets tout en produisant un effet de prise sur le vif. La photo capture les végétaux statiques comme le ferait un paparazzi empressé. Le grain marqué des images accentue par ailleurs ce glissement d’observateur à voyeur entre les vidéos et les photos. Les conditions de prise de l’image teintent en effet le rapport au sujet. La représentation des plantes s’apparente alors à un butin illicite dont la portée intrusive se voit magnifiée par le format imposant des photos. Cette monumentalité sert aussi la poésie funeste de ces fleurs d’automne. À l’instar d’un memento mori, l’image arrête en silence la vitalité en déclin associant dans ce contexte la mort à une sorte de déclin du geste.

Natural Gesture procède d’un jeu d’opposition et de contraire entre le mouvement, la couleur et même la netteté des images vidéo et photo. Ces objections partagent néanmoins une approche spécifique du regard. L’étude du geste par Hotte s’inscrit dans une attention prolongée à la limite du malaise. L’artiste précise ainsi la frontière qui distingue son travail d’observation méthodique de la contemplation désinvolte. Le corps du spectateur prend enfin partie de cet examen en navigant lui-même au cœur de l’installation. Les sons, la lumière et les formats des vidéos et photos suggèrent différents degrés de proximité qui obligent le spectateur à prendre littéralement position. Dans cette ère proclamée de la déconnexion physique, Natural Gesture démontre en somme que l’intimité est encore partout où l’on sait encore la voir.

Titulaire d’un doctorat en histoire de l’art, Dominique Sirois-Rouleau est commissaire et critique indépendante. Elle enseigne aussi à titre de chargée de cours à l’Université du Québec à Montréal. Ses recherches s’intéressent au rôle du spectateur dans l’ontologie de l’œuvre contemporaine et à la notion d’objet dans les pratiques artistiques actuelles.

Publié le 10 avril 2018

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