Fragments sur l'art politique de Zappa

Michel F. Côté

Fragments sur l'art politique de Zappa

Absence de dilemme

« On n'échappe pas à la dimension politique de l'œuvre. Les artistes qui croient à la possibilité de produire un travail esthétique en dehors de la sphère politique se trompent gravement. La plupart du temps, ils prétendent éviter la compromission politique pour sombrer plus facilement dans celle du marchandisage. Car les institutions disposent d'un formidable pouvoir de nuisance en n'accueillant pas dans leur enceinte des œuvres qui les interrogent, les critiquent ou les mettent en cause (1) ». Onfray résume l'absence de dilemme, comme si l'artiste disposait d'un choix : politique ou apolitique ? Divergent ou convergent ? Il n'y a que les illusionnistes pour prétendre créer en dehors de l'ordre social. Zappa n'escamote rien, c'est un chercheur passionnément ancré dans la réalité sociale de son époque.

Agitateur né en 1940, disparu en 1993, Frank Zappa est rapidement devenu un porte-parole turbulent de l'autocritique sociale américaine post fifties. Pur produit de l'effervescence étasunienne d'après-guerre, celle de la droite puritaine et du protestantisme prospère made in USA, il fut en constante réaction devant l'hypocrisie conquérante de ce nouvel empire politique et culturel. Sa personnalité flamboyante, son goût pour dada, ses prises de positions légèrement anarchistes, sa constante guérilla critique contre cette Amérique des lieux communs et de la débilité ambiante, puis cette façon unique de se créer des ennemis là où il était pourtant accueilli en héros feront de lui, dès 1965, à l'âge de 25 ans, un créateur sans complaisance, un personnage désormais incontournable.

Pendant que le mouvement hippie embrasait la côte ouest et que les chevelures s'allongeaient au fil des heures, Zappa, imperturbable et cynique, s'amusait du peu de vraisemblance de cette révolution d'amateurs. Il n'y a qu'à relire les textes des chansons de Freak Out! (1966), Absolutely Free (1967) ou We're Only ln It For The Money (1968) pour constater l'acharnement avec lequel il s'attaqua très tôt aux illusions néo-romantiques de ses contemporains poilus la paix et l'amour n'étaient que de beaux idéaux simplistes, encore fallait-il être capable d'articuler un discours susceptible de rendre l'absolu nécessité de corriger la trajectoire d'une Amérique aveuglément triomphante.

Insistons : Zappa n’accepte aucune excuse au manque de conviction des aspirations révolutionnaires juvéniles de ses contemporains. Face à la faiblesse de cette insurrection psychédélique et fadasse, en réaction à l'agitation molle de ces fils à papa en overdose, Zappa forge des textes satiriques sulfureux, invente des alliages musicaux stylistiquement télescopés, et imagine un look trash à ce point déjanté qu'il donne, en contraste, une allure bon enfant au stéréotype vestimentaire hippie émergent.

Pragmatiste convaincu, Zappa a toujours affiché une irréductible honnêteté intellectuelle il ne peut être question d'entretenir une apparence de contre-culture tout en jouant le jeu de la normalité. Il réagira de manière particulièrement violente aux diktats des magnats de l'industrie du disque et du spectacle qui bavent soudainement d'appétence devant les perspectives réjouissantes qu'offre l'explosion de ce nouveau marché pour teenagers en mal d'identification culturelle.

La détermination de son engagement politique est singulière dans l'histoire de la musique américaine de la seconde moitié du 20e siècle. Ses nombreux textes polémiques en font foi (Say Cheese ... publié à l'intérieur de la jaquette du disque You Are What You Is (1981) est un excellent exemple de la production littéraire de Zappa; article à l'origine écrit pour Newsweek, mais refusé, on peut y savourer l'insolence pertinente de son auteur. En voici un extrait : « Our mental health has been in a semi-wretched condition for quite some time now. One of the reasons for this distress, aside from CHOOSING CHEESE as a way of ljfe, is the fact that we have (against some incredibly stiff competition) emerged victorious as the biggest bunch of liars on the face of the planet. No society has managed to invest more time and energy in the perpetuation of the fiction that it is moral, sane and wholesome thon our current crop of Modern Americans (2). »)

Zappa a farouchement défendu la liberté d'expression, la sienne: celle de l'artiste, mais aussi celle du citoyen. Peu de musiciens-compositeurs ont exigé de manière aussi constante le respect du Premier Amendement de la Constitution américaine (3), allant jusqu'à défendre ce droit devant le Sénat et les différentes cours de justice, et ce la plus souvent qu'à son tour.

Zappa était nécessaire, férocement indépendant et sans compromis. Les Américains le négligeaient, ils sont maintenant peut-être nombreux à s'ennuyer innocemment de cet artiste fermement engagé. In the Land of the Politically Correct et du mensonge vertueux, il était un des seuls à ruer dur. Il n'a épargné personne.

Particularités maladives

Zappa fut aussi un homme d'affaires remarquable, Vous connaissez beaucoup de musiciens à avoir aussi courageusement assumé l'aspect « économique » de leur œuvre ? Bien sûr, l'argent ennuie, mais nous n'y échappons pas. Bien sûr, l'argent rabote tout, mais il y aura toujours quelques têtes dures qui appelleront au dépassement. Zappa fut de ceux-là.

La notion d'industrie culturelle et l'obsession cauchemardesque de notre société pour une culture « rentable » nivelle déjà, de façon embryonnaire, le paysage artistique des Golden Sixties lorsque Zappa jaillit en provocateur. Avec urgence, il a alors sonné l'alarme avec ses alliages vitrioliques de mots blasphématoires et de musique « fission » (à l'opposé du terme fusion, car Zappa ne « réunit » pas, il « heurte », il provoque une fission), Difficile à cataloguer, impossible à épingler, échappant à tous les schémas de rentabilité mis en place par les magnats de cette industrie naissante, il fut rapidement catalogué comme le paria de service, pouilleux faire-valoir de poulains plus propres et plus rentables, Au mieux, il était celui pour qui l'argent n'était qu'à perdre dans un happening dada finissant en émeute.

Pause : « Il a suffi à l'argent de convaincre que la consommation établirait l'égalité pour que nul ne puisse plus prétendre que l'égalité s'établirait contre la consommation que permet l'argent. Entre toutes les victoires qu'on pouvait craindre de voir l'argent remporter, celle-ci est sans doute la plus lourde de conséquences. Remportant cette victoire, l'argent a permis que l'emporte avec lui toute politique qui se réclamait de lui. Remportant cette victoire ensemble, c'est dès lors l'argent et la politique que nul ne sait plus comment distinguer (4). »

Zappa n'est pas dupe : il joue dru dans les plates-bandes des rois du showbizz et revendique un droit absolu à la liberté de parole tout en commentant ouvertement le libertinage incestueux auquel se livrent les pouvoirs politiques, financiers et religieux. Résultat : ses relations avec les majors de l'industrie du disque et la RIAA (Recording Industry Association of America) ont toujours été houleuses ... Zappa, là aussi, dut combattre à la manière d'un Don Quichotte ces sinistres géants qui n'en finissaient plus d'enterrer l'invention au profit du gain. Malgré tout, pendant une dizaine d'années, la créativité des Mothers Of Invention fut à son comble. De 1965 à 1975, la production sur disque de Zappa est spectaculaire (20 disques dans cette seule décennie...).

Dès 1969, en réaction au crétinisme ambiant, il fonde sa propre compagnie de disque, Bizarre Productions (un label semi-indépendant du major MGM Bizarre fut le premier label créé par Zappa; deux autres suivront, permettant progressivement une totale indépendance : ZAPPA Records et Barking Pumpkin). Voici le petit manifeste qui accompagne alors les productions discographiques de ce jeune label : « We make records that are a little different. We present musicaf and sociofogicaf materiaf which the important record companies woufd probably not allow you to hear. Just what the world needs... another record company (5) »

Évidente constatation : l'obsession du profit et de la rentabilité monomaniaque sont deux particularités maladives de notre société marchande, et elles sont profondément incompatibles avec les impératifs de la création. Difficile d'être un artiste musicien et de vendre sa musique ... Un défi auquel Zappa s'attaque avec une vigueur prodigieuse.

Au moment où l'industrie mondiale du disque affronte la plus sérieuse crise de sa pénible histoire, celui qui s'est battu sans relâche contre cette burlesque entreprise d'arnaque semble désormais faire figure de visionnaire. Toutes ces années d'affrontements ininterrompus mis en œuvre par Zappa n'auront pas été inutiles : de petits labels « différents » naissent à tous les jours, créant ainsi une énorme pression sur les conglomérats de l'industrie (Ambiances Magnétiques est l'un de ceux-là, depuis maintenant 20 ans).

Souhaitons-nous, à la mémoire de Frank et pour notre bon plaisir, l'implosion de cet ordre commercial nihiliste.

Urgente actualité

L'intense déflagration produite par l'imaginaire passionné de cet artiste engagé semble plus que jamais à contre-courant du laisser-aller pseudo militant des milieux artistiques actuels, sages et apolitiques. Plusieurs des jeunes musiciens que je croise, où avec qui je travaille, ne connaissent absolument pas Zappa : « Ah ouais, l'Américain qui créait un mélange de prog et de jazz-rock un peu weird... », etc. Dommage.

Insistons : ce début de millénaire est trop sage.

Rétrospectivement, Zappa nous indique qu'un créateur à toutes les libertés, qu'il a tous les privilèges, et qu'il a le devoir de troubler l'ordre social, par nature statique et conservateur. Aux jeunes musiciens et compositeurs, Zappa dit encore et toujours ceci : il faudrait vous rebeller davantage; « réussir » ne suffit pas. Et surtout, ne jamais dissocier art et politique.

« Register to vote! », écrivait-il (ordonnait-il !) sur les pochettes de ses disques; proposition à l'usage des jeunes mélomanes dépolitisés; geste lucide d'un artiste sensible au désastre politique de son pays. Ce message n'est-il pas toujours d'une urgente actualité ?

N.B. Ce texte sert de préambule à un article commandé par la revue Circuit - musiques contemporaines; « Ruer dur et faire entendre », sera publié dans le cadre du prochain numéro de Circuit (no. 14.3, disponible en août 2004), un spécial sur Frank Zappa.

NOTES

(1) Michel Onfray, Archéologie du présent, Manifeste pour une esthétique cynique, Grasset/Adam Biro, Paris, 2003, p. 100.

(2) Traduction : « Depuis un certain temps, notre santé mentale est dans un état lamentable. Une des raisons de cette détresse, outre le fait d'avoir CHOISI DE SOURIRE comme façon de vivre, repose sur le fait que nous sommes victorieusement devenus (malgré une compétition incroyablement vigoureuse) le plus grand rassemblement de menteurs sur cette planète. Aucune société n'est parvenue à investir autant de temps et d'énergie à perpétuer l'illusion qu'elle est morale, saine et sensé que notre troupeau actuel d'Américains Modernes. »

(3) Extrait de l'article 1 du Premier Amendement : « Le Congrès s'interdira de promulguer toute loi qui tendrait à établir une religion, ou interdire l'exercice d'une religion, ou limiter la liberté de parole ou celle de la presse [...]. »

(4) Michel Surya, De l'argent, La ruine du politique, Éditions Payot et Rivages, Paris, 2000, p. 14.

(5) Traduction : « Nous faisons des disques quelque peu différents. Nous proposons un contenu musical et sociologique que les compagnies de disques importantes ne vous permettraient pas d'entendre. Une autre compagnie de disque : ce que le monde attendait… »

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