Barattage chocolat

Michel F. Côté

[in French]

Crottes exquises

Le déchet n’a pas bonne réputation. Il est impur, potentiellement toxique, susceptible d’empoisonner. Il salit, pollue et encombre. Communément, le déchet est un reste rebuté, un détritus qui reposera bientôt au dépotoir.
Sa récente et relative réhabilitation – enthousiasme écologique oblige – ne change rien à son statut de matière trouble. Mais ce qui fascine davantage est la propriété trompeuse du mot, ou plutôt l’arbitraire de son application. Déchet est un mot qui a le dos large. À preuve, la perception déchetctueuse d’un objet (ou d’une idée) par les uns peut se muter en découverte salutaire pour les autres, faisant ainsi valser la notion de déchet jusqu’à l’antagonisme : c’est de la merde pour toi, c’est du gâteau pour moi.
L’art et la littérature sont des activités qui ont produit plusieurs exemples de cette rivalité perspective qui oppose déchet et trésor. La production littéraire de Sade – en fait, Sade lui-même – en est un exemple admirable.
Dans son édition de 1923, le Grand Larousse présentait D. A. F. de Sade ainsi : « Ses romans, célèbres par leur obscénité maladive, n’ont aucune valeur littéraire. » Sade meurt le 2 décembre 1814 (naissance le 2 juin 1740) et un siècle après sa mort, ses écrits n’ont encore officiellement aucune valeur – ce qui n’empêche pas une rumeur persistante, grandissante, sur les qualités remarquables du corpus littéraire du marquis : « Il faut toujours en revenir à De Sade, c’est-à-dire à l’homme naturel, pour expliquer le mal. » (Baudelaire, Notes intimes, 1837) Deux siècles plus tard, nous observons que Sade est un des rares écrivains qui passe lentement de l’abîme au sacré. Au total, il aura fallu 200 ans avant qu’il ne soit copieusement publié, lu librement, et largement célébré. Signe que la persistance fut prodigieuse (la sienne et celle de ses adversaires).
À l’origine, et pendant longtemps, ses ouvrages furent imprimés clandestinement ; petits tirages que la censure aristocratique bientôt étêtée, puis la bigoterie invertie de certains sans-culottes pourchassèrent sans relâche. Étonnamment, entre ces deux régimes diamétralement opposés, qu’une révolution sépare, il y eut cette rare unanimité... Pour un écrivain, le bilan est très lourd : plus du tiers d’une vie passée en détention, et d’innombrables procès (pour ses livres, pour ses mœurs, pour ses écarts de conduite, pour les scandales familiaux qu’il a causés, pour les attitudes politiques qui l’ont rendu suspect, et pour avoir mis en perspective le néant à la place de Dieu).
Pourtant, l’homme n’a pas assassiné.
En comparaison, l’aventure de Salman Rushdie ressemble à des vacances.
Sade a écrit sur l’indicible jusqu’à plus soif, sa charge athéiste fut totale, sans précédent, puis il a formulé « une critique impitoyable de toutes les contraintes sociales qui tendent à réduire en quoi que ce soit l’activité de l’incoercible élément humain » (Maurice Heine, Préface aux Infortunes de la Vertu, 1930). Là, précisément, se conçoivent les motifs de la furie carcérale et de la mise à l’Index.
Sade : « On trouvera peut-être nos idées un peu fortes, qu’est-ce que cela fait ? N’avons-nous pas le droit de tout dire ? » Sa vie durant, Sade a été jugé producteur de déchets. Sacrées crottes ! Crottes dures qui durent. Non biodégradables. Crottes qui, sans cesser d’être immanentes, ont acquis une exquise transcendance, envers et contre tout. Sade encore : « Et que suis-je, ici, sinon un enfant ? »

Biodégradabilité, bref bréviaire brun

1. L’excrément est un excellent exemple de départ. La merde est le déchet typique : une apparence repoussante, une odeur nauséabonde, une production récurrente et quotidienne (c’est souhaitable). La merde prend son origine dans le principe actif de toute forme de vie animale. C’est un déchet qui a du bon. Il est non seulement biodégradable, il est aussi utile : nourriture pour les mouches – dont on ne sait toujours pas le pourquoi de l’existence, sinon comme justification supplémentaire de la merde.
Sade : « Rien ne périt, mon ami, rien ne se détruit dans le monde ; aujourd’hui homme, demain ver, après-demain mouche, n’est-ce pas toujours exister ? »
2. Il y a probablement beaucoup de productions artistiques biodégradables, et autant de crottes dures qui durent. Cela rassure. Demeure un ennui : il y a du biodégradable qui perdure et refuse d’user de sa biodégradabilité. Ne pourrions-nous pas mettre en place un comité consultatif (non décisionnel) ayant pour tâche de rappeler à l’ordre ceux et celles qui ont outrepassé leur date de péremption, afin qu’ils s’exécutent sur-le-champ : décomposition instantanée, piouf !
3. Les journalistes en art sont devenus des pelleteurs de déchets, ils vidangent des communiqués, se font des muscles – et une paie – avec de l’air. Les bureaux de ces échotiers sont des décharges -publiques. Cette profession s’est écroulée, elle n’informe plus de rien. Une -diarrhée de publireportages embourbe maintenant les pages culturelles de nos feuilles de chou. Les rédacteurs en chef sont des cons : ils ne réagissent plus.
Existe-t-il encore un seul journaliste qui va au-devant ou en deçà de la nouvelle ?
Mutisme complet sur de larges pans de l’activité artistique. Il y a constipation.
Bouse pour bouse, il en résulte que nous ne savons plus si l’art a une fonction publique ou non publique. Cela implique une tendance : l’art passe du social au privé – en fait, il y retourne. Bref, la crotte devient plus importante.
La crotte dure qui dure.
4. Du côté de l’art officiel (celui propre et lourd, bien essuyé), on considère généralement qu’il y a un art résiduel, un art déchet (il y a toujours un art déchet, quel que soit le point de vue) : art populaire, art qui se crée en dehors des cénacles, art divergent. Soyons avisés : c’est celui-là qui est le plus habile. C’est un art hors d’ordre, hors média, non vertical, un art détritus. Il s’élonge et rampe, n’attend rien, entend tout. Il est en opposition aux mœurs de l’artiste triomphant, virtuose et convergent.
5. Comment terminer ce bref bréviaire brun sans mentionner le travail de Jacques Lizene ? Nihiliste, Liégeois né en 1946, il se dit « artiste de la médiocrité » et défend avec ardeur « l’art sans talent », art de la non-qualité et de la non-importance. Il dénie à l’artiste comme à l’œuvre tout intérêt. Pour offrir une meilleure consistance à ses idées et affirmer plus encore son « art merdique », il décide d’utiliser l’excrément comme élément pictural. En 1977, il devient sa propre palette et transforme son tube digestif en tube de couleurs. Afin d’obtenir des coloris variés et délicats, il se met à contrôler son alimentation, et mange en fonction des nuances qu’il désire obtenir. Peu à peu, il maîtrise au mieux sa polychromie excrémentielle : les jaunes naissent du safran et de la rhubarbe, les rouges résultent d’absorptions uniques, et en quantité, de betteraves – ou d’une crise d’hémorroïdes –, les épinards lui assurent un vert foncé filamenteux, etc. Manger pour produire, et produire pour manger, tel est devenu le cercle intestinal dans lequel s’est enfermé l’artiste : « En tant que peintre, survivre, c’est boire, manger, déféquer, peindre avec, tenter la transformation en argent. Pour à nouveau boire, manger, déféquer, etc. »
Lizene a peint une centaine de toiles, généralement de grands formats (plusieurs mètres carrés), dont Le mur des défécations et mur merdique (celle-là contenant plus d’un million de briques de couleurs différentes).

Art résiduel

Face à l’auto-ironie, l’historien est impuissant. Le critique également (du moins à l’époque où cette profession exerçait encore une pensée, à tort ou à raison, il y a maintenant quelques décennies, dans un autre siècle). Les nombreux détracteurs contemporains d’Erik Satie, critiques, mélomanes wagnériens, musicologues et autres historiens du solfège, n’ont pas remarqué qu’ils étaient distancés par celui-ci – encore de nos jours, 75 ans plus tard, Satie maintient un décalage. Ils furent distancés, abasourdis, parce que Satie fuyait son propre prestige. Ironique, oblique et insaisissable, il multipliait les fausses pistes tout en fonçant droit devant, visant le long terme.
Satie ne souhaitait pas devenir un grand compositeur, car l’interprétation de la grandeur se base sur l’acceptation préalable d’une conception de la musique résolument rejetée par Satie. Il était sans goût pour le grandiose, étranger au romantisme, et en rupture avec la tradition occidentale, verticale, bandée solide. Sa création puisait à la jonction du monde des cafés – ses racines – et de la modernité radicale – son enthousiasme.
Dans ses inventions, les commentateurs ne voyaient que pauvreté [1], quasi-déchet, ne percevant pas la stratégie horizontale, fondamentalement nouvelle, de Satie.
Toute la production de ce compositeur songe au temps, à la durée. Elle se restreint et ménage l’effet. Satie a fait confiance à l’étendu de sa découverte et aux avantages de son audace. C’est une stratégie de crotte dure qui dure. Dans cette veine, à sa manière, Duchamp est aussi à observer.
Il y aurait encore long à écrire sur la durée dans la production de Satie. Mais soyons bref, ainsi vous y penserez plus longtemps.

Petit divertissement sur l’utilitarisme : commentaire puant d’un recteur, réponse compostée d’un décompositeur

Commentaire du recteur [2] : « L’opiniâtre acharnement des États-Unis à libéraliser sans restrictions le commerce des biens culturels prouve l’importance et la valeur financière de ce secteur d’activité. Cela élargit la notion d’utilité économique et sociale et projette un éclairage révélateur sur le caractère essentiel de l’enseignement universitaire des arts. « Le Québec, dans la brutale concurrence économique entre nations qui accompagne la mondialisation, n’a que peu d’atouts pouvant échapper à la délocalisation et lui permettant de développer des secteurs économiques forts. L’un d’eux est sa nature, qui peut servir de base à des activités touristiques. Un autre est son identité culturelle propre, base nécessaire d’industries culturelles (qui peuvent aussi aider l’industrie touristique, avec le patrimoine). Ici aussi, l’utilitaire est présent.
« Seulement, pour faire de Montréal une métropole culturelle, pour développer des entreprises culturelles fortes, pour tirer de l’identité culturelle des biens et des services susceptibles de répondre aux marchés intérieurs et extérieurs, pour faire naître d’autres Cirque du Soleil, d’autres Céline Dion ou d’autres Invasions barbares, il faut former sans cesse une relève de créateurs, d’artistes, d’interprètes, d’écrivains, de critiques et de gestionnaires culturels.
« C’est précisément le rôle de l’enseignement universitaire en arts plastiques, en design, en arts de la scène, etc., et aussi de la recherche et de la création qu’effectuent les professeurs des facultés des arts. C’est pourquoi l’UQAM tire grande fierté de sa faculté des arts et entend la soutenir et la développer pour répondre à d’évidents besoins de Montréal et du Québec, besoins non seulement culturels et sociaux mais aussi économiques. Au sens large du terme, les arts sont tout aussi utilitaires que les autres disciplines universitaires. »
Réponse du décompositeur : Sacré bonhomme que ce recteur ! Enfin quelqu’un qui présente l’art d’une manière purement comptable. N’empêche, ce texte est anthologique : béni-oui-oui dans l’exaltation du néolibéralisme, aucune perspective sur la fonction artistique, vision de l’alma mater en termes exclusivement économiques, confusion dans l’utilisation des termes culture et art, goût douteux en matière -artistique, et la dernière phrase, le pire de toutes, dans laquelle le recteur nous rassure de manière imbécile sur la légitimité de l’art à l’université. Puisqu’il en est ainsi, fuyons l’invasion barbare et sortons l’art de l’université, il s’en portera mieux à traîner autour des poubelles.

Déchets impurs

Avec insistance, préférons l’art déchet à l’art marchandise. L’impureté fascine davantage que les beaux emballages. Terminons avec Sade. Les Cent Vingt Journées de Sodome, fin de l’introduction : « C’est maintenant, ami lecteur, qu’il faut disposer ton cœur et ton esprit au récit le plus impur qui ait jamais été fait depuis que le monde existe, le pareil livre ne se rencontrant ni chez les anciens ni chez les modernes. Imagine-toi que toute jouissance honnête ou prescrite par cette bête dont tu parles sans cesse sans la connaître et que tu appelles nature, que ces jouissances, dis-je, seront expressément exclues de ce recueil et que, lorsque tu les rencontreras par aventure, ce ne sera jamais qu’autant qu’elles seront accompagnées de quelque crime ou colorées de quelque infamie. Sans doute beaucoup de tous les écarts que tu vas voir peints te déplairont, on le sait, mais il s’en trouvera quelques-uns qui t’échaufferont au point de te coûter du foutre, et voilà tout ce qu’il nous faut. Si nous n’avions pas tout dit, tout analysé, comment voudrais-tu que nous eussions pu deviner ce qui te convient ? C’est à toi à le prendre et à laisser le reste ; un autre en fera autant ; et petit à petit tout aura trouvé sa place. »

NOTES :

1. La seule pauvreté qui était alors en jeu est celle dans laquelle Satie vivait. Une misère qu’il appelait, tendrement, « la petite fille aux grands yeux verts ».
2. Extrait d’un texte de Claude Corbo, recteur de l’Université du Québec à Montréal, publié dans la section Opinion du quotidien Le Devoir, le 2 mai 2008 ; titre : L’UQAM sait très bien sur quel pied danser. Aouch mon pied !

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