Amas Gâchydermique

Michel F. Côté

[In French]

Beau début animalier
« Les sociétés humaines insensiblement dérivées des sociétés animales sont vouées à un cycle de prédation et d’hivernage – de guerre et de répit – de plus en plus désaccordé à la temporalité linguistique, technique, mathématique, industrielle, financière, linéaire dans laquelle l’humanité croit se reconnaître, mais qui déploie un rythme dans lequel elle ne vit pas (1). » Bref, nous aurions mis en place une savante manière d’autosabotage, une lente et subtile mécanique kamikaze qui finira par nous emporter tous. Avec cette revanche que l’humanité semble prendre sur elle-même, l’animal humain s’enfonce dans une discordance sans retour. Elle, la bête douée du langage et de la raison, pourquoi ne cesse-t-elle pas de se désincarner dans le carnage ?
Gros programme et naïveté en sus. On ne repassera pas derrière tous ceux et celles qui ont abondamment, historiquement, glosé là-dessus, nous aurions la glotte à terre sans avoir pu déglutir une seule fois.
Nous pouvons cependant imaginer ce qui va suivre avec facilité et animalité. La domination de l’Occident s’achève, lièvre sur grève, tout comme le temps de la chrétienté est révolu, poisson poilu. Il serait imprudent d’imaginer que c’est une bonne nouvelle, tsivitt tsivitt d’hirondelle. Comme il ne faudrait pas croire pour autant que c’est une calamité, cancrelat givré. Le gâchis a simplement migré du côté de cette croyance encore plus crédule, bêtement matérialiste, sans consistance ontologique, qui consiste à s’agenouiller sur les prie-Dieu des bourses, girafes à la course. Croire pour croire, comment ne pas imaginer que l’animisme était un brin plus en accord avec le fond animal qui nous constitue entièrement.
Terminons ce beau début animalier ainsi : « Certains animaux connaissent des extases peut-être plus puissantes ontologiquement à partir de leur silence et au sein de leur appartenance au milieu, que nous-mêmes à partir du langage et dans notre désappartenance progressive encore qu’intermittente à la nature. Certains cerfs d’automne pris dans leur brume sont plus au courant de l’intrigue originelle que les dieux (2). »

Pachydermique est le gâchis
Pour exterminer, l’espèce est faite forte. Homo bouzillius devient attendrissant si l’on observe avec empathie la récurrence mécanique de sa propension aux hécatombes. Il n’y a qu’à lire comment commence, il y a 500 ans, l’histoire de l’invasion européenne des territoires indiens dans les Amériques telle que racontée par Bartolomé de Las Casas, jeune prêtre dominicain témoin d’un des grands massacres de l’histoire : « En 1508, à mon arrivée à Hispaniola (actuels Haïti et République dominicaine) soixante mille indiens habitaient encore cette île. Trois millions d’individus ont donc été victimes de la guerre, de l’esclavage et du travail dans les mines, entre 1494 et 1508. Qui, parmi les générations futures, pourra croire pareille chose ? Moi même, qui écris ceci en ayant été le témoin oculaire, j’en suis presque incapable. »
Sept ans plus tard, en 1515, les Arawaks n’étaient plus que 15 000, et 500 seulement en 1550. Vers 1650, tous les Arawaks et leurs descendants avaient disparu d’Hispaniola.
Ce n’était que le début. Pendant 500 ans, de 1492 jusqu’à nos jours, les populations autochtones des Amériques furent victimes d’un incessant génocide. On estime à 50 millions le nombre d’habitants sur tout le continent lorsque Christophe Colomb, par erreur, croit avoir découvert une nouvelle route pour les Indes. Un siècle après l’arrivée des conquérants, plus de 90 % de cette population était décimée – surtout au sud (3).
Grand gâchis, sabotage de l’espèce par l’espèce. Sapiens est un comédien de l’hécatombe, as des rites funéraires.

Pause hallucinogène
Il y a 500 millions d’années, d’extravagantes créatures peuplaient les mers de cette terre. La plus saisissante est nommée Hallucigenia, bête dont l’anatomie justifie amplement le nom. Imaginez : « Comment faire la description d’un animal dont on ne sait même pas reconnaître le haut du bas, ni l’avant de l’arrière ? On a affaire à des traits dignes d’une créature de science-fiction : sept paires de piquants très pointus partent des côtés du corps et s’étendent vers le bas, formant une série de béquilles. Tout au long de la ligne médiane sur le dos de l’animal, et en des points exactement opposés aux piquants, sept tentacules terminés par des pinces à deux branches s’étirent vers le haut. Les sept tentacules semblent distribués de manière coordonnée avec les sept paires de piquants, mais selon un étrange mode de décalage : le premier tentacule n’a aucune paire de piquants en vis-à-vis. Chacun des six tentacules suivants est situé exactement au-dessus d’une paire de piquants. Juste en arrière de la rangée des sept tentacules, figure un autre groupe de six tentacules beaucoup plus courts distribués en trois paires. La partie arrière du tronc se rétrécit ensuite en un tube qui se recourbe vers le haut et l’avant. Hallucigenia présente une “tête” bulbeuse à l’une de ses extrémités, tête qui a été mal conservée chez tous les spécimens fossiles disponibles (une trentaine), et dont l’anatomie n’est, par conséquent, pas bien comprise. Nous ne sommes même pas certains que cette structure représente bien l’avant de l’animal. Comment un taxinomiste peut-il interpréter une pareille organisation (4) ? »
Il n’est pas impensable que nous ayons domestiqué Hallucigenia, rétroactivement : chez certains artistes le mental est fort, et la psyché de ces êtres hors du commun, puissante et mal comprise, est intimement liée aux excentricités de la vie sur cette planète, bout de belette.
Grand Sabothèque
Dans le Grand Sabothèque audio-visuel des désastres majeurs (5), ouvrage des Ouvrages qui projette une autre histoire des Histoires, il y a quelques auteurs qui se distinguent par la fantaisie de leur écriture. Godard par exemple, qui, dans son Histoire(s) du cinéma, écrit : « Dire par exemple toutes les histoires des films qui ne se sont jamais faits. Oui, la nuit est venue. Un autre monde se lève, dur, cynique, analphabète, amnésique, tournant sans raison, étalé, mis à plat. Comme si on avait supprimé la perspective, le point de fuite. Et le plus étrange, c’est que les morts vivants de ce monde sont construits sur le monde d’avant : leurs réflexions, leurs sensations sont d’avant. Dire par exemple toutes les histoires des films qui ne se sont jamais faits, plutôt que les autres. Les autres, on peut les voir à la télévision n’est-ce pas. Enfin, n’exagérons pas, même pas des copies, des reproductions. Toutes les histoires de cul, parce que c’est surtout ça, les films qui ne sont pas faits. Le fond des choses. Le cul. Le fondement. » Godard nous offre ici une merveilleuse digression sur les raisons d’une forme répandue de sabotage.
Il y a également ce texte de Michon, Einkreisung et corporatisme plat, l’art inapte, dans lequel l’auteur charge avec violence toute tentative de domestication. Un extrait : « L’invention tire la langue, l’art ne supporte pas les besogneux, encore moins les lieudits. Le domptage est une activité contagieuse et préférée. J’interroge cette imbécillité notoire qui consiste à n’engager que des universitaires prolixes pour enseigner dans les différents départements d’arts des différentes universités, plutôt que des praticiens aguerris et prodigues. Cette déviance invertie épuise la fécondité et stimule une inaptitude à l’action. » Plus loin, il ajoute que « l’art ne s’enseigne pas, il se grappille. »
Puis il y Quignard, encore, qui ajoute un texte bref et incisif, Passage de l’impensable : « Avec l’humanité la vie ne recula pas devant la nature, le milieu, la météorologie, les astres, mais elle céda le pas devant le perdu, les délires, les songes, les fantasmes, les reflets, les symétries, les fantômes, les mots, toutes les hallucinations de la pensée. C’est pourquoi avec l’humanité et sa névrose déchirante et bavarde l’avenir prit de plus en plus constamment l’apparence du passé. »
L’espèce a un don pour le sabotinage.

Exterminations en tout genre, mental et tour de reins
1. La domestication animale fut un événement singulier de notre histoire. Nous nous sommes octroyés une préséance sur le royaume animal, nous en détachant pour régner : les loups devinrent des chiens, les aurochs des bœufs, les sangliers des porcs, les chevaux un sport, le dindon de la volaille, l’huître un mets, il n’y a que le chat qui soit à peu près demeuré félin (parce qu’il est du diable).
2. Immondice est un mot qui exprime joliment le goût humain pour les résultats d’un carnage. Il désigne les restes d’humains ou d’animaux, une fois l’hécatombe terminée. Excitation de l’extinction.
3. Je ne me rappelle plus très bien ces fameuses bandaisons d’adolescence, les détails de leurs voluptés. Mais la mécanique demeure encore à l’esprit comme à l’usage. Fabuleuses érections, de celles qui n’en finissaient plus et qui se renouvelaient dans une insistante récurrence, jour après jour jusqu’à la douleur. La vie qui explose par le bout du tentacule. Rien à voir avec le soi-même alors connu, du moins au début, juste une violente manifestation d’instinct animal dont la séquence m’est vite devenue usuelle. La voici : stimulé par une idée ou des images, à l’origine nouvelles et déroutantes, le cœur pulse vigoureusement le sang du corps qui se gorge dans le sexe, celui-ci se gonfle, souffre soudainement de gigantisme, se trouve déjà à l’étroit, se fait pressant, devient la seule intelligence, puis s’abandonne à l’excitation, pour un temps variable de 60 secondes à 60 minutes. Profond plaisir animal, pas davantage à l’abri de la domestication que les autres plaisirs.
4. L’immense massacre des bêtes. Déjà le mot divulgue un sentiment de transcendance ultérieur : bête comme idiot.
Avant la propagation de l’homme sur toute la planète, les recherches archéopaléontologiques tendent à démontrer que le taux d’extinction des espèces vivantes était invariablement faible – les extinctions de masse étant rares. Démarrant il y a 100 000 ans, et coïncidant avec l’expansion de l’homo sapiens, l’extinction des espèces a augmenté à un taux sans précédent. Ce triste phénomène est connu sous l’appellation d’extinction de l’Holocène. Quelques experts en sabotage estiment que plus de la moitié des espèces encore vivantes aujourd’hui peuvent s’éteindre d’ici 2100 (pas 2012). À ce jour, 784 extinctions animales ont été enregistrées depuis 1500, date symbolique qui est aussi celle du massacre des ethnies du continent américain. D’autres extinctions ont pu passer inaperçues.
Dans ce déchaînement, l’homme cache mal une honte de ses origines animales.
Corne de bouc, nous sommes pourtant les successeurs de l’histoire, et avons la tâche de tracer nos propres voies dans le plus riche et intéressant des univers connus, tout en nous offrant un maximum de liberté pour que l’espèce s’épanouisse ou fasse fiasco en toute démesure. Vous suivez ?
5. Nous sentons bien, comme un bon chien, à lire ce petit amas gâchydermique, que l’art avance envers et contre tout, qu’il offre une métaphysique de l’espoir, et du bon temps malgré tout, piste de tatou. Mais il avance par petits bonds désynchronisés, erratiques. Comme le reste des choses humaines.
Comme disent nos officiels, «bien sûr que des massacres furent commis, mais là n’est pas l’essentiel, et tout cela ne doit pas peser dans notre jugement final ni avoir d’influence sur nos engagements», chant d’engoulevent.
Bien sûr que non. L’art de la formule idiote ne se perdra jamais, même en forêt.
Nourriture pour les uns, compost pour certains, inadéquation pour les autres, l’art mérite bien d’échapper aux lourdeurs humaines pour nous offrir quelques légèretés. Les plus pessimistes disent même que c’est une de ses multiples fonctions et pas la moindre; l’art du dos large et du menton long, gorille et esturgeon.

NOTES

1. Pascal Quignard, Abîmes, Grasset, Paris, 2002, p. 174.
2. Ibid., p. 91. À propos de ce livre, il y a cet avertissement de Quignard en quatrième de couverture : « Qu’on n’oublie pas que je ne dis rien qui soit sûr. » Petite phrase presque saboteuse que je reprends volontiers.
3. Pour s’enfoncer davantage dans l’histoire des massacres des Amériques, deux ouvrages
parmi des centaines : Bartolomé de Las Casas, Très brève relation de la destruction des Indes, Mille et une nuits, 1999 ; puis Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis, de 1492 à nos jours, Lux, 2006.
4. Simon James Gord, La vie est belle, Seuil (Science ouverte), 1991, p. 196.
5. À paraître.

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