Rater mieux

Michel F. Côté

[In French]

(Vous êtes dans une boucle : ce qui précède est à la fin du texte.)
... Enfin, le lifting est une rétroaction, un désir de retour, une guirlande de microsutures qui encadre la traîtrise de l’âge. » – Orlan, Aphorismes du masque
« Ah ! je ris de me voir si belle en ce miroir », chantait la Castafiore dans l’Air des bijoux (extrait du Faust de Gounod). Il faut bien que ce soit drôle un moment, même brièvement.
Le déridage chirurgical forme l’iconographie trash et symbolique de notre époque. Les ravalements de façades améliorent rarement les bâtiments, mais les propriétaires insistent.
Héraclite disait, « on ne prend jamais deux fois la même douche », d’accord, mais se vouloir comme nous fûmes, ça tourne en rond, non ?

SE SENTIR MIEUX

Notre civilisation spectaculaire-mafieuse insiste fixement sur l’économie. Aucun impératif moral, aucune politique, aucun surgissement éclairé n’offrent une résistance suffisante à l’amnésie que provoque le règne économique. « Les gens veulent s’amuser, se sentir jeunes, et se divertir », répètent les directeurs de festivals grand public qui gouvernent le Quartier des spectacles. Ces programmateurs spécialistes de liftings collectifs ne réalisent pas qu’ainsi, à programmer d’infinies niaiseries, ils nous préparent une nouvelle génération de débiles intellectuels, ou pire.

Leur programmation grand public (1) rend inimaginable qu’une divergence éveillée puisse surgir du fatras global. Adieu la part d’ombre, le rituel initiatique, les déviances salutaires ou les fragments insolites, enfin tout ce qui n’est pas d’abord et avant tout du spectacle™. Debord avait raison – certains prétendent même que nous en sommes à la fin de l’art, que nous arrivons au miracle du bout du temps.

« La devise que je préfère aujourd’hui pour définir ma forme d’esprit, c’est celle de créateur d’indifférences. Je voudrais que mon action en faveur de la vie consiste, par-dessus tout, à former les autres à sentir toujours davantage pour eux-mêmes, et toujours moins selon la loi dynamique de la collectivité. Former à cette antisepsie spirituelle grâce à laquelle il ne peut y avoir de contamination par le vulgaire, voilà ce qui m’apparaît comme le destin astral par excellence du pédagogue intime que je voudrais être (2). »

Il faut maintenant s’enfoncer individuellement dans l’effort concentré : « Essayer encore. Rater encore. Rater mieux », écrivait Beckett. Voilà un projet de rénovation enthousiasmant !

NOVATION

Culture est un terme générique rénovateur et vaporeux. Avant nous disions art. Le climat actuel est en défaveur de l’art, de sa désignation. La diversion culturelle ambiante s’offre un air rénovateur et cache mal sa réelle légitimité, commerciale et hégémonique. Toute tentative d’amélioration en s’offrant une forme nouvelle – partielle ou totale – est le mobile de l’art. Imaginer d’autres solutions demeure le ferment ferme de l’art. Cage nous a enseigné qu’il n’y a pas de recette pour arriver à l’art et qu’il n’y en a pas non plus pour ne pas y arriver.

LES RÉNOVATIONS SUCCESSIVES D’ELIZONDO

1. L’année de son arrivée solitaire au Québec, Elizondo, unilingue hispanophone de naissance, souhaite une rapide maîtrise du français, il écoute alors sans cesse la radio. Ces six chansons, succès québécois populaires de l’époque, tournent en boucle, et il est contaminé malgré lui : L’escalier, J’ai besoin d’un ami, J’ai besoin de toi, J’lâche pas, Ça va mieux, et Je ne suis qu’une chanson. Nous sommes en 1980, Elias Elizondo a alors vingt-deux ans, il a fui son pays d’origine par désespoir, et c’est à l’aide de ces chansons qu’il apprend les rudiments du français. Rapidement, il comprend que son blues est universel, imparable et dévastateur. Ici ou là-bas, l’état de délabrement émotif de l’humanitude est catastrophique. Il a l’intuition mortifère que pour des siècles, il faudra encore louvoyer, renouveler, refaire, bref, « essayer encore. Rater encore. Rater mieux ».

2. Sa première histoire d’amour montréalaise fut une déconfiture. Il rencontra Jacques Talbot à l’occasion d’une fête donnée par la flamboyante interprète d’une de ses chansons québécoises favorite (J’lâche pas). Talbot, photographe des vedettes au goût du jour, paparazzi local, est de la fête. C’est par un hasard improbable qu’Elizondo s’y retrouvera : livreur de pizza arrivé à vingt-trois heures avec six pizzas all dress xlarges, il ne repartira de la fête que dix heures plus tard. Coké, épuisé, il reprendra la conduite de sa Lada à l’enseigne Pizza Giganta en méditant alternativement sur trois constats, rétroviseur à l’appui : l’inévitable perte de son emploi, la cessation soudaine de tout revenu, et la goutte de sperme cristallisée sur sa pommette gauche. Malgré l’ampleur de la catastrophe, l’odeur persistante du sexe de Talbot fut la musique odoriférante, réjouissante, qui accompagna sa déroute jusqu’aux locaux de Pizza Giganta.

L’idylle ne durera dur dur que cinq mois. L’amant photographe termina sa lettre de rupture par une citation d’Oscar Wilde : « Ne rien faire du tout, ce qui est la chose la plus difficile au monde, la plus difficile et la plus intellectuelle. » – Haut commentaire, rébellion intense devant la légitimité exclusivement productive de l’existence humaine. Elizondo comprit instantanément que Talbot était une exception : rien chez lui n’indiquait un réflexe rénovateur, il n’en avait que pour la rupture.

En réplique énigmatique, Elizondo posta une carte postale à Talbot :
« J’ai aimé te lécher le cul.
L’amour c’est l’infini à la portée des caniches.
Je lape et je jappe.
Je rêve d’un Dieu indécis et dissolu. »

3. Elizondo terminera des études en sociologie de l’art, et deviendra professeur à l’UQAM. Culture et confusion est le titre de sa thèse(3). En voici un extrait : « Les politiciens, dans nos démocraties éclairées, ne parlent plus guère de l’art. Dans le discours des élites, la culture a remplacé l’art. C’est pourtant flou, la culture : personne ne sait exactement de quoi il s’agit, et tout s’y confond. Mais, pour les politiciens au pouvoir depuis quelques décennies, l’enjeu dans ce domaine demeure la démocratisation de l’accès à cette fameuse culture, censée permettre le resserrement du tissu social. Étonnante façon de transformer l’art en simple facteur d’intégration, et de pervertir un sujet qui fut longtemps brûlant. »

4. Rénovateur habile, Elizondo dessina lui-même les plans du réaménagement de son appartement :
Ingénieux, n’est-ce pas ? Dans le coin droit de ce plan trop petit pour vos yeux, est écrit ceci : « Un décorativisme intérieur – cela me semble une façon supérieure et éclairée de donner un sens à notre existence. Si seulement ma vie pouvait être vécue parmi de somptueux brocarts de l’âme, je n’aurais pas d’abîmes à déplorer. »

5. « Pour que l’art réussisse, son auteur doit échouer », aime répéter Elias Elizondo Vasquès.

LA PSYCHOLOGIE APPLIQUÉE AUX AFFAIRES

Gaston De Grandmont, psychologue attaché à l’Institut supérieur des hautes affaires commerciales (ISHAC, Genève), propose une grille analytique afin de discerner les différents caractères de l’homme d’affaires. Rénovateur propriétaire de vastes étendues cérébrales, De Grandmont déclare qu’il y a deux types d’hommes d’affaires, l’agité et le déprimé. Selon lui, ces deux archétypes ont une cénesthésie à l’opposé (cénesthésie, joli mot au sens vague qui indique une impression générale d’aise ou de malaise résultant d’un ensemble de sensations internes non spécifiques).

Type I : L’agité a une bonne cénesthésie. Il agit vite, parle beaucoup, se dépense et décide rapidement. Il donne l’impression d’avoir beaucoup d’idées. Il est toujours enjoué ; il rejette les pensées tristes, les spectacles affligeants. Il n’aime pas Beckett, se sent chez lui sur le parquet de la bourse et au Quartier des spectacles. Il dompte facilement les revers et la mauvaise fortune, il a un abonnement au TNM, et il est président du conseil d’administration d’une compagnie de danse à la mode. C’est aussi un coléreux qui s’excite devant les obstacles : il n’hésitera pas à dénouer sa cravate publiquement en situation d’agacement. Les grands agités se trouvent là où le monde se rénove. On dit d’eux qu’ils ne peuvent pas rester en place, qu’ils ont de la poudre dans les veines. Souvent vers l’âge mûr, si une infirmité ou une maladie les accable, on les voit très rapidement disparaître. On dirait un pantin dont le ressort est cassé.

Type II : Le déprimé aime surfer sur ses vagues à l’âme. Il a une cénesthésie confuse, il incline facilement au pessimisme et joue les Cassandre en prédisant les pires catastrophes. Il est émotif ; il éprouve des émotions brusques, souvent accompagnées de réflexes intenses. Il passe avec une rapidité étonnante de l’exubérance à l’accablement, du rire aux larmes, de la réplétion à l’inanition mentale. Il tourne en rond, et puisqu’il est membre VIP du MBAM, cela lui permet de revoir trente-sept fois la même exposition sans frais supplémentaires. Il aime l’art lyrique, le théâtre grec, et la sobriété ambiante des halls de banque. Il est du genre à créer une entreprise de préservatifs tout en considérant ce commerce sans avenir. C’est un anxieux qui, accidentellement, innove parfois. Le déprimé a des fins de mois difficiles... Ce n’est pas le type d’administrateur souhaitable pour le conseil d’administration de votre jeune entreprise culturelle.

De Grandmont suggère aux adhérents du type II l’exercice suivant : s’efforcer de tenir le journal intime de quelqu’un d’autre.

ESTHÉTIQUE DU LIFTING, MANIFESTE RATÉ

« Le lifting est un renouvellement au futur antérieur. Le lifting est performatif. Le lifting est une coquetterie du refus. Le lifting fait l’apologie du rater mieux. Le lifting est un sabotage de l’ego. Le lifting est une audace au désastre. Le lifting est une distraction, un origami inverti. Le lifting est une persistance illusoire... (Suite au début du texte.)

NOTES

(1) Grand public est un terme rénovateur. La désignation précédente – masse – étant devenue trop impersonnelle pour le goût du jour, grand public fut la solution prescrite : plus léger, il offre un sentiment de grandeur individuelle, une appartenance collective qui semble moins idiote. C’est ce que les philanthropes de l’économie sociale contemporaine appellent un win-win (expression chinoise qui signifie équilibre et merveilleux). L’important c’est que la foule y soit, et qu’elle s’amuse, spectacle, bière, souvenirs et produits dérivés. Dans une économie de marché, il faut que l’offre rencontre la demande, et inversement.

(2) Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité, Christian Bourgois éditeur, Paris, 1999, p. 375.

(3) Elias Elizondo Vasquès, Culture et confusion, 2010 (thèse de doctorat non publiée), Université du Québec à Montréal.

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