Ramassis couci-couça

Michel F. Côté

[in French]

Jour d’inventaire, jour de vidange
Videur est un merveilleux métier. Autovideur est encore mieux.
Expulser ce qui est indésirable ou de trop, créer un vide – même factice – au profit d’une vigueur virginale (non moins feinte), c’est déjà avoir l’intuition d’une tabula rasa. S’offrir le flair de faire place nette, débarrasser le plancher en ayant soigneusement tout décroché, décloué, démonté, plié, roulé, éliminé, jeté, brûlé et balayé ; puis fermer et partir ; bref, se casser. Rien de mieux pour la santé mentale du lourdaud qu’est devenu sapiens sapiens, cet ex-nomade que l’immobilisme rend maintenant fou.
Pour l’artiste ou le quidam, l’amoncellement des choses n’est pas une activité recommandable, disait Georges Perec. Il affirmait que pour reprendre un peu d’altitude, il est nécessaire de jeter du lest : « Avoir l’imaginaire leste implique une souplesse que la surcharge pondérale rend improbable. Afin de s’incarner autrement, de s’imaginer phénix brièvement, ne serait-ce qu’un minuscule instant, il est souhaitable de ne faire aucun cas des choses mentalement ou physiquement accumulées ; lourdes, souvent morbides, celles-ci tendent à nous appesantir entièrement, sans espoir de renaissance. » Ajoutons qu’il est peu encombrant de faire confiance au vide, celui-ci ne dure jamais très longtemps.
Artistes ou collectionneurs, ils sont peu nombreux à avoir manié l’inventaire avec esprit. Perec eut ce talent – il en est le génie littéraire : Espèces d’espaces, La vie mode d’emploi, Je me souviens, Les choses, Penser/Classer, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien et L’infra-ordinaire, entre autres miracles d’imagination stimulés par le recensement, la liste, le catalogue ou encore le dénombrement.
Tentative d’inventaire des aliments liquides et solides que j’ai ingurgités au cours de l’année mil neuf cent soixante-quatorze – Georges Perec débute ainsi : « Neuf bouillon de bœuf, un potage aux concombres glacé, une soupe aux moules. » Ça s’allonge sur dix pages en catégories d’aliments, puis ça se termine de manière liquide (je vous passe la substantielle section sur le vin...) : « Cinquante-six armagnac, un bourbon, huit calvados, une cerise à l’eau-de-vie, six chartreuse verte, un Chivas, quatre cognac, un cognac Delamain, deux Grand Marnier, un gin-pink, un irish coffee, un Jack Daniel, quatre marc, trois marc de Bugey, un marc de Provence, une mirabelle, neuf prune de Souillac, une prunes à l’eau-de-vie, deux poire williams, un porto, une slivowitz, une Suze, trente-six vodka, quatre whisky.
N café
une tisane
trois vichy  (1) »
La progression alphabétique sous-jacente (de a à z) est remarquable, impeccable, et l’ensemble est plus signifiant – voir amusant – que la somme de tous les discours politiques québécois de ce siècle (considérant que dans leur entièreté, ces laïus s’annulent les uns les autres dans un surmenage brun duquel il est extrêmement difficile de savoir qui pense quoi).
Exécrons ces choses : fatras paresseux, bric-à-brac sans génie, listes plates, accumulations d’oubliettes, énumérations de prouesses, catalogues de bibelots insignifiants, répertoires creux ou collections ineptes, toutes variantes empoussiérées de Luna Park pour colonies d’acariens.
Il est toujours temps de vidanger, soyons éboueurs et déboulonnons.

Mise en place des tables pour repas de banquet, et quelques
épatantes accumulations d’horreurs

Les repas de fiançailles ou de baptême – choses rarissimes de nos jours –, comme les repas officiels offerts pour fêter l’attribution d’une décoration à un artiste ou ceux organisés lors d’une collecte de fonds muséale, tous nécessitent de grandes tables bien mises. Cette perfection dans l’art du restaurateur – l’aubergiste, et non pas le réparateur d’œuvres décrépites – favorise l’entregent comme l’entrejambe, et dispose les convives à la détente. Ces banquets, invariablement constitués de gens bien, sont toujours l’occasion de molles discussions entre convives, qu’alimente allègrement une juste sélection de vins. Ces vins, dont la commande a été faite à l’avance, font l’objet d’une mise en place spéciale. Les blancs sont rafraîchis dans un mélange d’eau et de glace ; les rouges sont chambrés (voir plus loin, au service des vins). Mondanités et palabres ennuyeux sont généralement au menu de ces bouches qui s’ouvrent et se ferment dans un incessant va-et-vient d’air et d’aliments. Un menu est prévu pour chaque convive. Il est dressé devant la serviette (si celle-ci est présentée en cornet), ou bien placé sur la nappe, à droite du couvert. Les petits bristols portant le nom des convives sont posés à plat sur le verre à eau, ou bien insérés dans le retourné de la serviette pliée en cornet, en se conformant au plan qui aura été fourni par l’organisateur. Parfois, assis à l’une de ces tablées composées de dignitaires, donateurs, administrateurs, commissaires et artistes en vogue, un interlocuteur audacieux (ou un emmerdeur, selon le cas) fera dévier la discussion en direction du dernier massacre à la mode. Mais pourquoi le fait-il ? Il le fait probablement pour faire chier tous ces rassasiés commodément assis autour de lui.
(Car les massacres, les tortures, les meurtres dont l’histoire et l’actualité ne cessent de nous entretenir, aussi horribles soient-ils, aussi injustifiables soient-ils, ne se présentent-ils pas tous avec un appareil de justifications que nous avons, malgré tout, l’impardonnable faiblesse de prendre en considération ? Qu’il s’agisse de religions, de nations ou d’enjeux économiques et militaires – toutes raisons classiquement invoquées pour enrober l’horreur, même si nous les rejetons avec la plus profonde conviction –, il y a une obscure part de nous-mêmes qui les retient pour en jouer comme d’une cache idéologique. Parce qu’il est toujours beaucoup plus commode de considérer le crime comme le résultat d’un choix idéologique aberrant que comme l’expression de la nature humaine.)
Tes contemporains sont de fieffés collectionneurs de massacres, ne crois-tu pas, l’artiste ? Et ta médaille, tu en feras quoi ? Elle ira probablement rejoindre les autres brimborions que tu accumuleras au long cours de ta brillante carrière.

(La réalité) une affaire d’habitude
L’artiste n’est ni entomologiste, ni philatéliste ; son travail n’est pas davantage lié au métier d’antiquaire, et il n’a pas pour mission le vedettariat ou la salvation. Bien que fréquemment titillé par un irrépressible besoin de reconnaissance, l’artiste n’a aucun goût pour les honneurs et ses mondanités. C’est une Vérité Vraie qui se Vérifie Vraiment (la célèbre loi des quatre V, telle que promulguée par Carl Von Wurtemberg, premier penseur du comportement de l’artiste et dauphin spirituel de Hegel), même si parfois certains artistes, soucieux de ne pas ternir l’image qu’impose l’Artiste, se sacrifient pour la cause et assistent à ces ennuyeux banquets.
L’artiste est plus préoccupé par la réalisation de son œuvre que par sa présentation (ou sa représentation) ; il ne mélange jamais ces deux fonctions bien distinctes, sachant qu’à les confondre, il obtiendra quelque chose de médiocre, comme un bon vin que l’on coupe avec un peu de ceci et un peu de cela. Ne croyez pas ces rumeurs qui racontent que certains artistes furent tellement pris dans l’entreprise de gestion de leur catalogue qu’ils devinrent des vedettes, laissant à l’abandon leur métier d’inventeurs.
La grandeur d’âme de l’artiste, sa vérité légère et son sens inaliénable du beau, bon, pas cher, font de lui une nécessité anthropologique dont aucune société n’a su se priver – « ce qui est bien dommage », entendons-nous parfois dire du côté de Québec (une très jolie ville, pourtant).
Imaginons que l’art se méfie des rosettes et des rubans, qu’il n’a pas de cause sinon qu’intime et qu’il a également la bonne habitude de s’amuser des idioties précieuses, princières et guerrières. Naturellement, « il pourra discuter du réel et de son désenchantement », dixit C. V. Wurtemberg. Pour le reste, il ne s’agira que d’une affaire d’habitude.

Le réflexe de lourdeur inverti
Il n’y a rien comme un collectionneur pour prendre du poids. Cette aptitude à la pesanteur est un effet secondaire. En effet, comme tout le monde, le collectionneur se croit à tort immunisé par l’intime légitimité de sa cause. Et comme tout le monde, il choisira de faire renforcer son plancher plutôt que de faire le tri dans son désordre.
Conclusion parallèle qui n’éclaire en rien ce réflexe de lourdeur : il est préférable de vivre au dernier étage de votre immeuble, celui-ci étant nécessairement plus sécuritaire, tout en ayant l’avantage d’être distinctement représentatif d'un statut social élevé – sans parler d’une prérogative tarifaire potentielle auprès des assureurs, puisqu’aucun plancher mal renforcé ne risque de vous tomber sur la tête.
Étagères et dressoirs
1. Plusieurs affirment que dans une liste – ou une collection –, il y a inévitablement une hiérarchie. De même que nous trouvons systématiquement injustes les choses (ou les êtres) placées au-dessus (ou en avant) de nous ; joliment, nous ne faisons aucun cas de celles placées au-dessous (ou derrière).
C’est ainsi que la justice sociale s’organise : unilatéralement en direction du haut, jamais vers le bas. Il faut monter en étages pour se rapprocher de Dieu.
2. Vers le haut, toujours : Prescription relative au service. Primauté et ordre de service. Règles générales de service. Particularités de service : potage, hors-d’œuvre, huîtres, caviar, jambon, alouettes, poissons, homard, foie gras, spaghetti, primeurs, asperges, entrecôte minute, châteaubriand, bécasses flambées, volailles, fromages, entremets, infusions, services des enfants, café, alcools et tabacs. Présentation de la note et départ des clients. Débarrassage après le service du dîner. Organisation des banquets, noces et galas du lendemain. Service de garde du soir.
3. Nos prochains crouleront sous des milliards de documents mal archivés, desquels il sera difficile de départager l’essentiel de l’inutile. Une infinie diarrhée de .jpeg insignifiants attend nos futurs conservateurs. Conseil d’avenir : raréfiez-vous, n’offrez que des fragments, ainsi on vous recherchera mieux, de bas en haut.
4. Nos ancêtres du paléolithique savaient se faire discrets : nous en sommes infiniment curieux. Il y a les ossements, la survivance d’outils multiples, les preuves de parures, quelques objets à l’usage inconnu, les restes de festins, certaines traces émouvantes de sanctuaires, puis les nombreuses empreintes du génie artistique. Mais ce n’est pas suffisant pour connaître l’histoire des drames et des passions humaines de ces lointains prédécesseurs. Même Lascaux n’y parvient pas. Nous ne connaîtrons jamais l’histoire humaine des cent mille premières années. Consolons-nous, nous ne connaîtrons pas non plus celle des siècles à venir – ça tombe bien : « je préférerais ne pas », disait justement le Bartleby de Melville.
5. Devenu las des braderies de la vie en société, un ami exilé à la campagne, un jour de visite, me dit après un relatif silence – en sentences elles-mêmes entrecoupées de silences : « Une fois éliminés toutes fumées, tous personnages, toutes accumulations et tous camouflages, ne reste que la célébration lucide... Elle a besoin de peu de choses, d’aucun lieu de remisage... Pas de voiles ! Pas de faux-semblants !... À nu ; toutes choses mises d’abord au pire. »

NOTE

1. Georges Perec, L’infra-ordinaire, Seuil, (La librairie du XXe siècle), 1989.

Michel F. Côté a été décoré plus souvent qu’à son tour. Récipiendaire à ses heures, il ne cesse de s’élever au rang d’artiste incontournable. Pour ce faire, il a érigé sur ses côtés (à droite et à gauche) un ingénieux système de barrières latérales, devenant ainsi véritablement incontournable sur des kilomètres. De cette stratégique manière, il s’applique à élimer progressivement la concurrence, jeune ou vieillissante, s’assurant ainsi tout le flonflon pour lui seul. C’est du moins ce qu’il susurre sans cesse à qui mieux mieux.

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