Bling-bang

Michel F. Côté

[in French]

Maharajahs du nouveau mauvais goût
Numéro 69, numéro érotique, numéro hippie ? Non, pas de patchouli dans un repli de la page 69 ; par contre, on y trouvera beaucoup de bibelots clinquants et dispendieux, et c’est précisément pour cette raison que ce numéro 69 aura un air néo-disco (à vrai dire, je n’en sais rien puisque j’écris ces mots avant sa parution, n’ayant vu que ce crâne Mickey Mouse doré et couronné, affiché en guise de publicité dans Le Devoir du 27 mars dernier). Certains diront que je mélange toujours tout (c’est vrai), que comme d’habitude j’écris n’importe quoi – ils auront raison –, que le bling-bling n’a rien à voir avec le disco (ce qui est encore plus vrai), et que cette mode tape-à-l’œil doit tout au hip-hop tendance grosse queue, celui qui aime afficher les insignes insignifiants de son succès (ça, c’est moi qui le dis). J’insiste tout de même : I Will Survive, même de peu, semblent nous susurrer en brillantine les maharajahs du nouveau mauvais goût.
J’ai mal connu l’épopée disco, peu porté que j’étais à pratiquer la pantomime basse-taille, mais j’ai eu le bonheur idiot de visiter quelques grosses et célèbres discothèques. Sorte de ziggourat tsi-boum tsi-boum, la discothèque classique fut, avant la lettre, un lieu bling-bling archétypal : de la parure en dorure jusqu’aux boules de miroirs, et du chrome capillaire aux extravagances semi-chorégraphiques, toutes ces choses qui brillent, et n’en finissent plus de se refléter admirablement les unes dans les autres, mirent en forme une génération qui à sa façon fut aussi bling-bling.
L’exultation moulante et convergente du disco fut l’antithèse du court-circuit contestataire punk. Punk ou disco, en 1976 le choix opposait deux réalités antagonistes. J’ai eu un faible pour la pulsion anarchiste ; je demeure réfractaire au rutilement : la quincaillerie bling-bling ne m’amuse pas, j’ai le sentiment d’y perdre mon temps.
Numéro 69, numéro néo-disco ; ainsi, tsi-boum tsi-boum et bling-bling ne feront qu’un, s’unissant enfin pour un méga party bling-bang, yeah ! Ce sera un succès !
Variations ping-pong sur le bling-bling
1. L’art peut contribuer au progrès social.
L’importance de la contribution ne se mesure surtout pas au succès. Paroles d’un loser : « À mesure que la civilisation gagne du terrain, les voluptés calmes que l’on trouve au bord des champs de chanvre et de pavots s’abolissent. D’une part, l’accélérateur devient trop puissant ; de l’autre, au sein de la réduction générale, les images mécaniquement produites et reproduites, qui cernent le regard et le limitent à la manière de coulisses, suffisent, ou semblent suffire. Les rêves collectifs chassent les songes individuels, le monde des images intérieures est recouvert par les extérieures. Il en demeure toujours une soif, la mise en garde d’un sentiment de vide – le pressentiment que les journées se consument dans la stérilité. Que peut l’art devant ce trou noir chantant ? » Artiste démodé (il le fut toujours), Ernest Jeunot a écrit les phrases qui précèdent en 1969 ; il avait alors 79 ans (1).
Jeunot, miniaturiste et écrivain remarquable, avait l’intuition que nos sociétés, dans leur incapacité chronique à régir les antagonismes sociaux, empruntent progressivement, maladroitement, une voix schizophrénique, et que cette dérive sociétale provoque une complication croissante des perceptions relationnelles qu’entretiennent les individus avec le parc social. Il ajoute que « ce réflexe inquiet ne cessera de s’empiffrer, accélérant sa course en direction d’un babélisme terminal délirant (2) ».
Il aimait aussi dire que l’art n’est pas une prouesse de la civilisation – pas davantage que l’invention du milkshake à la banane –, qu’il est plutôt une prodigieuse extériorisation des doutes de sapiens. À la fois relativiste et pessimiste, mais tout de même joyeux, Jeunot fut totalement ignoré. Hippie converti sur le tard, lorsque vieillard, il ne vécut pas assez vieux pour être un punk rallié vers la fin, ce qui est pourtant imaginable et rafraîchissant.
Ernest Jeunot n’a pas davantage profité des exhalaisons rutilantes du disco. Il s’y est refusé ; elles étaient trop bling-bling pour lui. Orphelins en 1976, ses travaux ont disparu dans un trou noir chantant.
2. L’art peut contribuer à prolonger la vie.
En 1950, lorsque les communistes chinois ont enfin compris que la puissance musicale de la nation tibétaine n’était pas une arme mortelle, mais un art sans pareil, ils ont cessé d’avoir peur et ont rapidement conquis le territoire de cette nation pacifique. Largement plus qu’un bling-bling musical dans la magnificence des vrombissements de ses trompes (le mot est juste), davantage qu’une verroterie dans l’éclat superbe de ses percussions, le merveilleux subterfuge tibétain aura été efficace pendant près d’un millénaire. Hélas, avec les sursourds de la conquête, tout finit toujours par foutre le camp, même sur « la terre des dieux » (signification du mot « Lhassa »).
3. L’art peut contribuer à son propre sabotage.
Demeurons intensément déçus des différents départements d’arts des universités québécoises, toutes disciplines confondues. Ces lieux ne sont plus ceux de la recherche ni de la connaissance. Ils ne sont pas davantage des lieux de résistance (à l’innocence, à la redondance et à la convergence). Ils sont maintenant devenus de simples lieux d’aisances. Peu créatifs, peu festifs, sans curiosité, ce sont des endroits dommageables, de tristes cénacles mal informés. Même pas bling-bling un iota.
4. L’art peut contribuer à triompher de la crainte.
C’est aussi la mission de l’architecture, pour autant que par l’art elle transcende le simple besoin. Si elle se dérobe à cette tâche en se mettant au seul service de l’événement brut et de son économie, en le parant, tout au plus, de quelques niaiseries bling-bling, alors la crainte ne peut qu’étendre son domaine. En règle générale, les structures de verroterie s’effondrent dès les premières secousses.
5. L’art peut contribuer au maintien de l’abrutissement.
Les modes sont de l’art gazeux. Or, tout comme certaines esthétiques ne sont pas à la mode, certaines mouvances de l’art gazeux ne sont pas illico une esthétique. Un mauvais goût ostentatoire se transforme rarement en art. Le bling-bling est à l’art ce que le surgelé est à la gastronomie : l’emballage compense la pauvreté du contenu. Il ne faut jamais négliger l’empaquetage, disent les plus malins.
Avis numéro 69 : Malgré tout, artiste, il faut essayer que ça marche ton truc. Si tu forces beaucoup, à court terme, ton truc marchera peut-être ; à long terme, c’est une autre histoire. Comme le répétait inlassablement mon vieux : « Il faut penser au long terme, sinon, le choix du court, une fois que tu seras devenu vieux, te donnera l’impression que le temps est trop long. » J’y réfléchis encore. Tout comme à cette maxime de la pensée bling-bling :
« Le truc qu’on saurait exprimer
n’est pas le truc de toujours.
Le nom qu’on saurait nommer
n’est pas le nom de toujours (3). »
Accord majeur du triplet 21
Le seul qui sache faire bling-bling avec grâce, c’est Charles, quand il cligne de ses yeux doux.
Charles est convaincu que les anormaux, ce sont nous ; lui, il est trisomique.
Si le bling-bling est de la poudre aux yeux, peut-être cela explique-t-il pourquoi les trisomiques ont les yeux si grands ouverts ; peut-être tentent-ils toujours de voir malgré cette poudre qui voile la vue. Où peut-être ouvrent-ils grand afin de repérer ce qui ne va pas avec l’existence normale.
Et si la vulgarité était devenue la norme ?
Sparticules stables
Peu sensible aux charmes kitsch de l’esthétique thématique de ce numéro 69 (vous l’aurez compris), je préfère la prose excentrique et spéculative des physiciens qui tentent éperdument d’unifier les théories quantique et relativiste. À ce jour, elles demeurent inconciliables.
« Dans le supermonde, les fermions sont leur propre antiparticule (comme les bosons dans le nôtre). Et si l’on veut, pour faire plaisir aux cosmologues, que surmonde = matière noire, il existe une sparticule stable, ou du moins une combinaison stable de sparticules. Celle-ci est nécessairement la plus légère de ce supermonde : on l’appelle neutralino. Le neutralino est posé comme une combinaison linéaire de partenaires supersymétriques de nos bosons élémentaires neutres, donc une combinaison de fermions. Il marie en effet le photino, sparticule du photon, le zino, sparticule du Z0, et deux higgsino neutres, sparticules de deux bosons de Higgs neutres. Dans le surmonde, les fermions sont leur propre antiparticule. De ce fait, si deux neutralinos viennent à se rencontrer, ils s’annihilent mutuellement, produisant une cascade de particules. Puisque le neutralino est la plus légère des particules du surmonde, son annihilation ne peut engendrer d’autres sparticules. La cascade de désintégration est donc nécessairement composée de particules de notre monde (4).»
Les obsessions théoriques délirantes des physiciens sont plus amusantes que celles des mandarins du marché de l’art. Aux extravagances du clinquant, préférons le big-bang fantastique des origines physiques, plus mystérieux, moins boutiquier et plus étincelant. Plus durable aussi.
Truc-Tseu et sa voie caryophyllée
Autres extraits du Truc-Tseu, lettre 138 : « Hélas je ne pourrai vous recevoir lundi prochain parce que les quatrièmes lundis de chaque mois sont Shaloumonn (ils doivent être en accord avec le rite Chbatwa, selon lequel chaque quatrième lundi des douze mois d’une année pair (2008, 2010, 2012, etc.) doit être jeûné en une joyeuse pénitence). Nous sommes donc dans l’ivresse de l’impasse pour une deuxième fois en onze jours. »
Lettre 381 : « Mes frères et sœurs, prions pour le salut du monde, peut-être celui-ci se résume-t-il à ce qu’un coureur automobile québécois relativement anonyme nous expliquait dans une récente publicité télévisuelle : “J’ai toujours eu comme idée que la vie est trop courte pour être petite". Parole qui nous semble informée de la voie caryophyllée du Truc-Tseu (loi du bling-bling à cinq pétales et onglet allongé). »
Lettre 813 : « Pratique le fast-flash, fais le gros lard, goûte le sans-saveur, considère le petit comme le grand et le peu comme le beaucoup. Attaque une difficulté dans la facilité, accomplis une grande œuvre par le menu. La chose la plus difficile se réduit finalement à des éléments faciles. L’œuvre la plus grandiose s’accomplit nécessairement par le non-goût. Attends un peu que l’esprit de Batsavna redescende sur toi. »
Tchessam à tous et Mickey Mouse chromé à l’année.

NOTES :

1. Montréalais casanier procrastinateur, Jeunot a laissé peu de traces de son activité artistique. Un seul recueil de ses textes existe encore : Mémoire de poisson rouge, Montréal, Éditions Fondation (à compte d’auteur), 1972. Quelques exemplaires subsistent encore ici et là.
2. Ibid., p. 96.
3. Extrait du Truc-Tseu, recueil philosophique bling-bling.
4. Michel Cassé, Les trous noirs en pleine lumière, Paris, Odile Jacob, 2009, p. 86. Je suis en accord avec cet exposé de physique théorique même si je n’y comprends rien, et cela résume assez bien l’idée que je me fais du monde.

Michel F. Côté ne porte que du Giorgio Armani expressément fait sur mesure, s’entraîne en privé au Studio Locomotion (qu’il fait ouvrir en dehors des heures d’ouverture), assiste parfois – anonymement – au party annuel de Guy Laliberté, traite ses fans d’une manière affreusement arrogante, répond aux compliments par un sourire défavorable, possède un manteau de sept cent quatre-vingt-cinq mille perles, ne s’intéresse point aux conversations des autres convives, signe d’une simple mais très grosse initiale tout document, a déjà fait remplir les fontaines de son parc d’encre noire, ne voit de beauté que dans les choses inutiles, croit que chez un être exceptionnel le vêtement n’existe que par celui qui le porte, pense que les excentriques comptent pour deux à cinq pour cent des personnes considérées comme talentueuses, et nous en passons et des meilleures.

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