Winner 2018 | esse 94

Concours Jeunes critiques
Mathilde Bois
  • Vue d'installation, Galerie des arts visuels, Université Laval, Québec, 2018. Photo : permission de l'artiste
  • Vue d'installation, Galerie des arts visuels, Université Laval, Québec, 2018. Photo : permission de l'artiste
  • Détail d'installation, Galerie des arts visuels, Université Laval, Québec, 2018. Photo : permission de l'artiste
  • Détail d'installation, Galerie des arts visuels, Université Laval, Québec, 2018. Photo : permission de l'artiste
  • Détail d'installation, Galerie des arts visuels, Université Laval, Québec, 2018. Photo : permission de l'artiste
  • Détail d'installation, Galerie des arts visuels, Université Laval, Québec, 2018. Photo : permission de l'artiste
  • Vue d'installation, Galerie des arts visuels, Université Laval, Québec, 2018. Photo : permission de l'artiste

[In French]

Anne-Marie Proulx et les confluences du territoire

À l’été 2015, sur le navire qui relie Natashquan et Blanc-Sablon, Anne-Marie Proulx rencontre une femme originaire de Pakuashipi qui l’invite à visiter son village. L’artiste s’y rendra à quatre reprises au cours des deux années suivantes et y fera connaissance avec Mathias Mark, Tanya Lalo Penashue et Mariette Mestenapeo, qui formeront, avec l’artiste, les quatre voix que l’on entend dans l’exposition Les falaises se rapprochent, présentée au printemps dernier à la Galerie des arts visuels de l’Université Laval. L’artiste y propose quatre bandes sonores tirées de ses conversations avec les trois Innus aux côtés de quelques photographies de roches recueillies le long du fleuve et du golfe et d’extraits d’un dictionnaire innu-français. Autant de traces de son passage dans la petite communauté innue de la Basse-Côte-Nord qui témoignent d’une autre approche possible des peuples autochtones.

Anne-Marie Proulx s’intéresse depuis 2011 aux représentations du territoire, qui révèlent les différents rapports que l’on peut y entretenir. Le double caractère des images traditionnelles du territoire (carte, photographie, peinture) est que le regardeur structure la représentation – par exemple en déterminant, par sa position, le point de fuite qui organise le paysage – et qu’il se situe à l’extérieur du lieu représenté. Le monde se trouve ainsi soumis aux paramètres fixés par l’observateur et celui-ci, situé hors champ, demeure intouché par ce qu’il voit (1). Il en découle une posture de maitrise, de contrôle, qui s’incarne, si l’on se rapporte au nord du Québec, par les vues aériennes des prospecteurs miniers qui survolaient les terres de haut pour évaluer plus efficacement les ressources exploitables et la façon d’y accéder. Le projet Bassins versants, réalisé entre 2014 et 2016, peut être compris comme une déconstruction des représentations issues d’un rapport d’extériorité à la nature (2). En obscurcissant les photographies de différents sites, en détournant des photographies tirées des archives de l’exploitation minière du Québec et en multipliant les types de discours sur le territoire (celui des missionnaires, des prospecteurs, des autochtones, des romanciers, etc.), l’artiste remet en question l’utilisation du paysage pour se rapporter au territoire, mode de représentation dont l’efficacité tient à ce que le lieu est subordonné à un seul point de vue.

L’exposition Les falaises se rapprochent, dans laquelle on retrouve certaines images de Bassins versants, peut être comprise comme une volonté d’aménager un espace pour des représentations du territoire moins univoques : du territoire tel qu’il est vécu, de l’intérieur, plutôt que simplement perçu, à distance. Il s’agit dès lors moins de faire voir le territoire, de substituer à des images d’autres images, que de donner à entendre ceux qui le vivent, et la langue qui y est parlée. Tanya, Mathias et Mariette nous racontent, en innu-aimun, puis en français, leur déplacement à l’« intérieur des terres » (nutshimit), ce qu’il et elles y font, ce que leurs parents et grands-parents leur y ont appris. Les conversations avec l’artiste, diffusées sur quatre hautparleurs dans la galerie, donnent chair à ce territoire immense qui, pour la plupart d’entre nous, n’est qu’un espace vide sur la carte ; le racontent comme un lieu qui recueille leur mémoire personnelle et celle de leurs ancêtres, un lieu où l’on s’oriente selon le cours des rivières, des vents, mais aussi selon les souvenirs, les mots et les gestes répétés. Mathias nous apprend qu’en innu, l’expression « c’est comme ça que je marche » signifie également « c’est comme ça que je vis ». Cette équivalence semble être à l’image du fait que la terre, chez les Innus, n’est plus un simple espace dans lequel on peut se déplacer de façon indifférente, mais quelque chose dont on fait partie et qui fait partie de nous. L’exposition donne ainsi à entendre une manière de se rapporter à la terre comme à une « entité vivante (3) » qui façonne notre manière de vivre.

C’est ce territoire vécu, qui ne se calcule pas en mètres carrés ou en ressources exploitables, qu’Anne-Marie Proulx déploie dans Les falaises se rapprochent. Les photographies, les enregistrements et les traductions françaises des mots innus se répondent, créant un réseau d’associations qui apparait comme une cartographie du vécu intime de Pakuashipi et de ses environs. Chaque image condense plusieurs sens, à la manière de ces lieux qui cristallisent la mémoire de plusieurs temps et pratiques. Ici, une photographie de la cueillette de chicoutées évoque un parterre d’étoiles et les souvenirs d’enfance de Tanya avec sa grand-mère. Tout près, les formes que trace la neige sur le dos d’un homme rappellent celles des glaciers et semblent faire référence à la fois au mot innu akuetashu (« il empile une autre charge sur dos », dont la traduction dans le dictionnaire innu-français est présentée dans l’exposition) et à un passage de la conversation entre l’artiste et Mathias, où ce dernier explique souhaiter vivre selon l’héritage des ancêtres. Quelques pas plus loin, un plan rapproché d’une peau de caribou fait écho au tambour de peau (le teuikan) dont jouait le grand-père de Mariette et aux récits de chasse de Mathias. Mais les saillies sur la peau du caribou dessinent aussi un paysage montagneux enneigé, peut-être celui du nutshimit, où Mariette séjournait autrefois trois mois par année avec sa famille. Cette constellation d’images et de mots s’articule selon quatre pôles qui correspondent chacun à une couleur, en référence aux quatre directions cardinales de la roue de médecine, dont s’est inspirée l’artiste pour structurer l’exposition (4). Loin d’être un espace neutre, la galerie devient en quelque sorte un territoire en miniature que le visiteur découvre en laissant se déployer les associations. La proposition d’Anne-Marie Proulx ne se laisse pas saisir d’un coup d’œil, dans un face-à-face : il s’agit plutôt de la parcourir de l’intérieur, à l’image du rapport au lieu qu’évoquent les trois Innus.

Au centre de la galerie, on trouve deux grands blocs, orientés vers le nord, sur lesquels sont posées des photographies des pages d’un dictionnaire innu-français. Les pages sont presque entièrement effacées : on n’y voit, flottant dans une grande étendue blanche, qu’une ou deux traductions en français et le mot innu correspondant en alphabet phonétique (5). On sait que chaque langue porte en elle une façon de se rapporter au monde, que chaque mot vise son référent d’une certaine manière. On sait aussi que traduire, c’est le plus souvent rendre invisible la particularité de chaque langue et de la culture qui s’y exprime, en faisant oublier le mot original derrière son équivalent. À l’opposé, dans Les falaises se rapprochent, l’innu travaille le français de l’intérieur de façon à y faire entendre l’écho de cette langue, qui est née de l’intérieur des terres, pour reprendre les mots de Mariette, et qui porte en elle un autre rapport à la nature et aux ancêtres. Chaque mot innu devient en français une petite phrase poétique qui se découpe sur une page blanche comme un fragment de monde, un éclat où se reflète une autre manière d’habiter la terre (assi).

Ainsi, le passage entre l’innu et le français, tant dans les photographies du dictionnaire que dans les conversations, apparait comme un processus de transposition qui a moins pour but de transmettre le sens littéral que d’entamer un dialogue. Ce processus de passage prend du temps et les conversations, dont seulement des extraits sont présentés, appartiennent à ce temps long, celui de l’échange, mais, comme Mathias l’affirme, il faut « prendre le temps de se connaitre entre Innus et Québécois ». L’artiste souligne que Les falaises se rapprochent n’est pas une exposition sur la culture innue. En effet, l’artiste n’y occupe pas ce point de vue à la fois surplombant et invisible propre à l’approche documentaire traditionnelle, comme en témoignent notamment les discussions avec Mariette, Tanya et Mathias, au cours desquelles l’artiste se laisse porter par ce qu’il et elles souhaitent lui raconter et répond à leurs récits par ses propres souvenirs. Il semble que ce soit plutôt un geste de passage que propose l’artiste, passage d’une rive à l’autre par lequel peu à peu les falaises se rapprochent, peu à peu le fleuve se rétrécit : malgré leur éloignement sur la carte, Pakuashipi et Québec entrent en conversation.

Notes

(1) Nous nous référons à l’analyse de la perspective par Isabelle Thomas-Fogiel. Conférence « Le lieu de l’universel : Impasses du réalisme dans la philosophie contemporaine » le 16 mars 2016, Faculté de philosophie, Université Laval, Québec.

(2) On peut penser aux expositions Les derniers glaciers, présentée en 2017 à la galerie Occurrence, à Montréal, et Les dernières prospections, présentée en 2015 au centre d’artistes Panache art actuel de Sept-Îles.

(3) Conférence d’Anne-Marie Proulx à la Galerie des arts visuels, Université Laval, le 19 avril 2018.

(4) La roue de médecine est un symbole que partagent plusieurs peuples autochtones et est notamment utilisée pour des processus de guérison. Élise Bégin, « La roue de médecine dans la spiritualité algonquine », Le patrimoine immatériel religieux du Québec (3 septembre 2009), .

(5) L’artiste souhaitait conserver le caractère oral de la langue innue.

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