Winner 2017 | esse 91

Concours Jeunes critiques
Geneviève Gendron
  • Exhibition view, galerie ELLEPHANT, 2017. Photo: Guy L'Heureux
  • karen elaine spencer, le devoir 17 septembre 2014, couillard en a assez, 2014. Photo: courtesy of the artist
  • karen elaine spencer, le devoir 8 janvier 2015, ils étaient charlie, 2015. Photo: courtesy of the artist
  • Exhibition view, galerie ELLEPHANT, 2017. Photo: Guy L'Heureux

[In French]

La presse écrite revisitée par karen elaine spencer

La production artistique de karen elaine spencer se définit essentiellement par un engagement social et politique. Son travail, profondément orienté vers la démocratie, la justice et la solidarité sociale, remet en question les structures hiérarchiques de notre société et élabore une réflexion sur les relations de pouvoir, sur la marginalisation, sur l’exclusion et sur les inégalités sociales. Écrire son nom sans lettres majuscules est d’ailleurs une manière subtile pour l’artiste de contester les traditions hiérarchiques et de prioriser l’énoncé sur l’énonciateur. L’écriture et la performance sont omniprésentes dans sa pratique qui oscille entre le travail en atelier et les projets dans l’espace public qu’elle documente sur son site web (1). La lenteur, la répétition et la flânerie sont des moyens souvent utilisés dans ses créations artistiques pour réfléchir sur notre manière de vivre en société. Une performance de 2013, par exemple, visait à sensibiliser les gens sur le phénomène de l’itinérance à New York. Pendant quatre jours, de 10 h 30 à 14 h 30, l’artiste errait sur la 14e rue, portant deux panneaux de carton à la manière d’une femme-sandwich (un devant et l’autre sur le dos) sur lesquels était écrit au feutre noir : How many is too many?

La série Headlines (2014-2015) (2) propose un corpus de peintures qui explore l’univers de la presse écrite. Par un graphisme arbitraire et singulier proche de l’abstraction, spencer rapporte différents titres d’articles de journaux québécois, canadiens et étrangers sur de petites toiles de lin carrées. Son procédé de retranscription est lent, répétitif et laborieux contrairement au rythme effréné des médias de l’information. Ce projet axé sur l’écriture de presse porte et sollicite un regard en profondeur sur la transmission de l’information d’intérêt public (c’est-à-dire l’information que le public doit savoir compte tenu de sa portée politique, sociale ou économique) essentielle au fonctionnement démocratique de notre société.

Alors que les grands titres des quotidiens cherchent à transmettre une information claire, immédiatement compréhensible, les tableaux de spencer la cryptent et exigent un effort cognitif considérable ainsi qu’un investissement de temps pour la décoder. Au premier regard, la série d’œuvres se confond avec des tableaux abstraits, mais en observant plus attentivement, des lettres et des mots se dessinent, et le titre devient lisible. C’est la répartition des espaces pleins et des espaces vides qui façonne le texte, les lettres étant majoritairement formées par les zones sans peinture, par la toile de lin laissée intacte.

Les tableaux de spencer renversent l’impératif d’efficacité immédiate de l’écriture journalistique. Ils tendent à contrecarrer les critères de lisibilité habituellement suivis par les quotidiens. Ainsi, les mots s’enchainent sans espace et s’étendent souvent sur plusieurs lignes créant des coupures incongrues. La diversité des caractères et l’absence d’interlignes contribuent également à complexifier le décryptage du texte et, par le fait même, le déchiffrement de l’essentiel des nouvelles citées. En exigeant une attention soutenue et en augmentant considérablement le temps de lecture, la série insiste sur l’importance de l’information retranscrite. Chaque tableau souligne une nouvelle, un sujet, un évènement, un article paru une journée précise et lui attribue ainsi une certaine valeur. Bien qu’il y ait une part ludique dans le décodage des messages, les œuvres cherchent à susciter des réflexions sur des questions politiques, sociales, économiques et environnementales. Parmi les sujets traités, il est question, par exemple, des affrontements à Monrovia après à la mise en quarantaine imposée par le gouvernement libérien pour contrer l’Ebola ; du grave problème de pollution à Téhéran causant l’hospitalisation de centaines de personnes ; de la minière Strateco qui menace de poursuivre l’État pour 125 millions de dollars s’il refuse de mettre fin à l’évaluation environnementale sur l’exploitation de l’uranium ; de la Société des alcools du Québec et de sa perte nette d’inventaire de 2,6 millions ; et de l’exaspération de Philippe Couillard face aux fuites médiatiques à l’égard des compressions budgétaires dans les services publics envisagées par son gouvernement. L’artiste invite ainsi le spectateur (et citoyen) à se positionner socialement et politiquement vis-à-vis d’enjeux publics cruciaux.

La série, dans son ensemble, reflète une partie de notre passé collectif récent relaté par différents médias de la presse écrite. La coprésence de plusieurs journaux et la sélection d’articles sérieux traitant de questions sociétales pertinentes soulèvent l’importance de la pluralité des médias et de la qualité de l’information journalistique pour maintenir une saine démocratie. Comme l’écrit le journaliste Robert Maltais : « Ce sont des valeurs d’humanisme, d’égalité et de justice sociale qui donnent une légitimité à la pratique du journalisme. Il ne faut cependant pas faire preuve d’angélisme, car bien des périls guettent la pratique de ce métier. En particulier, le recours à un sensationnalisme desservant, au bout du compte, le bien commun (3). » Le sensationnalisme, l’information-spectacle (4) ou encore la désinformation qui prolifèrent dans le paysage médiatique dévalorisent la nouvelle et menacent ainsi le droit du public à une information de qualité, le droit à un forum proposant de véritables analyses de fond et où se confrontent des idées et des points de vue opposés sur des sujets importants.

En somme, Headlines, par sa manière de détourner les titres, amène le spectateur à questionner ce qu’il lit et le convie à prendre le temps de saisir la profondeur de l’information transmise pour prendre position en tant que citoyen sur des enjeux de société essentiels. La série insiste sur l’importance de l’espace public démocratique ainsi que sur la nécessité, pour les citoyens, d’adopter une attitude critique envers l’information rapportée. Enfin, à travers ce projet, karen elaine spencer nous propose de réfléchir sur l’état de la société démocratique actuelle et d’envisager celle de demain.

NOTES

(1) likewritingwithwater.wordpress.com.
(2) Présentée à l’hiver 2017 à la galerie Ellephant de Montréal.
(3) Robert Maltais (dir.), « L’art de raconter », L’écriture journalistique sous toutes ses formes, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2016, p. 11.
(4) L’information-spectacle « désigne en général trois faits observables dans le milieu de l’information : le mélange des genres, la place croissante du divertissement en information et l’insistance sur la dimension “humaine” d’un sujet » : Simon Tremblay-Pepin, Illusions. Petit manuel pour une critique des médias, Montréal, Lux Éditeur, 2013, p. 30.

Captions
Image 1: karen elaine spencer, Headlines, exhibition view, galerie ELLEPHANT, Montréal, 2017. Photo: Guy L'Heureux, courtesy of the artist and galerie ELLEPHANT
Image 2: karen elaine spencer, le devoir 17 septembre 2014, couillard en a assez, 2014. Photo: courtesy of the artist and galerie ELLEPHANT
Image 3: karen elaine spencer, le devoir 8 janvier 2015, ils étaient charlie, 2015. Photo: courtesy of the artist and galerie ELLEPHANT
Image 4: karen elaine spencer, Headlines, exhibition view, galerie ELLEPHANT, Montréal, 2017. Photo: Guy L'Heureux, courtesy of the artist and galerie ELLEPHANT

Subscribe to the Newsletter

 Retrouvez nous sur Twitter !Retrouvez nous sur Facebook !Retrouvez nous sur Instagram !

Publications



Archives


Features



Shop



Auction


Information



Contact

esse arts + opinions

Postal address
C.P. 47549,
Comptoir Plateau Mont-Royal
Montréal (Québec) Canada
H2H 2S8

Office address
2025 rue Parthenais, bureau 321
Montréal (Québec)
Canada H2K 3T2

E. : revue@esse.ca
T. : 1 514-521-8597
F. : 1 514-521-8598