Soirée africaine à la RIAP 2018, Québec

Ateliers du roulement à billes
  • Serge-Olivier Fokoua, Introspection, 2018. Photo : Dany Massicotte
  • Serge-Olivier Fokoua, Introspection, 2018. Photo : Dany Massicotte
  • Kamissa Ma Koïta, Google it!, 2018. Photo : Dany Massicotte
  • Kamissa Ma Koïta, Google it!, 2018. Photo : Dany Massicotte
  • Ruth Belinga, Génie, go, 2018. Photo : Dany Massicotte
  • Ruth Belinga, Génie, go, 2018. Photo : Dany Massicotte

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Soirée africaine à la RIAP 2018 : trois questions essentielles
Ateliers du roulement à billes, Québec, 20 octobre 2018

La soirée africaine prévue au programme de la RIAP (1) 2018 a été amputée de deux performeurs, dont l’un pour des raisons de visa refusé, ce qui, hélas, n’est pas une nouveauté avec les douanes canadiennes. Au pied levé, l’artiste montréalaise d’origine malienne Kamissa Ma Koïta a répondu à l’appel pour rejoindre Serge Olivier Fokoua et Ruth Belinga, tous deux du Cameroun. Au menu, les résidus psychiques du colonialisme, le problème planétaire de la (mal)nutrition, la spoliation et la destruction des milieux naturels.

Serge Olivier Fokoua : Introspection
Dans la veine des émissions culinaires qui remplissent nos écrans, Fokoua invite le public à concocter une infecte mixture à partir d’aliments industriels. Il passe au hache-viande saucisses, jambon, beignes, lait, crème glacée, coca-cola et autres ingrédients farcis de produits de conservation, de sucre, de sel : une pharmacopée d’empoisonnement progressif protégée par les lettres patentes des organismes chargés de veiller à la santé publique. Métaphoriquement, tout le système de la malbouffe est passé à la moulinette et sort en boudin à l’autre bout, dans une sorte de mixture de couleur indéterminée accompagnée d’une odeur nauséabonde. Nous invitant à table, il dépose alors cette chair à saucisse sur des socles. On dirait des tas de merde enroulés sur eux-mêmes. Fin de la dégustation.

La performance de Fokoua déconstruit de l’intérieur le système alimentaire. Avec cette recette fourre-tout, il dénonce la malbouffe et le gaspillage éhonté de nourriture. On estime, en effet, que chaque année le tiers des denrées alimentaires est jeté à la poubelle(2). Par ricochet, cela concerne aussi la distribution inéquitable. Entre les pauvres et les riches, entre les pays, entre les communautés à l’intérieur d’un même pays.

Kamissa Ma Koïta : Google it!
Le premier décembre 1955, à Montgomery en Alabama, Rosa Park, alors âgée de 42 ans, refuse de céder sa place à un passager blanc dans un autobus. La loi prévoyait alors des sièges réservés aux Blancs, repoussant les Noirs à l’arrière du bus. Cet acte de résistance lui vaudra le surnom de « mère du mouvement des droits civiques » car son combat se conclura un an plus tard par l’abolition des lois ségrégationnistes jugées anticonstitutionnelles par la Cour Suprême des États-Unis.

Ma Koïta recrée le bus à l’aide de quelques chaises où elle pose un écriteau en inversant les règles : « Colored People Only. No Whites Allowed ». Plusieurs personnes y prennent place. Elle dépose au sol des noms de personnes noires et demande au public de les identifier. Le titre de la performance prend alors tout son sens. Sur la quarantaine de noms proposés, seulement deux ou trois seront reconnues : Jessie Owens (1936, Berlin), Rosa Park (1955), Denis Mukwege (prix Nobel de la paix, 2018). Heureusement qu’il y a Google.

L’histoire est écrite par les vainqueurs. Les héros et autres personnages mythiques constituent le panthéon d’une fiction construite à partir de cet unique point de vue. La démonstration de Koïta pointe du doigt notre ignorance d’une histoire occultée par des siècles de colonialisme où tous les sujets sont européens et les objets africains. Cette proposition très didactique pourrait servir d’introduction à une conférence sur le racisme, les jeux de pouvoir, l’éducation déficiente, mais nous laisse sur notre faim dans sa forme interactive de premier niveau.

Ruth Belinga : Génie, go
L’artiste traverse le public portant un bol d’eau rouge. Elle entonne un chant en bulu, sa langue maternelle. La psalmodie parle du deuil dont le refrain dit « les gens se souviendront de vos actes ». Vous continuerez à vivre dans la mémoire des vivants, mais en sous-texte, on entend « vous allez répondre de vos actes ». Ce qui prendra tout son sens dans la suite de la performance.

Puis dans un rituel répétitif, elle entreprend de découper la part de verdure dans les drapeaux du monde. Avec une lame de rasoir, elle pratique une excision et jette les débris verts dans le bol rougi de sang. À chaque excision, elle se lave les mains. Dans ce geste s’immisce une image symbolique de pénétration, atténuée par l’action mythique de Ponce Pilate. Tout ce temps, elle reste agenouillée, les genoux ancrés dans le sol.

Montées sur une corde, les dépouilles de drapeaux amputés de leur richesse naturelle la plus fondamentale, la forêt, faseyent sous la soufflerie d’un ventilateur. L’artiste prise d’un tressaillement qui lui traverse le corps s’écroule au sol, son esprit emporté avec la destruction de son environnement. Au-delà du lien direct avec la disparition de l’habitat naturel des Pygmées de son pays, cette performance s’adresse à l’humanité en train de saccager son espace vital avec une désinvolture alarmante. Belinga gît au sol, révélant sous sa robe noire une petite culotte rouge, les pieds dans des chaussettes blanches. La symbolique des couleurs associe destruction de la nature et excision, deux mutilations portées au cœur même de la vie. L’esprit des lieux poussé à l’exil laisse derrière lui des corps exsangues et dévastés.

Toutes ces urgences
Cette soirée africaine s’inscrit dans le concert des voix qui en appellent à la raison pour sauver la planète, au moment où les écosystèmes s’effondrent dans un laxisme politique indécent. En regard de l’urgence, je dirais même que ces actions étaient bien tranquilles, quoiqu’en s’investissant à corps perdu dans son action, la charge dramatique de Belinga a su ébranler l’indifférence d’un public qui en a vu d’autres.

Dans leurs propositions interactives, Fokoua joue sur la répulsion, provoquant un malaise dans le public qui s’agitera dans les rires et les protestions d’une jeune spectatrice (que les responsables ont rapidement expulsée !), alors que Ma Koïta y va d’une démonstration historique pour un appel à l’ouverture d’esprit. Plus introspective, Belinga investit le champ de l’irrationnel dans un univers symbolique qui nous interpelle à un autre niveau. Et son corps terrassé reste dans notre esprit, comme un hurlement muet. Alors que Génie, go tire sa force du territoire africain, il semble que les deux autres actions, plus délocalisées, s’inscrivent dans une tendance à l’uniformisation de la performance à travers la planète, comme si la grammaire de base devenait universelle, où la notion géographique et territoriale s’estompe de plus en plus. Mais voici tout de même une soirée où la dénonciation et l’appel à l’intelligence sensible du monde et à l’empathie sont les mots-clés de la saga humaine au moment où l’ignorance comme vertu accélère l’effondrement de l’anthropocène.

Note
(1) Rencontres internationales d’art performance, organisées par Le Lieu, depuis 1983. Auparavant Festivals d’In(ter)vention.
(2) Voir : https://www.planetoscope.com/agriculture-alimentation/1556-le-gaspillage-alimentaire-dans-le-monde.html

Texte mis en ligne le 30 octobre 2018.

 

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