L'autre et sa différence

Revue: 

[in French]

Dans les années 1980, parler d’un «gros village où tout le monde se connaît», afin d’évoquer, entre autres, l’interdépendance entre les peuples et les communications internationales grandissantes, tenait déjà du lieu commun. Aujourd’hui, des exemples témoignent presque partout de cette idée qui est en voie de devenir, dans une certaine mesure, un fait accompli. Ce village, même s’il demeure une utopie du fait qu’on ne vit pas dans l’universel mais bien dans le particulier, est tout de même, d’une façon imagée, de plus en plus perceptible...

Sur la steppe de l’Asie centrale, attablé confortablement dans sa yourte, un nomade du nom de Galkhuu communique via l’Internet avec sa fille étudiant en Allemagne. Il a accès à la grande toile grâce à un ordinateur portable dont les piles sont chargées avec l’énergie du soleil et d’un téléphone cellulaire fonctionnel lorsqu’il est en périphérie d’un grand centre urbain. Le jour se poursuit et l’homme s’occupe de son bétail et consomme la nourriture qu’il produit lui-même en offrant aux touristes passant une image extérieure qui semble rapportée directement du XIIIe siècle.

Dans un nombre d’espaces grandissant, de plus en plus et de plus en plus vite, les humains sont liés ensemble dans un espace qui resserre les représentations qu’ils ont de ce même espace et du temps. De cette façon, dans un imaginaire porté par la technique et une économie que l’on dit de plus en plus mondialisée, l’univers des êtres humains rapetisse et tous les contrastes se croisent, se métissent et se choquent davantage. Dans ce contexte, s’ouvrir à l’autre et sa différence, en plus d’être une voie royale pour la connaissance de soi-même, devient pratiquement un devoir citoyen. Particulièrement dans un endroit comme le Québec, où le futur se conjuge avec l’immigration.

Apprendre à vivre positivement la différence

Aborder de front cette réalité qu’est l’obligation d’apprendre à composer positivement avec la différence culturelle croissante dans notre société, c’est accepter l’effort obligé d’un changement radical, individuel et collectif. Ce changement, c’est d’être à même de voir la différence de l’autre comme un trésor du bien commun plutôt qu’un «problème» pour lequel il devient nécessaire de légiférer.

Accepter également l’idée de l’importance vitale de la diversité culturelle, c’est aussi faire face à toute une série d’obstacles incrustés en l’humanité comme de la crasse millénaire : l’hétérophobie, l’ethnocentrisme, l’impérialisme et l’idée de l’existence de races au sein de l’humanité. Autant de plaies et d’idées tordues qui ne trouvent justification ni dans le bon sens, ni dans la science.

Il n’est pas question ici de projeter l’idée d’un monde où l’idéal serait l’absence de tensions et de conflits. Sans tensions, attirances et résistances, sans mouvements, qu’ils soient perçus comme doux ou violents, il n’y a pas de monde. Il s’agit plutôt de revoir nos propres peurs face à la différence qui parfois surprend et impressionne, d’accepter constructivement les conflits, de provoquer le dialogue et de canaliser la violence issue des chocs culturels et idéologiques en des incarnations créatives et inspirantes de par leur simple différence. L’inspiration n’a pas qu’une couleur.

Comme il existe des obstacles extérieurs, il en existent qui soient intérieurs, c’est-à-dire qui nous habitent personnellement. Parmi ceux-là, la ferme impression d’être une personne ouverte à la différence est certainement la plus sournoise. Si effectivement, nous étions toutes et tous ouverts à la différence, il aisé d’imaginer que la société elle-même serait également aussi ouverte. Ce n’est pourtant pas la réalité.

Les limites actuelles de notre ouverture

Les acquis de notre société en lien avec la différence se résument sommairement à travers le droit à la différence et la tolérance exigée envers cette dernière. Ces deux acquis reposent sur la justice, fondement de la société elle-même.

Si la justice a valeur de qualité première, au sens où elle est à la fois le point de départ et le fondement sur lequel repose tout projet de société, il demeure qu’on ne peut penser la justice suffisante pour créer un environnement social véritablement humain. Si des fondations sont nécessaires au projet d’une maison, ces mêmes fondations ne peuvent à elles seules remplir correctement le rôle d’une habitation digne de ce nom.

Par exemple, la justice peut m’obliger par la loi à payer mes impôts, à payer mes dettes. Mais la justice ne peut m’obliger à accepter, à comprendre, à apprécier et à aimer la différence qui m’entoure pas plus qu’elle ne peut m’obliger à m’apprécier moi-même.

S’il est clair qu’il ne m’est pas possible de vivre dignement dans une société sans justice, il est aussi vrai de dire qu’il ne m’est également pas possible de vivre dans un monde simplement fait de justice. Cette qualité, aussi importante soit-elle, doit être transcendée afin que surgisse un véritable espace d’humanité; «la solution de justice, on l’a vu, est solution immédiate mais sans avenir, sans durée. Il faut autre chose [1]». La justice seule n’engendre pas de fait un respect entre les individus qui soit basé sur une relative compréhension ainsi qu’une appréciation de la différence des autres, éléments nécessaires au projet de toute société humaine.

Le cas du port du kirpa à l’école, qui a fait la manchette dans les journaux québécois en 2001, illustre parfaitement les limites d’un respect imposé par la seule justice : les gens faisant partie de la culture dominante s’opposaient en majorité à une pratique culturelle qu’ils jugeaient dangereuse – la tolérance zéro envers les armes blanches devant être appliquée en milieu scolaire selon eux – mais la loi ramena ces gens à l’ordre et voilà que l’équilibre social fut «rétabli», sans compréhension ni dialogue véritable. Quelques temps après le jugement, le jeune porteur de kirpa quitta son école malgré toute la «compréhension» que lui avait accordé la justice, illustrant le fait que «[...] les valeurs ne s’imposent pas, elles se partagent et s’élaborent en commun [2]».

Le respect que commande la justice butte sur cette pierre d’achoppement – que plusieurs prennent pour une pierre d’assise – qu'est la tolérance. La différence étant un droit, dans une perspective de justice, il faudrait donc la tolérer même si elle choque, dérange ou perturbe. Il est bon de rappeler que tolérer, au sens premier, est le fait de ne pas interdire ou exiger, alors que cela serait possible.

Même au sens second, invitant à la compréhension, la tolérance se dote au mieux d’une nature indulgente, qui pardonne. Il y a dans cette posture – celle de celui qui pardonne avec indulgence –, l’idée de percevoir une faute chez l’autre dont il n’a pas conscience ou pour laquelle il ne peut rien changer par sa propre volonté.

Celui qui tolère, lorsqu’il n’est pas sur le mode du pardon, supporte ou endure la différence. Bref, la tolérance est l’effort d’ouverture de l’ethnocentrique et, si elle est essentielle durant les périodes de crises, il apparaît qu’il n’y a pas dans cette notion une substance permettant de lui confier un rôle plus large que celui de gardienne de la paix, lorsque surgit l’urgence et le conflit.

Non seulement la tolérance n’est pas «positive à 100%» mais, d’une certaine manière, elle empêche l’évolution d’une réflexion cruciale au sujet de la différence, apparaissant comme la solution déjà découverte. Bref, dans cette perspective réduite de la tolérance, les incompréhensions se multiplient et les conflits couvent sous le couvercle d’une marmite sociale qui conserve ses oppositions et sa violence brute, par ignorance de ce qui est la véritable valeur de la différence.

Force est d’admettre que ces acquis que sont la tolérance et le droit à la différence, malgré leur nécessité fondamentale, ne constituent pas des fins riches de sens en dehors d’une justice marquée par un esprit de loi, elle qui, selon le philosophe Lucien Morin, «[...] ne peut obliger les hommes à s’aimer, [elle qui] s’occupe de partie, de spécificité, de minimum [...] [3]».

Le plus haut degré de justice, l’égalité, aussi noble cela soit-il, n’est tout de même que la base de l’amitié. Aristote lui-même souligne que lorsque «[...] les hommes sont amis il n’y a plus besoin de justice, tandis que s’ils se contentent d’être justes ils ont en outre besoin d’amitié, et la plus haute expression de la justice est, dans l’opinion générale, de la nature de l’amitié [4]». Aussi, dans une perspective qui est celle d’apprendre à vivre positivement la différence croissante dans notre société, il devient impératif pour l’ensemble des citoyens – surtout lorsqu’on constate les limites de la justice telle que conçue dans l’univers du droit et de ses lois – de réactualiser vigoureusement cet idéal qu’est l’amitié afin de tisser des liens entre les cultures que l’on pourra dire véritablement humains.

Mais dans un monde où tant de mots sont travestis pour en venir à exprimer leur parfait contraire, on trouve malheureusement l’amitié parfois réduite à un bon sentiment surgissant chez quelques naïfs n’ayant pas découverts la cruauté du monde et la nécessité de la lutte imposée par les théories et les pratiques des tenants du marché, ces «guides» prêchant que seule la compétition sans merci peut générer de la richesse.

Pourtant, quand je partage amicalement ma différence avec un autre, lorsqu’en retour il me fait découvrir ses visions propres, tous deux nous nous enrichissons, et cela, sans que personne ne s’appauvrisse. Mais pour cela, il faut quitter progressivement les limites de la tolérance et passer à l’acceptation, l’accueil et l’appréciation des différences. Quitter le point de vue de ceux qui savent avec raison parce que leur environnement est techniquement plus développé. Admettre modestement les limites de son humanité, inconcevable sans la différence de l’autre, que ce soit celle de ses gènes ou de ses idées.

NOTES :

1. Lucien Morin et coll., Éduquer au dialogue des civilisations, Sphinx, St-Jean Crysostome, 1983, p. 24-25.
2. Martine Abdallah-Pretceille, «Pour une éducation à l’altérité», in L’éducation dans une perspective planétaire, Revue des sciences de l’éducation, Montréal, vol. XXIII, n° 1, 1997; 131.
3. Morin, 1983; 12
4. Aristote, Éthique à Nicomaque, trad. Tricot, Librairie philosophique J. Vrin, Paris, 1990, p.383.

Author: 
Jean-Étienne Poirier
Numéro: 

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