Placards, nouveaux détours urbains

[In French]

 

Placards, nouveaux détours urbains

 

En ciblant le placard comme zone d’intervention on reconnaît la signature des Ateliers convertibles qui travaillent toujours sans tapage ni monumentalité, qui ne font pas dans la vitrine et le spectaculaire.

 

Placards est la plus récente manœuvre urbaine présentée par les Ateliers convertibles (LAC) de Joliette. Le LAC s’inscrit d’emblée dans une démarche de collectif. Il a la volonté de construire un rapport singulier entre ses membres et le monde, pour créer une dynamique d’échanges et d’actions dans des projets renouvelés d’une année à l’autre. Le LAC se définit comme un collectif de recherche et de travail qui accueillent des artistes ayant des démarches personnelles très diversifiées mais qui s’accordent, ponctuellement, avec l’esprit du collectif. Depuis une quinzaine d’années, le LAC a initié des stratégies de pratique urbaine pour assurer une place à l’art contemporain à Joliette; dans cette ville qui n’a presque plus d’attrait politico-économique et dont le centre-ville est en déclin; dans ce milieu qui (malgré la présence énergique d’un musée) souffre d’une extrême pauvreté d’équipements, de moyens, de lieux spécifiquement réservés à l’art actuel. Devant cette réalité et malgré ces difficultés, la ville garde encore assez de potentiel, et la population, assez d’intérêt pour que le LAC choisisse de faire de Joliette son laboratoire, les Ateliers convertibles pensent et agissent dans et avec Joliette, ils la hantent de leur présence forte et dynamique qui, au fil des ans, s’est manifestée par une multitude d’événements. Ces manifestations prennent principalement trois formes que je regroupe en « manœuvres culturelles », « manœuvres exploratoires » et « manœuvres désordonnées ». Avec les « manœuvres culturelles », le LAC profite du cadre d’activités régionales, comme les Journées de la culture ou les festivités de la Saint-Jean-Baptiste, pour se présenter et impliquer des intervenants locaux dans des actions collectives débridées et ludiques mais aussi rigoureuses et engagées qui les distinguent en tant que groupe. Ceci a donné à vivre : De porteur d’eau à bâtisseur (1996), Opération sauvetage — 15 ans dans le trou (1998), Et la caravane passe (1999), et Placards (2000). Les « manœuvres exploratoires » ne sont pas officiellement inscrites dans le calendrier culturel de la région, mais sont issues directement du travail d’expérimentation du collectif qui choisit, entre autres lieux, le centre-ville comme terrain d’activités, comme ce fut le cas pour les événements Drive-in convertible (juin 1997), Art parking (août 1997), Romé(o) et Joliette (1998) et Avez-vous des pellicules ? (1998). Les « manœuvres désordonnées » prennent la forme d’une présence « sauvage » dans la ville à partir des laboratoires/ateliers où les artistes participants sont appelés à élargir leur zone d’expérimentation en territoire urbain pour y inscrire leur démarche. Cela a permis de multiples actions performatives dans le cadre du work-shop de François Morelli (1997), de l’atelier Le grand raisonneur (1998) et l’atelier d’Esther Ferrer (2000). Toutes ces manœuvres s’opèrent sous le regard ébahi des Joliettains, dans leur ville, dans le centre-ville, sur l’esplanade et les trottoirs, dans les rues, les ruelles, les cours, les terrains vagues, les bars, les commerces, les stationnements. Même le mobilier urbain n’y échappe pas. Comme l’artiste choisit sa matière et ses modes d’intervention pour créer son propre langage plastique, les Ateliers convertibles, ciblent leur action et leur lieu d’opération pour se distinguer en tant que collectif urbain.

 

Placards : nouveaux détours urbains

Placards s’inscrit dans cette volonté stratégique de tisser un réseau de réflexion et d’action avec le milieu urbain et humain joliettain. Jean-Baptiste Grison et Josée Fafard (tous deux membres actifs du LAC) ont orchestré l’événement en invitant 20 artistes, de pratiques très différentes, à intervenir dans 20 placards (armoire, recoin, espace de rangement, tiroir, étagère, présentoir) de 20 commerces du centre-ville de Joliette. Le choix des artistes n’a pas été fait selon la nécessité d’avoir une pratique urbaine, mais selon la diversité des démarches personnelles et la surprise des propositions. En ciblant le placard comme zone d’intervention, on reconnaît la signature du LAC qui travaille toujours sans tapage ni monumentalité, qui ne fait pas dans la vitrine et le spectaculaire. Les Ateliers convertibles posent sur le territoire urbain de petits gestes, nombreux et répétitifs, souvent sur un mode ludique, parfois ironique, en faisant des situations négatives des pôles d’attraction. En ce sens, on peut faire un rapprochement entre le choix des placards commerciaux comme lieux privilégiés de manœuvre et la situation culturelle de Joliette refoulée à la position de ville-placard vis-à-vis des grands centres urbains. Vision caustique mais aussi dynamique, le placard est métamorphosé en coffre aux trésors à découvrir dans un parcours urbain obligé, au fil du quotidien. Dans le cadre de cette « manœuvre culturelle », nous ne pouvons faire abstraction du contexte de présentation et ne voir les œuvres que pour elles-mêmes. Le regard interprétatif que je porte sur chacune des interventions de Placards est essentiellement rattaché à ce contexte général de pratique urbaine et à la situation particulière de chacune des œuvres-placards dans un commerce spécifique. Ce type d’approche de l’œuvre d’art met donc en relation étroite les données formelles et structurelles des œuvres dans leur rapport avec le regard du spectateur influencé par les lieux et les modalités de présentation. Prenons l’exemple hypothétique d’un grand tableau monochrome rouge : qu’il soit présenté dans un musée sur des cimaises blanches ou dans la vitrine d’un grand magasin ou sur les pelouses verdoyantes d’un parc, ces conditions de réception n’enclenchent pas les mêmes perceptions corporelles, sensorielles, émotives et cognitives de l’œuvre. C’est aussi ce que les artistes semblent avoir compris en multipliant les lieux d’intervention, des plus sages aux plus saugrenus.

 

Domestiquer le placard

 

Le visiteur doit entreprendre ce parcours urbain d’un trottoir à l’autre, d’un commerce à l’autre, dans ce petit périmètre central qui l’oblige à apprivoiser ce coin de Joliette et à côtoyer son monde. Ce qui frappe, de prime abord, c’est la volonté de chacun des artistes de domestiquer le placard : de le vider, de le nettoyer, de le repeindre s’il le faut, de se l’approprier, de le convertir, de l’ennoblir.

 

-425, Saint-Viateur. Cette intention est évidente chez Danielle Hébert qui transforme le recoin sombre, crasseux et poussiéreux d’un bar, en une claire fenêtre sur la nature. Au sol repose un montage photographique montrant le ciel, la montagne et de l’eau, au-dessus duquel plane un pliage photographique représentant un objet bricolé, à la fois enclume, fourchette et marteau, qui semble menacer cet univers de paradis.

 

-90, Place Bourget Sud. En vidant une petite armoire d’une boutique de chaussures, Olivier LeMesle troque la boîte de chaussures pour une boîte de peinture. Il faut se pencher, ouvrir l’armoire, prendre le coffret et l’ouvrir sur l’univers tout gris du peintre. Le coffret contient une photographie d’une de ses expositions, un coussinet satiné gris avec un cercle noir brodé d’un côté et une peinture miniature grise toujours avec le même cercle noir. Dans ce précieux coffret, LeMesle a échangé la pantoufle de verre de Cendrillon contre tous les possibles de la pratique de la peinture dont il nous fait le récit dans ce livre-coffret.

 

-537, Notre-Dame. Maria José Shériff occupe aussi une armoire de rangement dans une sorte de buffet à l’entrée de la Société des alcools du Québec. Elle l’a vidée et a enlevé ses portes pour y construire une niche fermée devant laquelle on s’agenouille pour regarder à l’intérieur par un œilleton à travers lequel apparaît un minuscule univers aux formes colorées et lumineuses, reflet d’une somptueuse fête de l’autre côté du miroir.

 

-364, Notre-Dame. Alain Bouchard, très astucieux, occupe six tiroirs, près du sol, à l’entrée d’une librairie. En ouvrant les tiroirs, on retrouve des panneaux peints avec des produits photosensibles qui s’altéreront au contact de la lumière. Œuvre de placard, à garder hors du regard. Plus les tiroirs seront ouverts, plus les formes architectoniques floues s’évanouiront, ainsi que l’unique motif du chapeau qui se confondra avec l’effacement des contours et la disparition du camaïeu noir et ocre.

 

-408, boul. Manseau. Michael Merrill a vidé les tablettes d’une armoire vitrée, dans un bar, pour y faire trôner le « cadavre » d’une bouteille de bière blanchie, moulée avec de la pâte faite d’aspirines broyées. Il marque ainsi le passage de la translucidité du contenu à l’opacité de son effet sur le consommateur.

 

-116, rue Saint-Paul. Toujours avec l’intention de domestiquer le placard, le travail de Christopher Varady-Szabo surprend et contraste avec celui des autres. Il a d’abord libéré l’espace d’un présentoir vitré dans un commerce de service de finition de photographies mais pour y construire une camera obscura natura. Il occupe donc l’espace entier du présentoir en plus d’y greffer une grosse excroissance faite de branches et d’argile. Construction organique odorante qui tranche sur le look très standard du commerce tout de plastique, de métal, de verre et de mélamine. L’occupation s’impose au regard et dégage une forte odeur, relent de terre argileuse et d’eau stagnante. La cohabitation de ce cocon fragile, protecteur d’un monde intérieur, avec les reflets chatoyants d’un monde factice, dérange. En domestiquant le placard, Hébert, LeMesle, Bouchard, Shériff, Merrill et Varady-Szabo s’éloignent de la vocation habituelle du commerce (espace d’exhibition, d’essayage, d’étalage, comptoir de paiement, mobilier, etc.), sans pour autant s’en départir tout à fait. Leurs interventions libèrent le regard. Elles sont une invitation à transformer les lieux communs et les espaces recoins en autant de zones de vie, créatrices d’univers personnels. Le placard domestiqué tente d’échapper aux codes du marchandisage et aux règles commerciales. Il offre un espace symbolique du monde afin de permettre un repli sur soi-même dans cet univers public de clichés et de conventions sociales marchandes. Ce renversement de valeur détourne l’attention du consommateur-visiteur de son point d’attraction et de convoitise habituel que sont les vitrines et les étalages, pour l’orienter vers le nouvel ordre interne des placards et lui permettre de questionner le rapport à l’objet de désir qu’est la marchandise.

 

Proposer un nouvel ordre par accumulation

 

D’autres artistes choisissent de remplacer le fouillis du placard commercial par une nouvelle organisation spatiale non plus par soustraction, en limitant leur intervention à un seul objet, mais bien par addition.

-71 Place Bourget Sud. Sur la tablette du foyer, dans un petit restaurant libanais, Sylvie Cotton agglutine une panoplie de meubles miniatures en bois : chaises, tables, causeuses, vaisseliers, couverts et lampes. Comprimé dans ce minuscule espace, c’est tout un intérieur attachant et accueillant qui se profile et qui est mis en relation avec une bande vidéo montrant la préparation du Mezza libanais qui est non seulement un art culinaire mais aussi un art de vivre. Invitation au confort, à l’intimité qui marque la distance avec l’impersonnel du commerce, et l’écart avec la prédominance des conventions urbaines qui exigent efficacité et vitesse d’action. Invitation donc à ralentir, à prendre le temps de partager un repas, de vivre. Invitation à la convivialité.

 

-420 Saint-Viateur. Dans une petite armoire de pharmacie des toilettes d’un café-bar, Jérôme Fortin déploie son musée du quotidien. Il peuple ses inventions de ce qui encombre nos fonds d’armoires et de tiroirs. Avec un arsenal de matériaux usuels (clous, cartons d’allumettes, trombones, bouts de papier et de cordes, coquillages, filtres de cigarettes) il crée des objets et des maquettes miniatures qui présagent de gigantesques et majestueuses architectures faites de pacotilles.

 

-370, boul. Manseau. Accumulation aussi, mais d’un autre ordre, ces figurines de carton que Baptiste Grison a installées debout, sur du sable, dans le présentoir vitré d’un service de photocopies. Elles sont des répliques de statues ornementales de parcs « à la française ». Les procédés technologiques permettent de les dénaturer et de les déraciner pour les faire proliférer en nombre et varier leurs dimensions. Ces figures délogent « l’original », elles sont envahissantes, telle une marée montante qui ne connaîtrait pas de reflux.

 

-408, boul. Manseau. Autre recoin insolite que cet ancien coffre-fort peint en noir, que l’on retrouve dans un café-bar à l’origine, la maison d’un notaire. Marie-Josée Laframboise a simplement couvert le plancher de billes multicolores. Vous y entrez à vos risques. Le regard dérive vers la mémoire des jeux de l’enfance qu’on ne peut retenir sur ce sol mouvant.

 

-60, Place Bourget Nord. Dans une boutique d’objets conçus pour la vente promotionnelle et publicitaire (casquettes, chandails), l’installation de Valery Kolakis contraste radicalement avec le décor fluo et techno du lieu. Dans un placard, qu’elle a d’abord domestiqué, elle couvre le sol de petits contenants cubiques de matière souple, de couleur beige-doré et de texture nacrée qui produisent une atmosphère d’immatérialité et d’atemporalité sous l’effet d’un éclairage dosé. Il ne reste qu’à regarder en silence dans l’encadrement du placard. Dans ce parcours urbain, Cotton, Fortin, Grison, Laframboise et Kolakis rappellent la place du privé dans la ville. Le client d’une boutique n’est pas qu’un consommateur et le commerçant qu’un capitaliste. Chaque être est unique et possède son histoire personnelle et intime, avec ses acquis culturels et professionnels. Ce sont des êtres du quotidien influencés par le social et le collectif qu’ils filtrent et recréent dans leur mémoire individuelle. C’est cette part d’eux-mêmes que les œuvres de ces artistes réveillent en faisant l’éloge de l’intime, du personnel, en détournant le regard de l’objet commercial tant convoité au profit d’un univers intime à se construire. En choisissant d’ennoblir et de magnifier des matériaux et des objets banals du quotidien, sur lesquels, le plus souvent, le regard glisse sans s’y attarder, ces artistes tentent de nous les faire percevoir autrement. Ils invitent à nous écarter de l’emprise de l’univers commercial normatif et à nous inventer un univers singulier créatif.

 

Jouer avec les perceptions sensorielles

Pour certains artistes, les propositions reposent directement sur la nécessité d’activer les perceptions sensorielles et d’en faire l’expérience.

 

-494, Saint-Viateur. Josée Fafard a déposé sur le plancher d’un placard d’une agence de voyages trois valises en bois de couleur miel. Il faut se pencher pour les ouvrir et y découvrir les précieuses reliques rapportées par un voyageur anonyme. Dans la petite valise, on peut presser un ballon coloré en suédine. Dans la valise de taille moyenne, une demi-sphère bombée couverte de poil animal attend nos caresses. Dans la grande valise, une forme en cuir, évoquant un slip masculin, s’offre à nos farfouillages. Ces « trophées » parodient les marchands de rêve, les vendeurs de voyages et d’ailleurs exotiques.

 

-324, Saint-Viateur. Dans les locaux d’un service de communication, Suzanne Joly a choisi de camoufler son installation dans une petite pièce encombrée d’objets hétéroclites ressemblant à des accessoires de théâtre. Une fois l’œuvre repérée, nous voilà devant une ancienne machine à écrire avec laquelle nous sommes invités à taper un petit mot. La machine offre alors ses surprises de sons joyeux et de bruits insolites qui cliquettent au rythme de la frappe. Ce jouet inutile et non performant fait sourire et, pour un instant, nous renvoie à la gratuité du geste.

 

-484, Saint-Viateur. Simplement déposé sur un rayon d’une librairie d’occasion, le grand livre de Nathalie Lafortune capte d’abord le regard par sa couleur et sa texture. On le prend et on feuillette ses pages marbrées, multicolores, sur lesquelles se profilent de minces formes de contenants. Ces « urnes » vides laissent filer les rêves. D’une page à l’autre, elles flottent dans la couleur fluide, elles éveillent le plaisir des textures du papier pendant que le regard glisse sur les contours, sur les rondeurs sensuelles des formes qui s’animent dans un univers végétal et aquatique.

 

-478, Saint-Viateur. Sur la tablette d’une pharmacie, parmi les produits de beauté, Serge Le Squer a installé un magnétophone muni d’écouteurs. Il suffit de les porter aux oreilles pour être envahi d’une voix monotone qui énumère rapidement les bienfaits d’un appareil paramédical compliqué, bienfaits qui devraient faciliter le confort de la vie. Le son voyage au galop d’une oreille à l’autre, l’auditeur est hypnotisé par la cadence sonore répétitive.

 

-490, Saint-Viateur. La sensible intervention d’André Willot dans un magasin de musique nous interpelle. Il a fabriqué une tablette sur laquelle il a fixé, à l’horizontale, un bois gravé peint en noir représentant un aveugle tenant deux longs bâtons qu’il agite devant lui. L’on peut, à l’aide d’une craie de plomb et d’une feuille disposée à côté, faire un frottis de cette image. On entend presque résonner à nos oreilles les bâtons qui s’entrechoquent ou qui cognent les objets dans cet univers tout noir. Fafard, Le Squer, Lafortune, Joly, Willot invitent aux plaisirs des sens. Un des attraits du magasinage dans un centre-ville réside dans la déambulation urbaine, d’un commerce à l’autre en s’attardant dans un café. Le consommateur est à la recherche d’un objet de désir et un des plaisirs de cette quête est l’éveil des sens : toucher un tissu, manipuler une bricole, ouvrir et feu feuilleter un livre, humer un fruit ou savourer une odeur de pâtisserie, tâter de tout. Cette permission tactile qu’offre le commerce profite aux artistes. Leur approche sensorielle nourrit ces plaisirs tactiles, auditifs, gustatifs, olfactifs et visuels en annulant l’interdit canonique de toucher l’œuvre. Ils invitent à goûter à la gratuité de ces expériences sensorielles, non plus seulement en vue d’une consommation d’objets commerciaux stéréotypés ou de design mais directement dans l’activité ludique procurée par ces constructions symboliques qui appellent des réminiscences sensorielles.

 

Questionner l’image du corps

La ville, zone de marchandises et de marchandage, commercialise aussi le corps et ses attributs. Dans le quadrilatère marchand d’un centre-ville, l’ensemble du langage et des attraits visuels, que ce soit les vitrines, les promotions publicitaires, les propos des commis ou les étalages, véhicule une image du corps perpétuellement jeune, svelte, en santé et séduisant. La consommation de ces produits semble garantir la réussite professionnelle et amoureuse en faisant l’adéquation troublante entre la possession d’un objet et les pouvoirs acquis par son propriétaire du seul fait de cette acquisition. Certains artistes questionnent cette image standard du corps et démasquent les leurres de la consommation

 

-67, Place Bourget Sud. Dans une boutique de mode, Christine Bolduc a choisi la salle d’essayage pour y suspendre, au-dessus d’un banc, une perruque composée de rubans étroits, satinés, aux tons pastels qui frôlent quiconque entre dans la salle. Au mur, une quinzaine de polaroids disposés sur trois rangées montrent deux têtes aux prises avec cette perruque, empêtrées dans ces rubans qui semblaient pourtant inoffensifs. Sur ces visages tuméfiés, peints en rouge ou en vert-de-gris, les rubans s’entortillent, bloquent la vision et transforment cette candide perruque en source de drame.

 

-374, Notre-Dame. Ymane Fakhir a ciblé l’armoire de rangement d’un salon de coiffure. Au dos de la porte, de haut en bas, elle colle de petites photographies de mannequins. Les prises de vue et les cadrages accentuent le jeu des ressemblances entre les visages et les corps humains et les modèles de vitrines. Entre l’apparence artificielle parfaite si convoitée et la réalité du corps marqué par le temps et la vie, une histoire s’invente.

 

-6, Place Bourget Nord. Dans le recoin d’un commerce d’articles de plein-air et de sport, sur la petite tablette d’un présentoir en forme de canot coupé en deux, on peut visionner le vidéo de Stéphane Grégory. Un bassoniste portant une chemise blanche, un nœud papillon noir et un pantalon noir est assis sur une chaise au milieu d’une grande pelouse. Il joue. La musique semble parfois cacophonique ou désaccordée. Les gros plans de la caméra cadrent les efforts physiques du musicien : mouvements musculaires de l’avant-bras, efforts des doigts, plis du front et des joues qui se gonflent pour souffler dans l’instrument, battements du pied et focus sur l’oreille qui en capte les sons. Toute une cadence des muscles qui activent la mécanique humaine pour faire de la musique sans se soucier de la musculature et de la bonne forme sportive.

 

-44, Notre-Dame. Dans le dernier placard du parcours, Andrea Szilasi occupe une cabine d’essayage dans un sex shop. Elle l’a obturée avec un panneau de bois peint en rouge et troué d’un œilleton. On y jette un coup d’œil, on se fait voyeur. Mais, contrairement à l’univers alléchant du sex shop rempli d’objets de plastique gonflés, luisants, gros, fermes et érectiles, le voyeur se retrouve dans ce qui semble être un atelier d’artiste ou un bureau de travail. Dans un recoin, en retrait et pudiquement, il peut entrevoir deux corps enlacés dans l’univers du quotidien à mille lieux de tous les fantasmes gonflables. Bolduc, Szilasi, Fakhir, Grégory renversent les stéréotypes corporels de beauté, de séduction et d’érotisme véhiculés si facilement par les images et les objets commerciaux de toutes sortes qui envahissent nos vies sociales et nos lieux d’échanges. Ils questionnent les rapports interpersonnels dans des contextes d’images commercialisées pour en déjouer les apparences et voir au-delà du maquillage, de la peau et du sexe. Ils détournent l’attention de ces rêves programmés, de ces plaisirs par procuration marchande, au profit d’une réalité à inventer et à construire.

 

Pour le LAC,

La réussite de ces manœuvres urbaines réside surtout dans la qualité des échanges suscités entre les artistes, puis entre les artistes et les personnes impliquées dans les projets et avec le public. Dans un premier temps, Placards a su réunir les commerçants, les organisateurs et les artistes. Les rencontres et les préparatifs se sont déroutés dans un climat de con fiance et de respect mutuel garantissant à chacun la viabilité de l’affaire. Pour avoir fait le parcours à plusieurs reprises, j’ai pu constater l’empressement de certains commerçants (pas tous) de montrer l’œuvre-placard avec fierté, se sentant partenaires avec les artistes (n’oublions pas que nous sommes dans une petite ville où chacun protège son image). Les commerçants eux-mêmes invitent les visiteurs à ouvrir, à manipuler, à feuilleter, incitent à tâter de cette non-marchandise. Cette complicité entre marchands et artistes tend à prouver que la cote du LAC, après toutes les manœuvres passées et présentes, est positive. Les Ateliers convertibles ne sont pas marginalisés. Au contraire, la population leur accorde une place en s’unissant même à ses manœuvres. Ce sont sans doute les artistes et les gens du milieu qui ont fait et refait le parcours avec le plus d’énergie et de contentement, entre autres, lors des préparatifs, du vernissage et de l’après-vernissage. Ces rencontres ont donné lieu à des échanges sur les démarches et les pratiques de chacun et sur celles du LAC tout en procurant de bons moments de convivialité et de complicité. Comme Placards se tenait pendant les Journées de la culture, cela a permis de planifier des visites guidées avec les écoles et un plus large public, assurant ainsi une plus grande visibilité de cette manœuvre urbaine. On peut aussi penser que beaucoup de clients des commerces concernés sont entrevus les œuvres-placards du coin de l’œil, à la dérobée, sans rien savoir de Placards et du LAC, sans même se douter d’avoir affaire à une intervention artistique. Cela fait partie de la manœuvre. D’autres, plus aventureux, en ont profité pour se munir du plan et d’accomplir le parcours à la manière d’un grand jeu, d’une sorte de rallye dans lequel le contact entre client et commis s’opérait dans un autre registre que celui du marchandage, et où l’échange se faisait sous un autre mode que ce lui du commerce. Le LAC affirme, par l’événement Placards, sa pratique de collectif urbain dans laquelle l’objet d’art et l’action performative sont indissociables. Chacune des nombreuses manœuvres des Ateliers convertibles est un clin d’œil à la ville, à ses habitants, ses organismes et institutions culturelles, pas simplement pour amadouer un nouveau public, mais pour éveiller les consciences individuelles et collectives, pour trouver des complices afin de poursuivre leur démarche de création, d’expérimentation et de recherche en territoire urbain.

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