Oblivion, Carrefour international de théâtre, Québec

Caserne Dalhousie, Cinquième Salle
  • Photo : Phil Deprez, permission du Carrefour international de théâtre, Québec et du FTA, Montréal
  • Photo : Bernhard Muller, permission du Carrefour international de théâtre, Québec et du FTA, Montréal
  • Photo : Bernhard Muller, permission du Carrefour international de théâtre, Québec et du FTA, Montréal
  • Photo : Phil Deprez, permission du Carrefour international de théâtre, Québec et du FTA, Montréal
  • Photo : Phil Deprez, permission du Carrefour international de théâtre, Québec et du FTA, Montréal
  • Photo : Phil Deprez, permission du Carrefour international de théâtre, Québec et du FTA, Montréal

[In French]

Oblivion : Merveilleux détritus

Pendant une année, Sarah Wanhee a conservé tous ses déchets, sauf les putrescibles. Recueillis systématiquement, répertoriés, analysés, les rebuts sont déposés dans des boites identifiées par des dates. L’ancienne glaneuse continue de glaner dans son propre logis. Voici l’histoire de sa vie. Seule sur scène, elle déballe ses boites et en dépose le contenu au sol, créant petit à petit, pendant deux heures, une fresque croissante. Bouteilles et sacs de plastique, contenants de yogourt, tampons de démaquillage, petits objets non-identifiés, papiers, dépliants publicitaires, pailles, pièces électroniques… L’inventaire du quotidien se déploie en formes sinueuses qui pourraient être des silhouettes de continents, ou de mers, ou de nuages, qui s’agglutinent lentement pour former au final une masse organisée. Les agglomérats de bouteilles deviennent les gratte-ciels de nouvelles mégalopoles, entourées de banlieues s’étendant et se rejoignant pour former une unique cité tentaculaire qui occuperait la surface du globe.

L’image nous saisit d’inquiétude.

Pendant cette action implacable, le temps devient la mesure de toute chose. Temps réel ici, relevant de la performance où les subterfuges spatio-temporels n’existent pas. Chaque objet déposé porte sa charge historique, puisqu’il revendique son usage, son rejet, sa collection, son entreposage, son dévoilement, sa réinsertion dans le social et, qui sait, sa valeur esthétique.

Ce volet d’installaction, néologisme emprunté aux arts visuels et multidisciplinaires, est augmenté par un long monologue qui sollicite toute l’attention du public. Scénario d’un film post-catastrophe où la situation actuelle est inversée, les éboueurs viennent livrer les déchets à la maison, où des familles non-fonctionnelles s’en nourrissent. Puis s’enchaine une suite de réflexions sur l’état du monde : aphorismes, citations d’auteurs contemporain sur le gaspille, la surproduction, la gestion des déchets, la régulation obsessive du vivant, les codes comportementaux en société, la peur monomaniaque des germes, un extrait du radio-poème d’Antonin Artaud Pour en finir avec le jugement de Dieu, puis l’éloge de la merde suivi de la lecture du journal personnel de l’artiste dans le relevé quotidien de ses défécations. Joli moment poétique sur la structure, la fermeté, la couleur, la quantité de l’étron comme étalon de la santé su sujet.

En fond d’analyse : Gilles Deleuze, Roland Barthes, Pierre Guyotat, Peter Sloterdijk, Dominique Laporte, Susan Stasser, Roberto Esposito, etc. Long cheminement à partir de l’omniprésence du déchet, comme nouvelle menace sur l’humanité. Le propos est cynique et pessimiste. Qui pourrait lui donner tort ?

Cette pièce quitte la zone du théâtre et se présente comme une conférence-démonstration sollicitant le plaisir esthétique dont parlait Baudelaire (Le beau est toujours bizarre) et la raison. Oblivion, l’oubli, sur la ligne entre la performance et la théâtralité, pousse sa logique jusqu’au bout, ce qui est remarquable. Il faut accepter cette convention pour ce qu’elle est, une réflexion non moralisatrice, mais directe et virulente sur l’état du monde. Petit essai philosophique sans prétention sur l’urgence de la situation. « Même la Chine refuse désormais d’acheter nos déchets. »

L’emprise du temps dans la construction de cet univers répulsif rend l’œuvre attrayante dans sa singularité. Les détritus, par la considération même que leur prête l’artiste, atteignent le statut d’objet d’art : forme, contenu et réalisation en direct s’inscrivent de plein pied dans l’art action comme critique sociale et politique et beigne dans l’aura du vivant ; on assiste en direct à l’étouffement du monde dans ses propres déchets. En écho aux images du XIème continent de plastique, Oblivion suggère que nous oublions trop vite et que notre inconséquence mène tout simplement à notre propre perte. Constat énoncé comme une réalité par une voix off très crédible. Il y a dans Oblivion un ébranlement nécessaire.

Oblivion, conception, mise en scène et interprétation : Sarah Vanhee.
Création sonore : Alma Söderberg et Hendrik Willekens.
Voix: Jakob Ampe.
Présenté à la Caserne Dalhousie, à l’occasion du Carrefour international de théâtre de Québec, jusqu’au 1er juin 2018 en collaboration avec le Festival TransAmériques.

Publié le 1er juin 2018.

 

 

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