Magalie Guérin, Philippe Caron Lefebvre, Galerie Nicolas Robert, Montréal

Galerie Nicolas Robert
  • Magalie Guérin, Untitled (res 1.1), 2019.
  • Magalie Guérin, Untitled (res 1.2), 2019.
  • Magalie Guérin, Untitled (res 1.4), 2019.
  • Philippe Caron Lefebvre, Château à pointes, 2019.
  • Philippe Caron Lefebvre, Maison noire et blanche, 2019.
  • Philippe Caron Lefebvre, Électricité dans l’air, 2019.
  • Magalie Guérin & Philippe Caron Lefebvre, vue d'exposition, 2019.
  • Magalie Guérin & Philippe Caron Lefebvre, vue d'exposition, 2019.
  • Magalie Guérin & Philippe Caron Lefebvre, vue d'exposition, 2019.

[In French]

Magalie Guérin
Philippe Caron Lefebvre, Syzygy
Galerie Nicolas Robert, Montréal, du 25 mai au 29 juin 2019

Énigme de la figure et futurs alternatifs

La programmation actuelle à la Galerie Nicolas Robert est celle d’une hydre à deux têtes. Pensée comme deux expositions individuelles dans l’espace de la rue King, la rencontre s’impose tel un entrelacement des œuvres de Magalie Guérin et de Philippe Caron Lefebvre. Le projet rassemble deux séries d’huiles sur toile de Guérin, l’une de cinq éléments et l’autre de deux éléments, ainsi que cinq sculptures de céramique de Caron Lefebvre. La syzygie, à laquelle se réfère le titre du corpus de Caron Lefebvre, est l’alignement de trois corps célestes, par conjonction ou par opposition, en particulier celui du Soleil, de la Terre et de la Lune. Carl Jung parle du rapprochement entre deux choses de nature opposée, notamment le féminin et le masculin. La graphie de l’anglais syzygy renforce sa signification, en créant presque une image phonique en alignant les y. La rencontre des deux artistes est réussie et devient elle-même syzygie. Ces deux pratiques de natures différentes mettent en jeu des forces contraires au sein de leur médium. Guérin opte pour une construction sculpturale de l’image, tandis que Caron Lefebvre juxtapose intuitivement l’organique, le surnaturel et l’industriel. Tous deux s’engagent dans le risque contrôlé d’imaginer des possibles.

La plasticité de l’huile permet à Magalie Guérin de laisser le motif se révéler à elle, mettant à son tour le matériau au défi en érigeant son processus en système. Chaque tableau d’une série est construit à l’identique et simultanément jusqu’à l’obtention d’une composition finie, d’une première résolution. Un des tableaux est retenu et le travail se poursuit sur les autres canevas de la même façon. Guérin repousse ainsi, à chaque re-travail – pourrait-on parler d’édition ? –, les limites de ce qu’une résolution aurait pu ou pourrait être. Cette stratégie lui permet en quelque sorte de voyager dans le temps ; chaque tableau est un retour dans le passé pour imaginer un futur alternatif, un « et si… ». C’est le risque que la peintre se permet. Elle démantèle la façon dont l’image se construit, ébranle l’autorité de l’intuition et avec elle un certain romantisme associé à la peinture dite abstraite. Pour Guérin, l’image prend origine dans une « forme fixe » spécifique à chaque série. Tracée sur la toile puis mise en relief, elle est élevée en saillies ou creusée en sillons par une fondation de gesso. Malgré les couches d’huile successives et texturées, ce « squelette » demeurera jusqu’à la résolution finale, qu’il soit transgressé par la couleur ou épousé comme le contour d’une autre forme. Cette forme s’immisce dans la relation des formes colorées et devient à son tour figure. Ainsi se déploie le récit de l’image. Le format vertical de la majorité des supports accentue cette lecture « figurative », celle de la relation entre la figure et le fond, celle de la gravité et de la profondeur de l’espace pictural. Un tableau, comme l’artiste le souligne, est lu de l’arrière à l’avant, et non de gauche à droite. Le résultat est énigmatique, puis étrangement familier, et provoque des désirs de rapprochement et d’écarts physiques irréconciliables.

Les sculptures en céramique de Philippe Caron Lefebvre doivent beaucoup au travail empirique, à une expérimentation formelle, presque alchimique. L’artiste, qui n’est pas formé spécifiquement dans cette technique, se permet des libertés inusitées, mélangeant les glaçures, embrassant les craquelures, superposant les textures. Le processus de cuisson de l’argile, dont la maîtrise nécessite une connaissance technique acérée et de nombreux tests, tient malgré tout de l’acte de foi. La provocation de l’imprévisibilité des réactions chimiques, l’application de peintures non traditionnelles et l’agencement acidulé des couleurs nonobstant le motif transgressent le médium et participent à l’effet surnaturel recherché. L’expérimentation est palpable dans la diversité des méthodes et des procédés utilisés. On sent ici une certaine rapidité d’exécution, là une application systématique, toujours une intuition. Comme Guérin, Caron Lefebvre accumule la matière, additionne les moyens sans connaître leur fin. La potentialité de la figure s’exprime dans la pratique du sculpteur entre autres à travers les stratégies de la science-fiction. L’appel du passé à témoin du futur, l’innovation technologique, l’hybridation des registres, le détournement des attentes, comme autant de futurs alternatifs. La caisse de lait retournée et peinte à l’aérographe devient socle, le contenant, support. La matière millénaire de forme organique côtoie l’objet industriel appartenant à une logique capitaliste. L’un survivra-t-il à l’autre dans l’anthropocène ? Le lustre irisé des ailes de l’insecte survivra-t-il à celui des déversements de pétrole dans les collections archéologiques de demain ? Si l’intérêt de l’artiste pour le biomimétisme (l’application des caractéristiques du vivant aux technologies humaines) est moins évident que dans d’autres corpus, on retrouve dans ces objets façonnés – récipients, organes, bactéries, étoiles – des motifs qui nous ancrent dans son univers : la torsade, l’entonnoir strié, le cercle, l’œil, la pointe… Il faut dire que la syzygie désigne également l’articulation des bras d’une certaine classe d’échinodermes, un groupe d’animaux marins à peau épineuse.

L’ensemble des œuvres dans la galerie a quelque chose de sensuel. Les courbes, tensions et frictions y sont pour quelque chose, mais ce sont peut-être les proportions des objets qui génèrent le plus l’émotion. Les peintures de format moyen de Magalie Guérin incitent au rapprochement. Faire l’expérience de leur épaisseur subtile – ni baveuse, ni léchée – et découvrir les empreintes dans leurs sillons tiennent de l’intimité. Les sculptures de Philippe Caron Lefebvre, faisant toutes une trentaine de centimètres de diamètre, partagent avec les tableaux cette dimension sensible, préhensible, compréhensible au corps. Leur échelle est d’ailleurs la même que certains objets domestiques de céramique (soupières, théières, vases et autres centres de table), ce qui ajoute à cette sensation de proximité. Les deux séries sélectionnées par Guérin portent des motifs et couleurs qui inspirent également une certaine domesticité : lilas, vert olive, crème, brun boiseries, vieux rose, jaune cuisine. Les suggestions d’anses, de tressages, de paniers, de tissus, de claviers et d’autres carreaux tranchent avec les formes et textures empruntées à l’architecture qui apparaissent dans ses séries antérieures. Le travail de ces deux artistes mérite qu’on s’y attarde. Les œuvres prennent un certain temps à se dévoiler, et c’est tant mieux. Leur présence l’une à l’autre dans cet accrochage organique les révèle à elles-mêmes. Ces pratiques relativement traditionnelles (peinture à l’huile et céramique glaçurée) embrassent les considérations formelles de leur mise au jour et posent la question des possibles dans un statu quo chargé.

Publié en ligne le 26 juin 2019.

Légendes complètes

Photo 1 : Magalie Guérin, Untitled (res 1.1), 2019. Photo : permission de la Galerie Nicolas Robert, Montréal

Photo 2 : Magalie Guérin, Untitled (res 1.2), 2019. Photo : permission de la Galerie Nicolas Robert, Montréal

Photo 3 : Magalie Guérin, Untitled (res 1.4), 2019. Photo : permission de la Galerie Nicolas Robert, Montréal

Photo 4 : Philippe Caron Lefebvre, Château à pointes, 2019. Photo : Jean-Michael Seminaro, permission de la Galerie Nicolas Robert, Montréal

Photo 5 : Philippe Caron Lefebvre, Maison noire et blanche, 2019. Photo : Jean-Michael Seminaro, permission de la Galerie Nicolas Robert, Montréal

Photo 6 : Philippe Caron Lefebvre, Électricité dans l’air, 2019. Photo : Jean-Michael Seminaro, permission de la Galerie Nicolas Robert, Montréal

Photo 7 : Magalie Guérin & Philippe Caron Lefebvre, vue d'exposition, 2019. Photo : Jean-Michael Seminaro, permission de la Galerie Nicolas Robert, Montréal

Photo 8 : Magalie Guérin & Philippe Caron Lefebvre, vue d'exposition, 2019. Photo : Jean-Michael Seminaro, permission de la Galerie Nicolas Robert, Montréal

Photo 9 : Magalie Guérin & Philippe Caron Lefebvre, vue d'exposition, 2019. Photo : Jean-Michael Seminaro, permission de la Galerie Nicolas Robert, Montréal

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