À ma place

En compagnie : 
de Travail

[In French]

Afin de composer ce texte, l’auteur aura dû m’emprunter, presque céder sa place, c’est-à-dire travailler. Il a travaillé et moi je lui ai offert l’état mental : je lui ai chuchoté de poursuivre avec l’acharnement que nécessite le long à pondre, même pour un petit texte. Les procrastinateurs demanderont si j’ai été jusqu’à lui instiller ce qu’il devait écrire. Ces paranoïaques à l’échine trop souple croient toujours que j’insiste, et j’insiste : je ne fais que procurer le contexte psychique et physique, je stimule la concentration nécessaire à l’accomplissement du travail devant être réalisé, quel qu’il soit, rien d’autre.

Je suis une obsession, passage obligé et incessant de la réussite adaptative. Peu d’activités constructives se font sans moi. Depuis quelques siècles et de manière exponentielle, mon usage se répand, je prends de l’expansion. Sapiens, vous êtes des fanatiques de moi, c’est ce qui vous distingue. D’une manière inespérée et constante, vous vous épuisez au travail. Vous êtes mes héros !

Avec respect et pour prouver ma bonne volonté, voici un étalage varié et chronologique de quelques disciples exemplaires, morts pour et par moi, volontairement ou non :

IN MEMORIAM

Bourreau dès l’âge de 21 ans, Anatole Pilorge exécuta tant et tant sans relâche que pour le célébrer on inventa l’expression bourreau de travail. En 1798, alors qu’il se déplaçait prestement à cheval sur un sentier de forêt au petit matin en direction de Toulouse afin de décapiter sa quatre-cent-douzième victime, Pilorge eut le cou brisé par une grosse branche qu’il n’a pas vu venir. Père de deux enfants, il avait 32 ans. Ainsi, paradoxalement, par cette mort subite il prolongea la vie de Guillaume Crevel, qui ne fut guillotiné à Toulouse que douze jours plus tard.

Le 16 mars 1837 au pays de Galles, Arthur Ferry meurt à l’âge de 9 ans, écrasé dans l’étroit boyau d’une mine alors qu’il y tirait en rampant sur une pente ascendante un wagonnet chargé de charbon. Depuis trois ans, il y travaillait six jours par semaine, douze heures par jour. Son corps ne fut pas retrouvé.

Georgette Leblanc, morte en couches le 8 octobre 1852 à Saint-Louis-de-Gonzague. À 39 ans, après vingt-huit heures de travail, elle échoua à mettre au monde son quatorzième enfant.

Gustav Wagner, résident de Wuppertal, inventeur du trompinoscope, instrument de musique qui servait aussi à voir petit et faux, ne cessa jamais de travailler à son invention, sans le moindre résultat. Mort sur sa table de travail en mai 1896 à l’âge de 72 ans.

En septembre 1916, dans une tranchée de Verdun, Jeanne Thérage mourut transpercée au bassin par un obus qui alla éclater plus loin. Brancardière, elle contribua à sauver deux-cent-sept poilus d’une mort certaine n’eut été ses interventions héroïques sur le terrain. Les trente-sept semaines où elle s’activa sans relâche à venir en aide aux soldats blessés, Jeanne ne dormit que cinq heures par jour, pour un total de cent-quatre-vingt-quinze heures en neuf mois et une semaine. Et ce ne fut pas toujours du bon sommeil. Elle avait 24 ans et peu d’expérience.

« Apprenant que le recours en grâce de sa cliente, condamnée à mort, avait été rejeté, Maitre Clunet affirma que Mata Hari était enceinte de ses œuvres. La loi précisait en effet que par humanité nulle femme enceinte ne pouvait être exécutée, et qu’il convenait alors de reporter l’opération après l’accouchement. Cependant, Mata Hari démentit formellement avoir entretenu une liaison avec Maitre Clunet, qui avait alors 74 ans. On la fusilla donc comme prévu, le 15 octobre 1917, à six heures un quart (1). » Ils auront tous deux travaillé fort pour des causes perdues. Mata Hari, de son vrai nom Margaretha Geertruida Zelle, mourut à l’âge de 34 ans, lui mourut en octobre 1922.

Vladimir Ilitch Lénine, gros travailleur toutes catégories, inventeur du léninisme. Il en est mort à 53 ans, le 21 janvier 1924. Son corps, toujours disponible à la vue depuis bientôt un siècle, aurait été embaumé selon une méthode de travail exclusive.

Mortellement irradiée par les matières radioactives qu’elle étudie et copine depuis trente-six ans (radium et polonium), Marie Curie décède le 4 juillet 1934 à l’âge de 66 ans. Deux fois nobélisée (physique en 1903, prix partagé avec son mari pour leurs recherches sur la radiation, et prix chimie en 1911 pour ses travaux en compagnie de ses amis radium et polonium), elle se sera véritablement tuée à la tâche.

Pour Hanako Shikibu, fatidique fut la nuit du 8 décembre 1941. Geisha aux services d’un officier de l’armée impériale, elle tomba irrémédiablement sous les coups répétés de Norimune Takahide. Cette nuit-là, éméché et exalté, l’officier célébrait hargneusement l’attaque victorieuse de Pearl Harbor.

L’histoire n’a pas retenu le nom de Ruth Pouchoulin-Leuthard, cette Suissesse qui a milité pendant plus de soixante ans pour le droit de vote des femmes. Elle votera enfin le 1er février 1959 à Lausanne dans le canton de Vaud, celui-ci étant le premier canton à introduire le suffrage féminin en Suisse. Après avoir voté pour la première fois, à l’âge de 84 ans, Ruth rentrera tranquillement chez elle, prendra son frugal diner, et se mettra au lit tôt pour ne jamais se réveiller.

Suite aux évènements de mai 68, à la mi-juin, Gaspard Romeko est dépêché sur les chantiers de reconstruction des pavés de Paris. C’est son métier, paveur. Arrivé en France à l’âge de 6 ans, ce fils d’immigrants polonais a suivi la voie tracée par son père, lui aussi paveur. Gaspard pave depuis l’âge de 15 ans. En vingt-six ans de pavage, il estime avoir pavé à lui seul plus de cinq-cents kilomètres de routes françaises. Son fantastique kilométrage s’arrêtera brutalement à Paris, rue Thouin, alors que soudainement une façade d’immeuble s’écroule, le tuant sur le coup lui et deux collègues.

Mort étouffé dans son vomi à 27 ans le 18 septembre 1970, Jimi Hendrix demeure un cas paradoxal. Il a beaucoup ouvragé en peu de temps, et il a semblé s’amuser d’autant. Aurait-il réussi une combinaison parfaite travail/plaisir ? Je ne sais qu’en penser et l’offre à votre réflexion.

~ ~ ~

Revenons à l’auteur présumé de ce texte. Afin de parvenir à ses fins, il m’a remis un bref mot ainsi qu’un questionnaire :

« Ami Travail, vous et vos incroyables incarnations, merci d’avoir cessé momentanément toute activité pour ce bref entretien épistolaire. Je serai honnête avec vous : je n’ai jamais aimé travailler, donc je ne vous aime pas. Pour des raisons qui m’échappent amplement, je vous ai tout de même souvent emprunté et ce fut rarement réjouissant. J’ai toujours préféré jouer, c’est la raison pour laquelle je suis devenu musicien. Je préfère m’enthousiasmer, me mesurer, m’épuiser, puis m’oublier. L’enfance ne connait pas le travail, c’est peut-être pour cette raison que l’on dit d’elle qu’elle est généralement heureuse. Merci de répondre à ces douze questions. Voyez ce questionnaire comme un jeu. »

DOUZE QUESTIONS
(HOMMAGE AUX TRAVAUX D’HERCULE)

1. Qu’est-ce que travailler ?
T. : Idéalement, c’est s’activer à des fins productives. Il se peut aussi que ce soit s’activer à des fins fictives.

2. Qu’est-ce que le repos ?
T. : Je n’en suis pas responsable, cette question ne me concerne pas.

3. Avez-vous du temps ?
T. : Prononcée par une mère, cette phrase est joliment absurde : « Môman travaille pas, a trop d’ouvrage (2) ! » Elle posait alors quelques dilemmes : la non-reconnaissance d’une tâche incessante, et le travail versus l’ouvrage, la définition de l’un et de l’autre. Ouvrage est mon frère ainé. Certains prétendent qu’il réussit à s’offrir davantage de joie que je m’en offre. Mais il vieillit, ce temps, mon temps, est celui du travail, et je prendrai toujours le temps nécessaire à mon accomplissement, n’en déplaise aux mères.

4. Faites-vous autre chose ?
T. : Non, ce serait inutile. À ce sujet, Ouvrage et moi argumentons.

5. Avez-vous toujours été ?
T. : Non, et ça parait puisqu’il y a encore énormément de travail à faire.

6. Que pensez-vous des congés ?
T. : « Il existe une technique du congé, mais nul ne nous l’a enseignée. Nous avons appris de nos parents à mesurer ce que l’oisiveté nous fait perdre, non ce qu’elle nous fait gagner. Aujourd’hui, il nous faut réapprendre le relâchement », écrivait en 1937 un vieillard utopiste et fatigué qui n’avait pourtant jamais cessé de m’emprunter. L’invention du congé est récente et ça ne va nulle part sinon que sur des plages encombrées. Faut-il ajouter qu’il est absolument nécessaire d’avoir du travail, alors qu’il est facultatif d’être en congé ?

7. Êtes-vous redondant ?
T. : Non et non. Le travail est l’accomplissement des tâches nécessaires à l’avancement de toutes choses. Il ne peut donc pas y avoir de redondance dans le travail puisqu’il est aussi progrès. En doutiez-vous ?

8. Quel lien y a-t-il entre vous et la liberté ?
T. : Il y a cette phrase célèbre que l’on trouve à l’entrée des camps de concentration et d’extermination nazis, Arbeit macht frei (le travail rend libre). Cela demande réflexion.

9. Avez-vous de l’argent ?
T. : Je n’en ai aucun besoin. Mais je sais qu’il faut travailler fort pour son argent. Cependant, sachez que l’on peut aussi faire facilement de l’argent. Il est également utile de savoir qu’Argent et moi entretenons une relation intime. Comme le soulignait dernièrement une jeune femme intelligente : « C’est mongol, il y a des gens qui font de l’argent en dormant, leur argent travaille pour eux… » Avec l’argent il est donc possible de travailler tout en dormant. Il faut aussi penser à ce genre de choses.

10. Êtes-vous antérieur à sapiens ?
T. : Non, je suis apparu avec lui.

11. Êtes-vous intelligent ?
T. : Est-il toujours nécessaire d’impliquer l’intelligence ?

12. Quel conseil nous offrir ?
T. : Le travail peut vous livrer ses secrets, et pour peu que vous ayez de la patience, vous vous apercevrez qu’un secret succède à un autre. Car la plus petite fleur pousse ses racines jusque dans l’infini et c’est notre penchant qui les découvre. La modestie de l’apparence n’est qu’un voile tiré, seul le travail peut vous sauver, ni dieux ni démons. Vous comprenez ?

~ ~ ~

C’était à prévoir, l’auteur m’a même demandé d’écrire ce texte à sa place. J’ai refusé, flairant le piège. Il argüait avoir besoin de repos : « Le vrai repos n’est pas cette agitation qui ressemble vite à des travaux forcés. Ai-je su le trouver en moi ? Je l’ai cherché dans un anéantissement du temps, en ne m’offrant pas la permission d’être moi-même. » Il m’a semblé surexcité. Je lui ai expliqué qu’il avait peut-être besoin de s’offrir quelques moments de détente, et que ceux-ci pouvaient s’intercaler dans les interstices de sa vie active, bref, qu’il n’était pas nécessaire de cesser de travailler pour jouir de la vie ! À titre d’exemple, je lui ai lu cette petite histoire empruntée à Harry Mathews : « Comme son avion s’élève au-dessus de la piste défoncée de Mbaté, elle se masturbe avec vigueur mais discrétion : les deux mains fourrées dans les poches crevées de sa djellaba, elle converse avec son voisin. Depuis trente ans qu’elle parcourt le monde – à cinquante-et-un ans, elle est reporter –, elle n’a pas trouvé de meilleur remède contre les affres du décollage et de l’atterrissage que la masturbation, devenue il est vrai un réflexe mais toujours aussi efficace (3). »

Notes
(1) Stéphane Audeguy, In Memoriam, Gallimard, Paris, 2009, p. 35.
(2) Titre d’une création du Théâtre des Cuisines, 8 mars 1975 (Solange Collin, Denise Fortier, Carole Fréchette, Véronique O’Leary, Pierrette Savard).
(3) Harry Mathews, Plaisirs singuliers, Éditions P.O.L, Paris, 1983, p. 53.

Petite biographie
Ce texte est une offrande ouvragée à l’habituelle coauteure de cette chronique : que le travail soit avec toi !

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