Galerie Eva Mayer, Paris, La dissipation sur le virage, Michel de Broin

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2016
Galerie Eva Mayer
  • Michel de Broin, Beam Tea Light, 2013. Photo : © Michel de Broin
  • Michel de Broin, La Dissipation sur le virage, 2015. Photo : © Michel de Broin
  • Michel de Broin, Drunkated Buckyball, 2015. Photo : © Michel de Broin
  • Michel de Broin, Embrase-moi, 2013. Photo : © Michel de Broin
  • Michel de Broin, Vacuum Orgy V, 2015. Photo : © Michel de Broin

[In French]

La dissipation sur le virage, Michel de Broin
Galerie Eva Mayer, Paris, du 22 octobre au 5 décembre 2015

L'observation et l'analyse des œuvres de Michel de Broin nécessitent souvent des détours par la chimie, la physique, la mécanique, le design moderne, l’architecture ou la futurologie. Sa dernière exposition, qui signe son retour sur la scène parisienne dans le nouvel espace de la galeriste Eva Meyer, ne déroge pas à cette règle. Fidèle à ses sujets de prédilection, il conçoit une exposition dans la droite ligne de ses œuvres antérieures, dont les modes opératoires procèdent par accumulation et reconfiguration d’objets usuels, détournement de techniques, bricolage de petite ou de grosse machinerie.

Le rapprochement incongru de la sphère géodésique de Buckminster Fuller et de cuillères à cocktail dans Drunkated Buckyball rappelle que chez de Broin l’art ne se départit jamais d’un caractère joyeux et alerte, qui fait pencher les sciences dures du côté du gai savoir. L’artiste succombe facilement au trait d’esprit, au clin d’œil, au bon mot. Il écorne volontiers, avec une pointe d’insolence, les mythes autour du design et du fonctionnalisme, ici celui de Buckminster Fuller ou, dans Dissipation sur le virage, celui du célèbre tabouret chromé K700 dessiné par les designers Phillip Salmon, Hugh Hamilton et Rein Sossalou en 1969, qu’il dévoie en une structure afonctionnelle et encombrante.

Malgré ces facétieuses distractions, l’observateur ne peut pourtant chasser de son esprit une certaine vision dystopique où le conduisent des œuvres telles que Beam Tea Light, des bougies chauffe-plat glissées dans des phares de voiture. Version « salon » de la fameuse Buick à pédales de Michel de Broin (Shared Propulsion Car, 2005) – on notera au passage l’aisance d’une idée qui passe d’un format à un autre tout en conservant sa parfaite intégrité –, Beam Tea Light laisse entrevoir un possible devenir des objets et des techniques une fois disparues les énergies qui les alimentent. Ces œuvres décrivent une fiction scientifique à rapprocher d’une certaine « science-fiction », monstres et navettes spatiales en moins. La fiction scientifique de Michel de Broin prend comme point de départ des technologies et des principes scientifiques auxquels il applique une déviation ou qu’il ferme sur eux-mêmes. L’œuvre dans son ensemble est un incubateur d’échanges, un agent de versatilité : les valeurs et les fonctions d’origine des objets sont permutées au profit d’une reconfiguration plus ou moins absurde ; les titres emploient un mot pour un autre, dans la plus pure tradition des jeux de mots ; les modes opératoires sont déviés de leurs objets habituels pour s’appliquer à d’autres.

Dans le sillage de ces transferts, les phénomènes entropiques, la dépense gratuite et la part maudite sont quelques-unes des incidences provoquées par les œuvres, et que l’artiste confie préférer au tangible et à l’immuable.

Par ailleurs, de Broin est un bricoleur accompli au sens où l’entend Claude Lévi-Strauss dans La Pensée sauvage (1962), à savoir qu’il compose avec ce qu’il a à sa disposition, « une collection de résidus d’ouvrages humains, c’est-à-dire un sous-ensemble de la culture » (Pocket, Paris, 2014, p. 33). C’est particulièrement vrai dans Vacuum Orgy où l’expérimentation joyeuse et la redécouverte de la technique du cyanotype semblent s’accomplir dans l’exaltation du moment, au moyen de ce que l’artiste a sous la main, en l’occurrence une collection de tuyaux d’aspirateur. Nous ne saurions trop quelles conclusions tirer de cette collection. Claude Lévi-Strauss affirme que « la poésie du bricolage lui vient aussi, et surtout, de ce qu’il ne se borne pas à accomplir ou exécuter ; il “parle”, non seulement avec les choses, mais aussi au moyen des choses : racontant, par les choix qu’il opère entre des possibilités limitées, le caractère et la vie de son auteur » (ibid., p. 35).

Est-ce à dire que l’œuvre de Michel de Broin n’a de portée que sur un plan conceptuel et idéal ? Ce serait évacuer promptement sa dimension esthétique où prédominent les jeux de lignes et de couleurs, l’efficacité des solutions formelles, les translations de formes dans la bi et tridimensionnalité, particulièrement manifestes dans Vacuum Orgy où les silhouettes des tuyaux sont figées tandis que Dissipation sur le virage déploie dans l’espace son réseau de segments. Ce serait balayer un peu vite la délicate sculpture Embrase-moi, impérieuse résistance à message équivoque – s’adresse-t-elle au transformateur qui l’allume ou au spectateur qui approche, à moins qu’elle n’entretienne un malentendu sémantique avec l’injonction « embrasse-moi » ?

Divers mouvements s’impriment dans l’œuvre de Michel de Broin, mais jamais l’ennui ni la banalité. Un entredeux est toujours ménagé, par lequel s’échappe la part des anges, l’irréductible fraction qui ne se laisse dompter ni par la raison ni par les mots – la poésie ?

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