François Quévillon, Expression, Saint-Hyacinthe

96
2019
Expression
  • François Quévillon, Conduite algorithmique et Le Rond-point itératif. Photo : permission de l'artiste
  • François Quévillon, Dérive. Photo : permission de l'artiste
  • François Quévillon, Variations pour cordes et vents. Photo : permission de l'artiste
  • François Quévillon, En attendant Bárðarbunga. Photo : permission de l'artiste
  • François Quévillon, Cartographie de l'incertitude marchine et Le Rond-point itératif. Photo : permission de l'artiste
  • François Quévillon, Conduite algorithmique. Photo : permission de l'artiste

[In French]

François Quévillon, Manœuvrer l’incontrôlable
Expression, Saint-Hyacinthe, du 9 février au 21 avril 2019

Avec la rétrospective que consacre le centre d’exposition Expression de Saint-Hyacinthe à son travail de la dernière décennie, l’artiste François Quévillon décline des avancées technologiques récentes de captation, de surveillance et de détection. Majeure et magnifique, cette exposition constituée de huit dispositifs audiovisuels interroge en quelque sorte l’histoire technologique récente qui met en jeu l’avenir de la planète et de l’humanité.

Pour ce faire, l’artiste conjugue interactivité et procédures systématiques, art et technologie, poésie et critique. Il s’intéresse aux données de géolocalisation, de conduite automobile, de détection de mouvements géologiques et de captation de déplacements, dont il aime scénariser les images et les sons selon des paramètres algorithmiques. Diverses fluctuations proviennent des activités mesurées : vent, température, consommation d’énergie, position des spectateurs, etc. Si ces images et ces sons atteignent souvent le sublime, là où la beauté dépasse l’entendement, ils suscitent également une critique sociopolitique des avancées technologiques qui, malgré leurs promesses spectaculaires, ne sont pas infaillibles. Quévillon et le commissaire de son exposition, Eric Mattson, résument les principaux enjeux par ces trois formules lapidaires : « Les espaces entre les lieux s’amenuisent ; la vitesse perturbe les jugements ; l’anticipation des suivis efface le futur. »

Dans le plus petit espace de l’exposition, Quévillon, souvent représenté par une photo de lui tirant un cerf-volant muni d’une caméra, propose une œuvre participative intitulée Variations pour cordes et vents (2014-2016). Le public est invité à croiser les sons enregistrés par le déplacement du cerf-volant, sons retransmis par six casques d’écoute suspendus, avec les images diffusées par six écrans répartis sur le mur et le sol. Ce dernier espace clôture un parcours qui n’est pas sans solliciter nos sens et nos neurones.

Déjà dans le corridor d’entrée, l’œuvre intitulée La voiture sans conducteur dans l’au-delà (2017), quadruple impression numérique, donne le ton. La première impression présente un véhicule accidenté dans un champ, roues vers le ciel, et la seconde, son image inversée, ciel sous terre. Sous chacune d’elles apparait l’analyse couleur des catégories d’objets identifiés par un réseau de neurones artificiels, codifiée selon une charte associant couleurs et figures.

Quand nous détournons le regard vers la salle, une projection de l’œuvre Dérive (2010-2015) attire notre attention. Alimentée par un dispositif interactif connecté au Web, elle diffuse des restitutions 3D d’espaces transformés au gré des phénomènes météorologiques et astronomiques dans des endroits éloignés sur la Terre. La vision est saisissante en raison de l’agrandissement exercé par l’écran géant sur la largeur, de la granularité fluctuante du traitement, du clair-obscur aussi stylisé que contrasté et de l’aplatissement graduel des images 3D de l’espace vu de loin.

Après quelques pas, c’est au tour de Manœuvres (2017-2018), série de six vidéos, de monopoliser notre regard. L’artiste a même prévu un banc de véhicule pour que les visiteurs puissent s’assoir et mettre les écouteurs pour contempler les vidéos, captées par la caméra du véhicule et analysées par différents systèmes de vision par ordinateur. Un trouble de la vision en résulte : impossible de déterminer si celle-ci est la nôtre, celle du véhicule ou celle de la superposition d’éléments virtuels qui traquent d’autres éléments, aux prises avec des fluctuations météorologiques, des insectes et des couleurs.

Sur le dossier des appuie-têtes, Quévillon a logé une installation vidéo, Cartographie de l’incertitude machine, qui propose l’analyse, par un réseau de neurones profonds, de scènes captées à Saint-Hyacinthe. Telle une mise en abyme, le lieu de l’exposition participe même à la manœuvre de ses empreintes environnementales.

À partir du véhicule accidenté à l’entrée, nous avons rencontré des lieux transformés en temps réel par les données météorologiques et atmosphériques, puis diverses scènes de déplacements automobiles et leur analyse neuronale jusqu’à un dispositif interactif qui simule une conduite algorithmique. Sous l’effet d’illusions multiples, avec Conduite algorithmique, nous opérons les boutons d’une console où l’on croise et module de nombreuses vidéos captées par une caméra connectée à l’ordinateur de bord d’une automobile. Cette expérience se transforme en leçon magistrale sur l’impossibilité de tout contrôler par les dispositifs numériques. Nous sommes dans le cerveau des opérations, qui s’avère incapable de contrôler l’incontrôlable.

En nous dirigeant vers le fond de la salle, nous sommes interpelés par un sixième dispositif : Le rétroviseur (Expression), muni d’un moniteur, d’une caméra de recul et de capteurs à ultrasons qui surveillent l’activité dans la salle. Si le rétroviseur nous permet de reculer en localisant les obstacles, en le dépassant, nous nous transposons sur un continent où les forces géologiques sont sous haute surveillance. Nous apercevons alors la vidéographie majestueuse d’En attendant Bárðarbunga (2014-2015), dispositif procédural que l’artiste a réalisé à partir de sa surveillance d’indices dans les environs du volcan du même nom, en Islande, dans les jours où celui-ci menaçait d’entrer en éruption.

Imbriqués dans le circuit de l’exposition avec des changements d’échelle spatiotemporelle micro et macro et des fluctuations de vitesse, ces dispositifs ingénieux faisant appel au calcul et à la programmation nous introduisent dans l’ère de l’intelligence artificielle. Demain, l’humain ne conduira peut-être plus son véhicule, les obstacles seront détectés par des systèmes de perception artificielle. Déjà, le Web permet de se connecter en temps réel à un nombre incalculable de capteurs qui surveillent des phénomènes climatiques et géologiques un peu partout sur la planète. Ces avancées technologiques qui nous font miroiter monts et merveilles créent par le fait même des risques insoupçonnés associés à des effets pervers qu’on peine à anticiper. La transparence numérique n’y échappe pas. L’imprévisibilité dame le pion au contrôle.

Avec la maitrise parfaite des dispositifs par lesquels il nous initie, à coups d’images sublimes et de sons percutants, à des expériences insoupçonnées, Quévillon nous invite à réfléchir sur les risques d’un avenir associés à son anticipation.

Légendes

Image 1 : François Quévillon, Conduite algorithmique et Le Rond-point itératif, de la série Manœuvres, vue d'exposition, Expression, Saint-Hyacinthe, 2019. Photo : permission de l'artiste

Image 2 : François Quévillon, Dérive, vue d'exposition, Expression, Saint-Hyacinthe, 2019. Photo : permission de l'artiste

Image 3 : François Quévillon, Variations pour cordes et vents, vue d'exposition, Expression, Saint-Hyacinthe, 2019. Photo : permission de l'artiste

Image 4 : François Quévillon, En attendant Bárðarbunga, vue d'exposition, Expression, Saint-Hyacinthe, 2019. Photo : permission de l'artiste

Image 5 : François Quévillon, Cartographie de l'incertitude marchine (Saint-Hyacinthe) et Le Rond-point itératif, de la série Manœuvres, 2019. Photo : permission de l'artiste

Image 6 : François Quévillon, Conduite algorithmique, détail de l'exposition, Expression, Saint-Hyacinthe, 2019. Photo : permission de l'artiste

 

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